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Positivisme et naturalisme

12 INTRODCCTION.

sait défaut, sans que rien pût la remplacer elle-même. Ce fut

un découragement profond, que bien des causes aggravèrent

— et plus qu'aucune autre peut-être nos douleurs patriotiques. A quoi pouvait-on croire désormais, — sinon sans doute au patriotisme, parce qu'on le sentait blessé et saignant dans son cœur? On prit donc pour maîtres les grands douleurs et les grands désolés; et puisque, pour parler comme Aristote, même s'il ne faut pas philosopher, il faut philosopher encore,

— en prouvant qu'on ne peut philosopher, — on se mit à professer le scepticisme et le pessimisme \

Ce sont là des faits bien connus de notre histoire morale. Je voudrais insister sur les rapports du doute et du désespoir, montrer comment de la négation même pouvait renaître la foi, et aussi comment ce germe précieux de la foi doit être surveillé et dirigé dans sa poussée brusque et hardie.

Le scepticisme primitif, pyrrlionien, est une doctrine austère : on l'a accommodé de mille façons, et souvent tempéré d'épicurisme. Le dilettantisme est une forme moderne, répandue et très élégante, de l'antique doctrine. Poursuivre directement le plaisir est bas et implique au fond quelque affirmation, un matérialisme grossier : mais se retrancher dans son moi, s'y dédoubler et s'amuser du défilé ininterrompu des images; chercher dans la vie, dans la diversité des occupations, des relations et des milieux, demander à l'art, à riiistoire, à la science même des impressions multiples et changeantes, sans d'ailleurs s'inquiéter de la réalité de ces impressions ni leur attribuer une valeur objective; veiller toujours à n'être point dupe et le témoigner par une ironie légère et diffuse : voilà une attitude distinguée, à la fois détachée et qui ne va point sans jouissances délicates, qui convient à des esprits très cultivés, mais d'une culture

1. p. HoiirK('l, .1. Lemuilre, Aiialole France, P. Loti me seiiibleiil avoir rcpréscnlé ou analysé le iiiiciix leur {.'énéralion ; Boiirgel a démêlé beaucoup des inlluences qu'elle a subies.

plus esthétique encore que pleinement intellectuelle. Un liasard favorable peut faire qu'une vie s'écoule aisément dans ce jeu d'ombres. Mais quand la pensée, étourdie du va-etvient des images, arrive à se ressaisir par instants, quand le temps et l'habitude dissipent le charme de la mouvanio ilkision ou que des épreuves trop fortes la déchirent, alors apparaît le vide affreux d'une vie sans foi, alors sourdent l'ennui, la tristesse, le désespoir, alors échappent les cris de détresse, les invocations au néant : « Tout est vanité. Heureux celui qui ne fût jamais né! La mort vaut mieux que la vie, dont il faut se défaire ^ » Le dilettantisme, c'est l'ignorance reconnue et allègrement portée; le pessimisme, c'est l'ignorance sondée et douloureusement subie.

Et cependant il faut vivre. Lorsqu'un peuple n'est point dégénéré tout à fait, lorsque sa jeunesse a quelque sève encore ^ la vie ne tarde pas à proclamer de nouveau, à crier ses droits contre toutes les négations de l'intelligence. Comme « à une douleur sans angoisse, vide, sourde, lugubre, — à une douleur lourde, étouffée, calme'» les paroles et les sanglots sont un soulagement, l'exagération même des théories sombres et des noirs tableaux prépara pour le pessimisme une détente : les hommes se prirent de pitié sur eux-mêmes et de pitié réciproque; dans cet attendrissement délicieux, le cœur touché s'ouvrit et épancha ses sources vives.

En se déployant, riche et spontanée, l'activité emporte

1. Voir Tolstoï, Ma confession. C'est dans les romans qu'on pourra le mieux suivre toutes les phases de la pensée contemporaine. Voir, par ex., Mensonges de Bourget, puis le Disciple, et, plus tard, Cosmopolis; A rebours de Karl Huysmans. A la fin de ces romans on voit poindre la phase suivante. Des Esseintes qui, dans un dilettantisme forcené, a mené une vie à rebours, â'ècrie (ce sont les dernières lignes) : « ... Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l'incrédule qui voudrait croire, du forrat de la vie qui s'embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent plus les fanaux consolants du vieil espoir! ■> Plus tard est venu ce livre curieux : E?i route! du même auteur, puis la Cathédrale.

2. Surtout si le mal est combattu dans ses causes physiques. Je n'insiste ici que sur le côté intellectuel du pessimisme. C'est une maladie complexe.

3. Coicridge, l'A/jattement : cité par Stuarl Mill dans le passage de ses Mémoires où il raconte sa crise intérieure (chap. v, pp. 126 sqq.).

les doutes et les tourments. Tendre à quelque chose, désirer, aimer, en suivant la loi naturelle, c'est croire; c'est, par suite,, être en joie. Tant qu'il y aura des yeux et des lèvres pour se chercher; tant qu'il y aura des mains secourables tendues vers d'autres mains; tant que de puissantes et d'irrésistibles impulsions entraîneront des hommes, même à la mort, sans regret; tant que de communs frissons secoueront des foules transportées, — la vie sera sauve et les théories pessimistes s'évanouiront comme de vains cauchemars*.

En agissant on s'est donc senti renaître, et ce fut, de toutes parts, une révélation : « Il faut agir, s'écria-t-on, aimer, se dévouer, vouloir. Il faut imiter le simple qui réalise la vérité sans la concevoir, en suivant la leçon de l'instinct. Il faut agir, et nous croirons; agir, et nous serons heureux. » — Oui, mais l'action remplit-elle assez la vie d'un homme qui pense pour que tout son être soit satisfait? Va-t-il spontanément « s'abêtir » jusqu'à imiter le simple? Parce qu'il a éprouvé, en agissant d'une certaine façon, une joie intime et qu'alors vraiment il s'est senti vivre; parce qu'il voit autour de lui d'humbles justes accomplir placidement leur tâche, comme le bœuf aux yeux calmes rumine en paix dans les prairies, voudra-t-il ou saura-t-il remplir sa fonction sans chercher outre? De belles et nobles paroles ont encouragé les « bonnes volontés » : au lieu d'accepter le monde tel qu'il est, avec ses misères et ses belles jouissances à portée de main, ou de vous désoler lâchement, écoutez parler la loi de vie, qui dit : Il faut ceci,... il faut ceci encore! qui assigne un devoir, qui donne un but à l'homme-.

Eh bien! non, quand bien môme tous les hommes entendraient clairement la loi morale, tous ne sauraient s'y aban-

1. Influence de noire relèvement national (expositions de 1878 et de 1889 siirloul), de notre poiitiiiue coloniale, de la renaissance physique et militaire, de l'enlente franco-russe et de la littérature russe. — Voir de Vogiié, P. Desjardins, lid. Kod, Pauihan {le Nouveau mysllcisme), et remarquer la brusque transformation du roman: P. Margueritte, J.-II. Rosny, etc.

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