III. ALLEMAGNE. — ■ LEIHMTZ
Nul, mieux que Loibnilz, n'a possédé les connaissances, n'a em])rassé toutes les idées de son temps. Il ne se contenta pas de beaucoup lire ', il voyagea : à Paris, pendant près de cinq ans, il fut en relations avec les philosophes et les savants français; il .y prit copie des manuscrits inédits de Descartes; à Londres, il vit à l'œuvre l'école expérimentale anglaise; à Amsterdam, il s'entretint avec Spinoza. Leibnitz, en outre de cette large curiosité ', apportait à la philosophie le souci profond des vérités religieuses et morales, de la réalité intime et du principe de l'action, qui, dans la Réforme et la mystique allemandes, s'était déjà manifestée II approfondit tout ce que son esprit embrassa.
Ni la science expérimentale ne lui suffisait; ni même la mathématique cartésienne — « l'antichambre de la vérité » par où il passa — • ne pouvait le contenter. L'opposition absolue de la pensée et de l'étendue, du sujet et de l'objet, chez Descartes, ou, au contraire, chez Spinoza, cette unité absolue, d'ailleurs contredite aussitôt par le dualisme des attributs, lui offraient un problème à résoudre; et il le résolut
1. Organisateur de la Bibliolhèiiue de Hanovre, lui-même il possédait une bibliothèque assez belle, que le prince à sa mort garda.
2. Voir, sur les rapports de la pensée de Leibnitz avec celle de Gassendi, de Locke et de Newton, en particulier Mabilleau, op. cit., liv. IV, chap. m; avec celle de Spinoza, Delbos, op. cit., Il" partie, chap. ii. Cette curiosité de Leibnitz — Vielseitigkeit — ne s'appliquait pas seulement aux diverses philoscphies, mais aux objets les plus variés.
3. La guerre de Trente ans a arrêté la civilisation allemande. Le xvu" siècle — ce qu'on appelle le siècle français-allemand, période qui va, en réalité, de 1648 à lloO environ — ■ est médiocre en Allemagne. Une renaissance se prépare avec le mouvement piétiste (Spener, 163o-n0o) cl avec Leibnitz. Voir Bourdeau, V Allemagne an XVIII" siècle {Revue des Deux Mondes, i" août 1886).
avec une confiance cnlière et préalable en la raison qui fait
de lui, malgré tout, un disciple encore de Descartes. Jamais
il ne douta de la science : mais, tandis que les Anglais, sans
cesser d'y croire, en ruinaient les principes, il voulut la
justifier en la fondant mieux encore que Descartes ne l'avait
fait.
II découvrit et il prouva que le mécanisme ne révèle point l'être immédiatement, mais n'est qu'une limite en quelque sorte de son activité et qu'il est inintelligible sans le travail, la force vive; que l'étendue n'est donc point une substance, mais comme la surface d'une substance véritable qui s'étend et, par suite, qui tend. Il y avait dans la philosophie de ses plus g'rands prédécesseurs bien des obscurités et des contradictions au sujet de cette matière réduite à un mécanisme, à un jeu d'idées, et qu'on ne pouvait ni réaliser ni supprimer; et au sujet de cette pensée où il fallait bien introduire la volonté, mais où on ne l'introduisait que pour l'anéautir aussitôt, quoiqu'à reg'ret. Leibnilz tout à la fois chercha le moyen d'éclaircir les deux notions et de concilier les deux termes. La substance qu'enveloppe l'étendue n'est pas autre chose que la substance pensante, pour qui se rend compte que l'âme est essentiellement active, que son activité consiste à penser ou à percevoir, mais que, si elle perçoit sans cesse, ses perceptions sont plus ou moins distinctes — à des degrés infinis. Précisément ici (( les cartésiens ont fort manqué, ayant compté pour rien les perceptions dont on ne s aperçoit pm ^ ». Considérée du dehors, l'étendue implique la/bree; connue du dedans, la force s'appelle appélilion. — Tout ce qui est, donc, est activité; et cette activité tend naturellement au mieux. L'activité la plus haute est la raison; et la raison enferme, aperçoit en elle deux grands principes : non plus celui d'identité seulement -, — qui régit ]e possible, qui limite l'être, — mais encore celui de la raiso)i suffisante, ou de con-