‹ L'avenir de la philosophieChapitre 26 sur 265 · Début de la R(^gle · texte numérisé non relu

Début de la R(^gle

3. Voir, par exemple, Règle II, Discours de la tnéthode, Recherche de la vérité.

4. Critique de la R. pure, introd. n" 29; trad. Tissot, pp. 5i-55.

(lu dogmatisme ont fait naître le doute; le doute cherche à se dissiper dans la critique : mais, si la critique est une réflexion individuelle, elle aboutit à des solutions diverses, à de nouvelles contradictions, — et, par la critique, le doute se trouve enfin renforcé.

Quelques philosophes dogmatiques, qui n'ont jamais eu de doutes sur la valeur de l'esprit, — et c'est leur faiblesse, — en ont eu du moins, — - et c'est leur mérite, — sur la valeur de leur esprit. Ils ont cherché, en quelque sorte, des collaborateurs, et leur philosophie est un éclectisme plus ou moins large et plus ou moins sagace. Les uns ont fait un choix et un assemblage des idées qui leur agréaient chez autrui; les autres, plus profonds, se sont piqués d'unir les systèmes ennemis et de faire évanouir le doute avec les contradictions mêmes. Que de fois n'a-t-on pas cité ces paroles du maître des éclectiques, de Leibnitz : « J'ai été frappé d'un nouveau système.... Ce système paraît allier Platon avec Démocrile, Aristole avec Descartes, les scolastiques avec les modernes, la théologie et la morale avec la raison. Il semble qu'il prend le meilleur de tous côtés, et que puis après il va plus loin qu'on n'est allé encore K... En faisant remarquer ces traces de la vérité dans les anciens, ou (pour parler plus généralement) dans les antérieurs, on tirerait l'or de la boue, le diamant de sa mine, et la lumière des ténèbres; et ce serait en eiïet perennis quœdam PJtilosophia' ». Mais un dogmatisme conciliant reste toujours un dogmatisme; et une solution éclectique peut être néanmoins une solution individuelle^.

Leibnitz croyait en toutes choses à la continuité et au développement : en mettant à profit l'effort de ses prédécesseurs, il se promettait de les dépasser. L'idée de progrès, précisée et développée par les savants et les penseurs du

\. Nouveaux essais sur lUinlendemenl Inimahi, 1, éd. Boiilroux, p. 164.

2. Lcllru à Nicolas Ilemnnd, 2U d'aoïisl 171i; éd. Gerhardl, t. III, p. 624.

3. QunnL à ceux (pii prennent pour crilérium de leur choix le sens commun, ils ont la conviction, sans en donner la preuve, que le sens commun possède la solution cherchée : ce sout toujours des dogmatiques.

xviii" siècle, ne tarda pas à jouer en philosophie même un rôle considérable. — Comme Thistoire tout eulière, Thistoire de la philosophie avait pris un sens : au lieu d'être un conflit toujours recommencé de systèmes toujours renaissants, elle tendait vers quelque chose; les contradictions et les luttes du passé ne prouvaient rien contre l'avenir et, loin d'infirmer la vérité, Taffirmaient en la préparant. L'esprit humain, comme chaque esprit particulier, croissait lentement; il pouvait subir des crises et des temps d'arrêt; mais il croissait pourtant et mûrissait pour la vérité. L'ambition d'un philosophe dès lors devait être d'amener la pensée humaine à maturité et d'épanouir tout le passé en lui. Il fallait s'attacher à l'histoire pour la faire aboutir; et ainsi ce n'était plus le philosophe qui formulait la vérité à lui seul, mais l'histoire qui la formulait en lui et qui s'achevait dans son esprit. Hegel, Victor Cousin, Auguste Comte, par exemple, ont tous trois voulu comprendre et compléter l'évolution philosophique : mais chacun comprend et chacun complète à sa façon. Le procès de l'idée, la théorie des cycles, celle des trois phases : voilà pour eux l'histoire tour à tour; et voici tour à tour la philosophie : idéalisme absolu, éclectisme, positivisme. C'est-à-dire que tout aboutit au système de Hegel pour Hegel, à celui de Cousin pour Cousin, et pour Comte enfin à celui de Comte. Ils ont leur philosophie chacun : ils n'ont donc pas fondé la philosophie. Au lieu de puiser leur pensée dans l'histoire, ils ont interprété l'histoire d'après leur pensée. Ce dogmatisme historique reste aussi un dogmatisme; et, pour tirer à soi le passé, une solution n'en est pas moins individuelle encore.

H faut reconnaître d'ailleurs que, jusqu'ici, ceux qui ont voulu philosopher d'après l'histoire, — qu'il s'agît de l'histoire des idées, ou de celle des événements, qui en est inséparable, — étaient condamnés à philosopher snr un semblant d'histoire. Comment Hegel aurait-il pu résumer et expliquer, dès le début du siècle, l'histoire entière de l'humanité, quand, après

tant de recherches, la connaissance en est aujourd'hui encore si incomplète? Comment surtout aurait-il pu pénétrer l'esprit des systèmes et leur enchaînement, quand il y faut tant de labeur patient, de souplesse et de désintéressement, ou plutôt quand il y faut des ressources que plusieurs générations doivent amasser et des habitudes intellectuelles que produit seule une longue pratique? Sans doute Hegel, par le relief qu'il a donné à l'hypothèse du développement et du progrès, a préparé l'admirable travail historique de ce siècle; mais provisoirement, quelque valeur qu'eût l'histoire à ses yeux, il la méconnaissait en voulant la construire de toutes pièces. Ceux qui ont procédé de lui ont dû réagir contre lui. Beaucoup de recherches historiques sans idées générales peuvent seules faire apparaître à la fin les idées générales de l'histoire. Auparavant, si l'on ne veut pas s'abstenir, il faut bien inventer; il faut ou formuler hardiment, avec Fichte, ou, sans l'avouer, pratiquer pourtant cette théorie : « Le philosophe qui, en sa qualité de philosophe, s'occupe de l'histoire, suit le cours a prioiù du plan du monde, lequel plan est clair pour lui sans quil ait aucunement besoin du secours de Vhisloire] et s'il fait usage de l'histoire, ce n'est pas pour lui demander la démonstration de quoi que ce soit..., c'est seulement pour confirmer par des exemples et utiliser dans le monde réel de l'histoire ce qui a déjà été compris sans avoir recours à son aide * ».

— Comment donc sortir du doute, et ne pas renouveler le dogmatisme? Comment instaurer une critique impersonnelle de l'esprit? — En recueillant les résultats de la critique historique appliquée à l'histoire do la philosophie. Il est bien vrai que dans l'histoire de la philosophie est impliquée la philosophie même, mais à la condition qu'on accepte, qu'on étudie, qu'on pénètre l'histoire au lieu de la construire. Ce n'est qu'à force d'être historien qu'on peut èlre philosophe véritablc-

1. Caraclcristiques {Gnmdzûçje) du temps présent, dans Flint, la l'hil. de Vhistoire en Allemar/ne, trad. Garraii, p. 121.

ment. L'immense et le confus travail critique de ce siècle tendait obscurément à un but qui en dépassait de beaucoup la portée immédiate. Peu à peu l'érudition et l'intelligence s'élargissant à la fois, les grands philosophes, et même de moindres, ont été connus et compris; les solutions diverses et les écoles successives ont été définies et classées. Sans doute, sur tous les points la lumière n'est pas faite ni l'accord établi : cependant il y a des résultats acquis, semble-t-il, et l'essentiel est hors de conteste.

On insiste parfois sur ce fait que, à l'égal des divers systèmes, difTèrent les interprétations diverses qu'un seul système peut recevoir : mais, s'il subsiste des divergences, c'est que beaucoup de ces interprétations sont encore systématiques elles-mêmes ou insuffisamment documentées. On ajoute que plus est puissant un génie philosophique, plus son œuvre est susceptible d'interprétations variées, propre à laisser découvrir des veines nouvelles à ceux qui la fouillent tour à tour : mais c'est être philosophe, et non historien, que de féconder certaines indications et de déployer les virtualités secrètes des grandes œuvres. L'historien — et sa tâche est difficile, mais limitée — doit exposer un système, autant que possible, tel que l'auteur l'a conçu et tel que les successeurs l'ont compris; il observe le sens dans lequel a évolué la pensée du philosophe, il constate l'opinion qu'ont eue de lui soit les disciples qui l'ont suivi, soit les adversaires qui l'ont combattu : en tant qu'historien, il n'a pas à méditer sur le système pour en tirer quelque chose de relativement neuf, mais à le considérer objectivement pour l'insérer dans la trame historique. Or, la part augmente sans cesse do résultats ainsi obtenus, qui n'ont rien d'arbitraire et d'individuel.

Au lieu de philosopher avec la conviction que les contraires doivent se fondre et que l'histoire a un but, il faut demander désormais à l'histoire même si elle a un but et si les contraires tendent à s'y fondre. C'est ainsi qu'on peut mesurer l'esprit humain, non plus chacun avec son propre esprit, mais avec

l'esprit humain lui-même. Il est impossible d'atteindre plus sûrement la vérité. Les diverses pliilosophies constituent dans leur ensemble la pensée adulte, la rétïexion profonde, l'effort suprême de l'humanité : elles se sont suivies, heurtées, combinées, — critiquées entre elles ', — pendant des siècles. Tout ce travail a-t-ilété vain? Dans la conscience de l'historien, la réflexion humaine se réfléchit encore pour se juger. Il y a, en un mot, une critique au second degré et une conscience supérieure à la conscience réfléchie : c'est la critique et c'est la conscience historiques ^

Peu importait à Descartes « qu'il y eût eu des hommes avant lui » : il le disait du moins. En réalité, s'il n'y avait pas eu avant lui une longue suite de mathématiciens, sans doute il n'aurait pas formulé, puis élargi, la méthode mathématique ^; pas plus que Bacon, si la science expérimentale n'avait à son époque révélé sa puissance, n'aurait formulé la méthode inductive. On a raisonné longtemps avant qu'il y eût une logique; et la méthode des diverses sciences, bien loin de les avoir fait naître, est née de leurs prog-rès mêmes — qu'elle a expliqués, puis accélérés. L'humanité agit d'abord

1. C'est ce qu'on peut objecter à Zeller qui prétend qu'il faut avoir une philosophie pour comprendre et juger les philosophes. « Aborder l'histoire de la philosophie sans avoir soi-même une philosophie, c'est prétendre qu'il convient d'y donner aux idées non scientifiques la préférence sur les idées scientifiques. » — Pourquoi? — Voir (a Philosophie des Grecs, Introduction, trad. Boutroux, pp. 20-23.

2. Les Histoires de la philosophie, partielles ou d'ensemble, sont innombrables en ce siècle. 11 n'y a guère de philosophes qui n'aient fait des travaux historiques; quelques-uns ont composé des histoires complètes, plus ou moins — mais de moins en moins — dogmatiques : Dtiliring, Lewes, Renouvier, Fouillée, Janet et Séailles, de Robcrty.... Les ouvrages sont toujours ■plus nombreux oii l'histoire de la philosophie sert de préambule à la philosophie, ou bien s'y mêle. Pour la France, on pourrait citer la plupart des récentes thèses de doctorat; pour l'Allemagne, beaucoup des livres les plus importants de ce dernier tiers de siècle : Ilarlmann, Philosophie de l'Iiiconsciiml; Lange, Histoire du ynalérialisme; Riehl, Der pinlosophisclie Krilicisnius; R. l'.ucken, Geschic/ile der philosophischen Ten)iinolor/ie.... Bien ou mal, l'importance, pour la philosophie, de l'histoire de la philosophie se manifeste sans cesse.

3. » Quand je commençais à nu- livr.r aux malhénialiques, je me mis à lire la plupart des ouvrages de ceux (|ni les ont cultivées. ■> Il('f/lc V, A. M., p. 482-1.

sans règles; et elle trouve, sans savoir comment on fait les découvertes. Dans les Règles pour la direction de l'esprit. Descartes indique lui-même comment procède l'esprit humain aux deux moments de sa marche : « Puisque l'utilité de cette méthode (celle qui se fonde sur linluition et la déduction) est si grande..,, j'aime à croire que depuis long-temps les esprits supérieurs l'ont entrevue de quelque manière. Car l'esprit humain renferme je ne sais quoi de divin où les premières semences des pensées utiles ont été déposées, en sorte que souvent... elles produisent des fruits spontanés. Nous en avons une preuve dans les sciences les plus faciles, l'arithmétique et la géométrie. En effet, on a remarqué que les anciens géomètres se servaient d'une certaine analyse qu'ils étendaient à la solution de tous les problèmes, bien qu'ils en aient envié la connaissance à la postérité. Et nousmêmes ne nous servons-nous pas d'une espèce d'arithmétique, nommée algèbre, qui consiste à opérer sur un nombre ce que les anciens opéraient sur les fig-ures? Or ces deux sortes d'analyses ne sont autre chose que les fruits spontanés des principes innés de cette méthode.... ' » Et il explique comment, par une réflexion plus attentive sur les procédés spontanés * de l'esprit, il a pu substituer aux « recherches vagues et aveugles » « des règles fixes ».

Il n'en saurait être autrement pour la science dernière, pour la philosophie. Si elle est possible, elle existe déjà à quelque degré. Repensons donc la spéculation humaine : nous y trouverons ou, dans son inanité, la preuve que la philosophie est impossible, ou, dans ses progrès, le moyen de fonder la connaissance.

1. Bègle IV, A. M., p. 481-2. C'est le lieu de rappeler le passage de la Règle V, cité déjà p. 38, note 3.

2. Voir Rèqle X, p. 491-1. Cf. Fragments inédits, publiés par Foucher de Careil, t. I, p. 4 : « Juvenis, oblatis ingeniose inventis, quœrebam ipse per me possemne invenire etiam non lecto auclore : unde paulatim animadverli me cerlis regulis uli.... »

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