Henri Martin
peuvent se résoudre que par ravènement d'une autre conception de la vie, — qui soit la vraie. Pour nous faire comprendre, nous allons examiner la société dite civilisée sous ses aspects opposés, dans sa duplicité inquiétante, — en pleine indépendance et en toute sincérité.
En haut. — Vous qui lisez ce livre, n'abordez pas ce chapitre maintenant si vous êtes en un de ces moments où l'ivresse de la vie emplit l'être, oii tout semble aller pour le mieux, parce que tout va comme ou le souhaite. Dans l'ordre coutumier des désirs et des ambitions si vous trouvez la joie, votre succès légitime sans doute à vos yeux le cours des choses. — Au contraire, si quelque douleur trop lourde vous accable, qui vous fait sentir cruellement le poids des forces ambiantes, vous n'êtes point encore le lecteur qu'il me faut : le misérable se décourage, — ou se révolte, — mais il ne réfléchit point avec sang-froid.
Je voudrais que vous ne fussiez ni maltraité, ni comblé par la vie : sans lâche abattement, sans béate complaisance, l'esprit libre, vous pourriez la juger avec moi. Mais si quelque désillusion ou quelque émotion sympathique donne le branle à vos réflexions; si un objet longtemps désiré, enfin obtenu, n'a pas répondu à votre attente, et que vous trouviez un goût de cendre au fruit que vous imaginiez savoureux; si tout à l'heure vous avez coudoyé quelque misère atroce, contemplé le spectacle suggestif d'un deuil : alors, — car la désillusion, la pitié, la sympathie sont actives et libératrices, — vous êtes celui que je cherche.
Vous assistez à un enterrement. Vous l'avez connu, celui qui est là, sous le drap noir, plein de vie, ambitieux, insatiable. Tout ce qu'il a désiré, argent et honneurs, il l'a entassé, accaparé pendant soixante ans. — C'était un homme heureux, entendez-vous dire. — Mais son bonheur a consisté à dominer et à se faire des envieux, à écraser sur sa route de plus faibles ou de moins adroits; son bonheur a consisté à accumuler la richesse sans but, — à moins qu'il ne l'ait
dépensée pour un luxe destiné à éblouir les autres, pour des plaisirs factices dont seules l'habitude et la mode font un besoin. Un homme heureux! Mais les efforts, les craintes, les dégoûts lui ont-ils été épargnés? Mais voudrait-il revivre sa vie, et, s'il s'est vu mourir, êtes-vous sur qu'il n'ait point senti une ang-oisso affreuse, non point de quitter la vie, mais d'avoir ainsi vécu?... Dans la nef tendue de noir, les cierges dardent leur lueur jaune; sur le catafalque, parmi les lampadaires d'argent, des fleurs — roses d'un pourpre sombre, camélias blancs, chrysanthèmes violets, orchidées aux teintes étranges — mêlent leurs parfums pénétrants; des chants s'élèvent derrière l'autel, que d'invisibles instruments accompagnent, d'une tristesse inliniment douce. Et vous éprouvez une impression d'art, si vous êtes artiste ; si vous ne l'êtes pas, vous admirez cette pompe. Mais, à celui qui est là, sous le drap noir, que lui importe? Une fois de plus, on constate, on envie peut-être sa richesse. Et, bientôt, que restera-t-il de ce spectacle et de lui-même?... Dans la fosse béante la bière descend; une à une, les pelletées vont tomber sur le bois : bruit lugubre, parce que rien ne répond — Combien vaines tant d' « heureuses » existences! Et quelle pitié de songer que ceux qui ont tant voulu être, qui ont enflé leurs désirs si démesurément, sont si peu de chose tout à coup ! — Et les autres, les malheureux, les déçus, les vaincus, les pauvres? Deux fois vaine leur vie, quand elle s'est écoulée à poursuivre sans succès l'apparence du bonheur! — Banalités d'oraison funèbre. — Mais c'est toujours là qu'il faut revenir, pour mieux juger la vie, en face de la mort. « Le dernier acte est sanglant » : non, nous le rendons tel. La mort n'est effroyable que pour qui n'a pas su vivre.
Quels sont les mobiles, je ne dirai pas qui règlent la vie, mais qui provoquent les actes de ceux qu'on a coutume de considérer comme privilégiés? Ils peuvent, si je ne me
trompe, se ramener à quatre : la cupidité, l'ambition, la volupté, le dilettantisme. Dans ces quatre mots tient l'existence de l'élite des « civilisés ».
Vouloir montrer le rôle que joue l'argent, depuis de longs siècles, sans doute, mais surtout dans les sociétés modernes, c'est risquer de fastidieuses redites. Affirmer, d'autre part, que l'avidité de posséder est étrangère au désir naturel de bonheur, c'est résumer un lieu commun des moralistes de tous les temps et rappeler une maxime de la sagesse des nations. — Oui, mais les prédications morales et les proverbes populaires n'ont guère eu jusqu'ici d'efficacité, et il y a de ces vérités courantes qui, par rapport à la conduite des hommes, sont d'étrang-es paradoxes. Bien plus, les apolog-istes do l'argent, qui n'ont jamais fait défaut, abondent aujourd'hui. Redisons donc, à notre tour et à notre façon, qu'il y a dans ce rôle souverain de l'argent quelque chose d'absurde et de monstrueux.
Il n'est personne qui n'éprouve un mélange de stupeur et de pitié en lisant dans quelque journal l'histoire d'un avare mort de privations sur sa paillasse remplie d'or et de valeurs. Peut-être se rend-on moins compte que l'avarice sordide est, à l'état aigu, le même mal dont souffrent un nombre immense d'hommes qui, toute leur vie, travaillent pour amasser, — sans fixer de limite à leur tâche, sans savoir pourquoi ils la continuent indéfiniment, par besoin d'habitude, ou comme si c'était une fin en soi de s'enrichir; car leurs satisfactions telles quelles ne se trouvent pas à mesure accrues; au contraire, en proportion avec leur fortune s'accroissent leurs inquiétudes et leurs soucis '. Au delà d'un certain bien-être agréable et utile au corps, que peut donner la fortune, sinon des jouissances factices, qui font naître des besoins factices, et dont la privation engendre des
1. » Le f.u'dcau des pauvres, dit saint Augiislin, c'est de n'avoir pas ce ((u'il faut, ot le fardeau des riches, c'est d'avoir plus qu'il ne faut. <> Bossuet, Sur l'éminenle dignité des pauvres.
douleurs factices? La capacité de jouir, au moins pour les sens, est limitée : c'est là un principe d'expérience, et qui suffit à condamner la cupidité sans limites.
Je nigiiore pas ce qu'on dit pour défendre la richesse et pour justifier le luxe : que la richesse permet de faire le bien, — autrement dit, de remédier faiblement au mal immense qu'elle cause; et que le luxe a sur les arts, sur l'industrie et, par suite, sur les sciences, sur le commerce et, par suite, sur les rapports des peuples, la plus bienfaisante intluence. Mais il faudrait commencer par prouver que ce qu'il y a d'heureux dans les effets du luxe ne pourrait être produit par des causes différentes; ou, en admettant même que cela n'eut pu se produire autrement, ne subsisterait pas désormais si le luxe était supprimé. — Cette sorte d'hyper-commerce qui est venu se superposer à tous les autres, — celui de la Bourse, — et qui a — en facilitant la brusque improvisation des fortunes — excité la cupidité, multiplié joies et douleurs factices, n'y a-t-il pas un point de vue d'oii il se justifie également, sous ses formes même les moins légitimes? « La spéculation à découvert, est-ce un bien, est-ce un mal? Au point de vue moral, c'est un mal parce que la spéculation procure des gains faciles et qu'elle est la cause de pertes effroyables. Au point de vue des affaires, d'une manière générale, c'est un bien, parce que c'est seulement grâce à cette spéculation que le marché existe.... Cet abus, si je me place au point de vue du moraliste, je suis obligé de le condamner, si je me place au point de vue de l'économiste, tous sont unanimes sur ce point, il faut s'en féliciter *. » Mais qu'est-ce que le point de vue de l'économiste? Gomment d'arrangements sociaux contingents prétendre tirer une loi fatale de l'humanité ? L'économie politique constate simplement ce qu'a produit la lutte des intérêts et des passions : le développement économique
d. M" du Buit, Aiïaire de la société des métaux.
— invention de la monnaie, du crédit, du change, perfectionnements de l'industrie — a pu avoir une heureuse action sur le développement général de l'humanité; mais celte action, en quelque sorte, mécanique, à beaucoup de bien mêlait beaucoup de mal; et de ce que le progrès en a tiré quelque avantage, a-t-on le droit de conclure qu'il y soit lié?
Celte acceptation passive du fait est surprenante, lorsqu'il s'agit des faits humains, dont la cause est intime. On essaye de prédire l'avenir : «... Il ne faut pas avoir grand espoir
dans le siècle qui viendra Le luxe ira en croissant, et le
premier luxe est le luxe alimentaire. On n'imagine pas à quel point noire alimentation est alTaire de luxe... ; de toutes parts, l'industrie, entourant l'homme, doublera son bien-être; ses besoins de luxe iront en croissant à mesure qu'il pourra mieux les satisfaire '. » — Ne serait-il pas étrange, en vérité, que certaines personnes fussent condamnées à la richesse, même si elles n'y peuvent pas trouver le bonheur; et qu'elles se trouvassent être, en définitive, les victimes de la civilisation par leur opulence, comme les autres par leur pauvreté? Et elles sont victimes réellement, mais d'un aveuglement remédiable, et non d'une invincible loi d'airain.
Passer son existence en plaisirs ou en soucis de gain, de luxe et de mode, ce n'est pas seulement se donner en objet de pitié aux hommes qui pensent, s'exposer soi-même, parfois, au désenchantement, à l'écœurement, à l'impression désespérante du vide des jours et de la vanité des actes : c'est ruiner cette vie même, dont on ignore les lins, dont on mésuse pour en vouloir trop jouir. Les recherches de la science font voir de plus en plus nettement que le bien-être excessif, la vie oisive, les mariages d'argent, amènent la dégénérescence de l'individu et de la race. Insistons au moins sur un point particulier, et donnons des preuves. « Nous n'avons pas cessé de respirer l'air comme nos ancêtres les