‹ L'avenir de la philosophieChapitre 49 sur 265 · Par son origine · texte numérisé non relu

Par son origine

en lui s'identifieront la foi religieuse et la foi rationnelle '. Spinoza se place au sein de la substance, dont la réalité éclate lumineuse dans la raison, de l'Etre qui est seul et à qui tout ce qui est doit l'èlre : il étend le principe d'identité à l'infini; et, sur le modèle de la mathématique, qui est intuition et déduction, il crée la philosophie ". Admirable effort! Une fois ceci posé : « J'entends par substance ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce dont le concept peut être formé sans avoir besoin du concept d'une autre chose... », tout se déduit géométriquement; et la nature de l'àme sera traitée à son tour comme « s'il était question de lignes, de plans et de solides ». Dieu est cause de l'univers, — mais non plus cause créatrice et extérieure, non pas même cause permanente, — cause immanente. On ne saurait plus parler de volonté libre : la liberté est inintelligible aussi bien en Dieu qu'en l'homme. La substance n'est point « par soi », comme disait Descaries ^ elle est « en soi » : elle se pose telle

1. La bibliothèque de Spinoza renfermait de Descartes : les Le/^/es (2 exemplaires), De geoDielria (2 exempl.), De prima phtlosophia (2 cxempl.), Opéra fhilosopliica (IGoO), De homine; en outre, deux ouvrages de Clauberg et la Logique de Port-Royal. {Inventaire... publié par A.-J. Servaas van Rooijcn, en 1S8S. Voir Revue des Deux Mondes, lo août 1892, Nourrisson, la Bibliothèque de Spinoza.) — Cette partie des Rép. aux i/" objeclioi.is qui a pour titre : Raisons qui prouvent l'existence de Dieu et la distinction qui est entre l'esprit et le corps de l'homme, disposées d'une façon géométrique, et les Renati Descartes principiorum philosophiie Pars 1 et 11 more geometrico demonstratx, œuvre de Spinoza lui-même (16G3), sont comme des étapes de VElhica more geometrico demonsirata.

2. Objet de curiosité et de scandale d'abord, puis, en Allemagne au xviii' siècle, de sympathie, Spinoza a été étudié avec beaucoup de soin dans le courant de ce siècle et, en particulier, dans ces derniers temps en France : Rauh, thèses en 1890; trois ouvrages sortis d'un concours de l'Acad. des sciences mor. et pol. (1891) : Worms, la Morale de Spinoza; Delbos, le Vroblème moral dans la pliil. de Spinoza et dans l'hist. du spinozisme; Brunschvicg, Spinoza; Rlondel, l'Evolution du spinozisme (1894); Pillon, Malebrunchismc el spinozisme {Année philosophique 1894) ; Andler, De quelques livres nouveaux sur le spinozisme {Revue de met. et de morale, janvier 1895); (i/vù/., juillet 1895) Lagnoau, Quelques notes sur Spinoza. — Je prends ici de VEt/iique, en un bref résume, ce qui saute le plus aux yeux, pour ainsi dire, et ce qui était pour les contemporains le plus marqué. Sur les diversités d'interprétation, voir plus loin.

3. Voir en partie. Rep. aux 1'"' et aux H" Objections, A. M., pp. 102-103, 1.50-151. Pour Leibnitz — dont le Dieu est préparé par celui de .Malebranche — ^^le Dieu de Descaries prépare, en réalité, celui de Spinoza : « Le Dieu ou l'Être parfait de Descartes n'est pas un Dieu comme on se l'imagine et

qu'elle est par cela même qu'elle est. Si on lui attribue la liberté, ce ne saurait être que cette liberté attribuée par Descartes à Tbomme : la nécessité intérieure. Pour Descaries, les lois de l'entendement et du monde dérivaient de la volonté divine et par l'immutabilité divine devenaient stables * : pour Spinoza, ces lois à la fois existent et subsistent parce que Dieu est. Dans ce déterminisme absolu, la finalité n'a point de sens. Il ne saurait être question non plus de véracité divine : tout ce qui participe de Dieu est vrai et tout ce qui est évident à l'esprit est en Dieu. L'étendue existe donc comme la pensée : l'une et l'autre sont parmi les attributs infinis et infiniment nombreux de Dieu, elles sont unies dans la substance. Descartes hésitait à faire du monde une réalité extérieure à Dieu; Malebranclie cherchait à distinguer le monde créé et l'étendue infinie : Spinoza absorbe intrépidement l'étendue réelle, res extenso, en Dieu. La matière est un des aspects de la réalité divine : partout il y a de l'étendue et partout de la pensée, et partout parallélisme, ou mieux harmonie entre la pensée et l'étendue. Tel est le panthéisme naturaliste, tel est le monisme de Spinoza.

Monisme : est-ce tout à fait exact? — Il n'est guère de philosophes qui aient voulu, qui aient cru plus fermement posséder la vérité où l'objet et le sujet se fondent. Mais si l'objet et le sujet s'unissent en effet dans la mathématique parce qu'il y a de rationnel en tous deux et, par suite, à'idéel. dans l'objet, la conception de l'étendue n'en est pas moins irréductible à celle de la pensée ; et, au fond, les unir en Dieu, c'est introduire le dualisme dans l'Etre absolu. En faisant de l'étendue une idée de Dieu, et des corps l'impression de l'étendue intelligible sur les âmes, — créatures ou portions

comme on le souhaite, c'est-à-dire juste et sage, faisant tout pour le liien des créatures autant qu'il est possible, mais plutôt c'est quelque chose d'approchant du Dieu de Spinoza, savoir le principe des choses et une certaine souveraine puissance ou IS'alure primitive qui met tout en action et fait tout ce qui est faisable. Le Dieu de Descartes n'a pas de volonté ni d'entendement... >> Ed. Gerhardl, t. IV, p. 299. Voir Delbos. op. cil., p. 44. 1. Même A = A. Mais la pensée de Descartes parait incertaine sur ce point.

de Dieu, — Malebranche n'arrivait pas à éliminer de Dieu retendue; il dédoublait la pensée divine : Spinoza, lui, dédouble Dieu. — Au reste, pour que cette étendue soit moins contradictoire en Dieu avec la pensée ou l'inélendu, et moins contradictoire aussi avec Tunilé divine, il la suppose indivisible. Mais de rétendue indivisible et de la pensée infinie, comment passer à l'infinité de modifications finies qui sont le monde des corps et le monde des âmes? Dans cette unité absolue, il y a non seulement des attributs infinis, mais des modifications finies de ces attributs; il y a une nature naturante et une nature naturée. — Rien n'est plus délicat que de saisir, en outre, les rapports de la substance — c'est-à-dire de l'immuable — et des modes, — c'est-à-dire du changeant, -^ de l'entendement humain, qui conçoit Dieu, et de la pensée divine, qui n'est point entendement. On entrevoit chez Spinoza — mais on ne fait qu'enlrevoir — l'opposition d'un Dieu qui est et d'un Dieu qui devient \ De quelque façon qu'on l'interprële, il est évident qu'il s'ingénie à la fois pour éviter et pour rétablir le dualisme du monde et de Dieu. — Descartes distingue trois substances et est obligé de les fondre en une seule : Spinoza pose une seule substance et est obligé de la diviser en trois. Ils se débattent, l'un et l'autre, entre ces deux exigences de leur génie : réaliser l'unité et comprendre la réalité.

Les difficultés dernières dans un système naissent toujours des premières données. Descartes était parti de la conviction

1. La Substance, c'est « l'existence étalée », sans qu'il y ait en elle de puissance (Sccrétan, Philosop/iie de la Liberté, Vidée); Spinoza « pose dans l'Etre, sans l'expliquer, la nécessité d'un développement » (Delbos, op. cit.). — Parmi les interprètes de Spinoza, l'équilibre, en ([uelque sorte, de sa doctrine étant instable, les uns donnent plus, les autres moins à l'individualité humaine. De méiiic, les uns voient en lui un idéaliste, les autres un matérialiste. Le spinozisme peut être poussé dans un sens ou dans l'autre précisément parce qu'il fait clfort pour éviter l'une et l'autre pente. - Je dis que le système cartésien a produit celui de Spinoza; je dis que j'ai connu beaucoup de personnes (pie le cartésianisme a conduites à n'admettre d'autre Dieu que V immensitd des choses... » : c'est Voltaire qui parle ainsi {Élém. de la phil.

que l'ànie est plus aisée à connaîLre que le corps, qu'elle est distinele du corps, qu'elle pourrait subsister sans le corps '. L'ôlre est pensée; la pensée est raison; la raison est absolu : dès lors matière, volonté, êtres finis sont condamnés à disparaître; il n'y a plus que l'Unité, et l'on ne saurait admettre qu'il n'y ait que l'Unité.

Le cartésianisme a trouve naturellement deux sortes d'adversaires : ceux qui, forts de son insuffisance, entretenaient le scepticisme antérieur à la métbode de Descartes; et ceux qui, s'attacliant aux causes de l'échec, jugeaient le cartésianisme insuffisant, mais non le dogmatisme impossible. — Objections, questions et critiques essentielles, venues de toutes parts, portent sur les rapports de la pensée et de l'étendue, du fini et de l'infini. Mais un Huet ne trouve de certitude qu'en la foi; mais un Bayle — s'il admet la science et la morale, la probabilité — renonce à la certitude, c'est-àdire à la philosophie; tandis qu'un Gassendi ^ un Hobbes, un Locke, un Leibnitz ont leur philosophie — qui s'oppose à celle de Descartes ou qui veut soit la limiter, soit la dépasser.

Sans insister sur le détail des polémiques et des critiques, il vaut mieux chercher ici ce que la pensée européenne, stimulée par le cartésianisme, a proposé pour le supplanter, le

de Xeivton, I" partie, ch. i. Voir Plllon, Année phil. 1891, p. 1S9). Cependant tout ce qui sort de la pensée cartésienne tend plutôt à l'idéalisme : nous le verrons pour le spinozisme en Allemagne comme pour le malebranchisme — mais diiréremment — en Angleterre.

1. «Je connus que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle; en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore ifu'il ne fût point, elle ne lairrail pas d'être tout ce qu'elle est. >■ Discours, IV" partie, éd. Rabier, pp. -10-41; cf. Vl" Méditation, A. M., p. 89.

2. D'Alembert {Discours prélim. de L'Encyclopédie) l'appelle « le père de la physique expérimentale ».

3. Parti du scepticisme, Gassendi tend vers un dogmatisme tempéré. Sa pensée est délicate à préciser. Son influence, très grande, s'est exercée, lui mort, plus par d'autres œuvres que par les siennes. Comme je l'ai dit, je n'insiste pas ici sur son rôle : mais, tout en négligeant sa personne, je ne négligerai point., par le fait, son apport d'idées dans l'histoire de la pensée moderne.

corriger, le compléter, — c'est-à-dire considérer la critique sous son aspect positif et dans sa fécondité.

n. ANGLETERRE. — BACON, HOBBES, LOCKE. NEWTON

Bacon est le héraut de la science : ce n'est pas plus un vrai philosophe que ce n'est un vrai savant. Et pourtant il y a dans sa pensée une philosophie virtuelle, en quelque sorte, que ses successeurs réaliseront d'autant mieux qu'elle est dans le sens où inclinaient déjà au moyen âge les penseurs anglais *.

Bacon a formulé les lois de l'induction sans se demander ce que vaut l'induction. D'après lui, sans doute, la science complète, outre la physique et l'anthropologie, comprend la philosophie première, — qui étudie les axiomes communs et les conditions transcendantes des êtres ', tronc d'où toutes les sciences particulières se détachent comme des rameaux, — la métaphysique, — de qui relèvent les causes formelles et finales, — enfin la théologie naturelle. Mais si, sur ces matières, Bacon n'a donné ni développements suffisants ni toujours explications très nettes, il ne faut pas se laisser tromper aux appellations ^ La philosophie première traite physiquement, et non logiquement, des axiomes et des conditions accidentelles de l'être; dans la métaphysique, les causes formelles sont des qualités essentielles de la matière, les causes finales dos hypothèses stériles : expérimentales comme la physique, la philosophie première et la métaphysique en sont la hase et le prolongement. La théologie na(urellc, plus propre à incliner l'esprit qu'à le convaincre, n'est qu'une « étincelle de science '* »; elle est distincte de la théo-

1. Do Rémusat, Uisloirc do la ji/nluanp/iie en Angleterre depuis- Baco)i jHurpi'à Loeke.

2. « ... Iiif|iiisilio (lo condilionihiis ailvcnliliis eiiliiim (quas Iranscetulonles diccre possuniiis) », /A- fiuf/uienlii scienliarum, III, i, 6. Ed. Bouillcl, l. 1, p. 16o.

3. « l']sl et alla linjiis pliilosopliiii" primir pars, qtuf, si ad vocabiila respicias, velus esl, si ;ul r,'m quaiii dosif^'iiamus, nova.... » l>e ai(f)inenti.t, III, I, 0. Eli. Rouillel, 1. 1, [). Mi.

4. 1//id., III, H, 1. R ico:i dil (p. IGS) : » In liac parle Uiaologiœ naluralis (Dieu), lanluin aljosluL dcfcclii;n aliqnom observcni,ul cxcessum poliiis reperiam ».

logie inspirée. « Da fidei qiiiv fidei sutit ' » : il faut admettre les vérités de la foi dans l'ordre spéculatif; et, des lors, l'esprit en repos n'a plus qu'à cultiver une philosophie « opérative », de conquête et d'utilité, qui ne spécule que dans la mesure oii il est nécessaire pour agir plus sûrement. Le rôle de la science est de meltre la raison, « présent divin », au service de l'Iiumanilé -.

Mais à côté de l'àme rationnelle, émanation de Dieu, il y a l'âme sensitive; mais les matériaux de la science sont les données des sens; mais si le savoir donne le pouvoir, c'est que « la vérité de l'être et la vérité du connaître no font qu'un ^ », que l'esprit est un double des choses. — Dès lors, hien que Bacon ne soit lui-même ni empiriste ni matérialiste *, on peut s'inspirer de lui pour dire : tout ce qui est dans le sujet vient de l'objet, ou même : le sujet se ramène à l'objet. Sa méthode purement expérimentale tend à des conséquences tout opposées à celles de la méthode mathématique.

Ilobbes — on no saurait dire disciple, mais secrétaire de Bacon ^ — devait pousser à bout ces tendances : d'autre part, il découvrit sur le tard, il aima, il cultiva — avec un succès médiocre — les mathématiques, que négligeait et rabaissait Bacon. Dans ses voyages en France, s'il se lia avec le groupe gassendiste, il connut le mouvement cartésien : d'ailleurs. Mersenne, son ami, était l'intermédiaire des deux partis. Il

1. De auf)men(is, ibid., p. IGl; cf. Tcmporis peu lus masculus, prière inilialc.

2. De aiir/Dientis, I, 48. Le plaisir do la contempialion scmlik' n'être qu'un des fruits de la science indiictive, qu'une jouissance plus noble de celui qui voit accru le pouvoir de l'iiomme sans tenir pour lui-même aux jouissances matérielles.

3. « Veritas essendi et verilas cognoscendi idem sont. ■> IbicL, I, 33.

4. " Tout préoccupé des destinées de la science de la nature et du terme où il désirait la conduire, Bacon ne s'arrête point sur ses fondements Ihéoricjues. Il suppose bien de prime abord que toute l'origine de la connaissance est dans l'expérience extérieure, mais il ne s'altaclie pas à le démontrer.... Il marche pendant que d'autres discutent sur la nature du mouvement. » Maine de liiran, Essai..., t. I, pp. 175-176. Voir de Uémusat, Bacon, et surtout Fonsegrive, François Bacon, Adam, Philosophie de François Bacon; sur les tendances diverses de Bacon, PiUon, Année philosapkique 1892, p. 106.

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