Lettre oj, A. M. (éd. orig., xvi du t. IIj
3. En somme, et j'y insiste, c'est le mouvement, ce sont les lendancos plus ou moins contradictoires de la pensée de Descaries — cl ce n'est pas un Descartes unilié, accouché dans tel ou tel sens — que j'ai voulu montrer ici.
M. PiUon {A7UH'e jhUosophif/iie 1892) a reproché à MAL Lachclier, Lyon, Fouillée de faire Desc:irles trop idéaliste. El il est bien certain que Descartes ■oppose l'étendue — idée claire et innée — à la pensée, qu'il répugne à laisser évanouir la matière: mais il est non moins certain qu'il y lend; et ses criti(|ues du xvn" siècle le voyaient comme nous; et ses réponses ne sont pas toujours très fortes. Voir précisément celle lettre à JNL Clerselier « servant de réponse à un recueil des principales instances faites par M. Gassendi
On no saurait trop insister sur l'œuvre de cet admirable g-énie. Elle est riche de germes qui mûriront pou à peu ; mais, dans sa tendance principale, tout le xvn" siècle la médite : soit qu'ils la développent, soit qu'ils la critiquent, il n'est pas de philosophes qui n'en doivent tenir compte. Elle subit ainsi une double épreuve, avec les disciples qui la poussent à bout et avec les contradicteurs qui en signalent les faiblesses. Je n'ai point à énumérer tous ceux qui, à quelque degré, parmi les penseurs, les savants et les littérateurs, dans l'Église, à Port-Royal, dans le monde, ont été des cartésiens^ : ce qu'il faut ici, c'est voir le cartésianisme vivre, c'est-à-dire évoluer et lutler.
contre les précédentes réponses >■ — que cite M. Pillon (A. M., pp. 211-2 et 21.3).
Le petit livre de M. P"ouillée, Descaries (Hachette, 1393), paru depuis que ces pages sont écrites, a donné lieu à, de nombreuses discussions (voir Jow^nal des Sai'fln/s, juillet et septembre, 1893, J. Bertrand, Descaries; Revue PhilosopJdque, mars 1894, F. Bouillier, Deux nouveaux hisloriens de Descartes, et mai l.S9i, Fouillée, Descaries el les doclrines conlemporaines). On a critiqué M. Fouillée pour s'être fa"it une trop haute idée de Descartes savant : mais il est évident que les erreurs de Descartes, si nombreuses qu'elles apparaissent lorsqu'on les relève une à une, n'enlèvent rien à l'originalité, à la grandeur, à la vérité de son système du monde (voir Liard, Descaries; P. Tannery, conférence au 3° centenaire de la naissance de Descaries). On l'a critiqué aussi pour trouver trop en Descartes un Schopenhauer — comme tel autre liouve en lui un Hegel. Le philosophe des idées-forces se plaît, en effet, mais sans dissimuler les aspects diirérents,à insister sur ce côté de la philosophie cartésienne où l'on entrevoit à la rigueur Schopenhauer : auparavant le philosophe de la iiàerté, M. Secrétan, y avait entrevu Sclielling et lui-même. « On a immensément écrit sur Descartes... et pourtant il faudrait commencer par le rétablir » {la P/iilosopliie de la liberté; l'Idée, leçon V], 3e éd., p. 111). " La logique humaine, qui ne comporte pas de sauts, dut passer par Spinoza, Leibnilz, Fichte, Hegel et Schelling pour revenir au Dieu cartésien » (p. 123). Chez Déscartes, la substance et Dieu, dit-il, ne sont pas assez réduits l'une à l'autre; il y a un système du monde physique pour lequel sont trop négligées « l'explication du monde moral, la philosophie de la religion, la philosophie de l'histoire ». » Pour conduire le cartésianisme au delà des écueils sur lesquels il s'est brisé, il n'y aurait qu'à suivre avec fidélité la roule que Descartes s'était tracée à lui-même » (p. 142).
1. L'iulluence de Descartes sur le xvu° siècle a été contestée par M. Brunctière {lievue des Deux Mondes, 15 novembre, 1888, Cartésiens et Jansénistes). De celle étude, il faut garder ceci : que le xvni" siècle n'a pas rompu avec Descaries autant qu'il semble et autant qu'on le croyait au xvnr siècle même. Mais M. Bouillier avait établi l'action exercée par Descartes sur ses contemporains {Histoire de la P/iihsop/ne cartésienne, articles du D'" des Sciences l'/til.), et, dans une réi)lique à M. Brunetière, il a insisté de façon pércmptoire (article cité de la l{ev. Phil.; cl'. Fouillée, Descaries, livre IV). Le jansénisme est un courant distinct, mais qui ne représente pas Vopposifion au cartésianisme — du moins extérieurement. Tandis que les Jésuites en
ÉVOLUTION DE LA PHILOSOPHIE AU XVir SIÈCLE. 69
Avec Malebranclie et Spinoza, les résullals de la critique cartésienne sont acceplés comme évidents et deviennent un point de départ : la raison atteint la vérité, elle peut résoudre l'opposition du sujet et de l'objet. Mais avec eux le carlésianisme cherche à satisfaire ses vœux secrets et h. se constituer en quelque sorte définitivement.
La matière, chez Descartes, avait une réalité bien précaire : elle n'était réelle, dans le système, que parce qu'il répugnait à-la raison d'admettre que l'être parfait fût trompeur. — Mais, en somme, si la matière n'existait que dans l'être parfait, cesserait-elle, pour cela, d'être, en un sens, réelle; et conçoit-on bien une réalité qui soit autre chose qu'intelligible si Dieu est pure intelligence '? De plus, les explications de Descartes sur l'indéfuii du monde étaient, à vrai dire, contradictoires : car il semblait qn'mdéfini désignât, tantôt ce qui n'a point de bornes pour l'esprit mais qui peut en avoir, — de Dieu seul connues, — tantôt ce qui a une certaine perfection mais qui ne les a point toutes — par opposition avec l'infini ^ — En un passage curieux % Descartes déclare que les sens nous donnent Vliifuition des choses corporelles et sensibles, et il définit
général furent hostiles, Arnauki, Nicole et bien d'autres jansénistes furent favoraljles à Descartes : pour Mme de Sévignc, « cartésien et janséniste, c'est tout un ". Pascal seul est avec le cartésianisme — considéré dans sa tendance principale — en contradiction intime et même déclarée. Mais Pascal est à part : sa philosophie — car il en a une — étonnait, eiïrayait presque ses amis. Comme savant, il dillére déjà de Descartes : précurseur du xviu" siècle, si l'on veut (M. Windelband en fait un des agents de YAuf'klarung), il croit aux progrés de la science, mais en physicien pur et non en métaphysicien (voir Adam, Pascal el Descuries, Rev. l'hil., t. VUl, p. 012; et Rauh, la Philosophie de Pascal). Comme philosophe, il dilTère bien davantage de ce Descaries qu'il condamne dans les Pensées (xxiv, 100). <■ La philosophie du xvu* siècle, quoique imprégnée de scolastique et, pour cela même, parce qu'elle a subi à travers la scolastique l'inlluence d'Aristole et de Tauliquilé, peut être, en tant que philosophie, tenue pour anli-chrétienne. Et lors même que les penseurs du xvu° siècle rejoignent la philosophie au christianisme,... le lien du sacré et du profane n'est ici qu'apparent, le passage étant trop brusque de la sagesse contemplative à la religion de l'amour >• (llauh, op. cil.). Pascal est donc à part. C'est plus loin, à propos de Rousseau, cjue je parlerai de lui.