Ibid
ÉVOLUTION DE LA PHILOSIIPHIE Al' XVIF SIÈCLE. 93
d'avoir unifié le sujet cl l'objet par uu monisme dynamique et, dans le développement continu et hiérarchique des monades, d'avoir ébauché la conception du progrès, de l'évolution '. Elle consiste à avoir restauré le principe de finalité : parce qu'on en avait abusé autrefois, la science moderne, avec Bacon et Descartes, en avait proscrit l'usage à ses débuts. Spinoza avait divinisé le principe d'identité. Leibnitz, au contraire, en subordonnant ce principe à celui de raison, a voulu rendre la science intelligible par la finalité même. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que Descartes — dont l'œuvre est contradictoire quelquefois, par cela même qu'elle est compréhensive — n'a point rejeté les causes finales, mais la recherche de ces causes seulement. On pourrait dire qu'il y avait là pour lui un problème plutôt encore prématuré qu'insoluble, La mathématique lui semblait une étude préalable, et, de plus en plus, il s'y est enfermé étroitement; mais, au début surtout, il suspendait le mécanisme à l'harmonie, à la finalité -. On ne peut manquer d'en être frappé en lisant quelques-uns des fragments de Descartes que Leibnitz a précieusement transcrits, et qui sont conservés à Hanovre. Le second enrichit la pensée du premier, bien plus qu'il ne la contredit; et, de même, il complète Spinoza, autant (]u"il s'oppose à lui^. Mais avec la substance-force, — telle qu'il l'avait conçue, en grande partie par le raisonnement a priori, — le développe-
1. « Pour coniljle de la beauté et de l'universelle pcrfeclion des anivres de Dieu, il faut admettre un progrès perpétuel et complètement libre de l'univers entier, en lelle sorte que cet univers s'avance vers un état de culture toujours plus yrand.... On pourrait objecter qu'à ce compte, le monde devrait dès maintenant être devenu un paradis. Mais la réponse est aisée. Quoique beaucoup de substances se trouvent déjà élevées à une grande perfection, la divi-ibilité du continu à l'infini est cause qu'il reste toujours, ■dans l'abime des choses, des parties endormies à éveiller, à susciter, à conduire au plus grand et au mieux, en un mol à une meilleure culture. Et il sensuit de là qu'il n'y a jamais de terme au progrès. •- De rerum oriqinaiione radicali, éd. Erdmann, n" xlvui : voir Renouvier, Esq. d'une c/assificatiou, t. I, lll" partie, l'Èroltition, la Création, p. 142.
2. Voir Foucher de Careil, Fragmenls itiédil^ de Descartes; par exemple, I, \i : " Una est in rébus activa vis, amor, charitas, barmonia. ■■
■ .'!. Voir Dclbo*, op. cit., pp. 232-236; Secrctan, /rt l'hilosnpfi'e de la Liberté, ridée, pp. 160-n7.
ment et l'harmonie, il n'est point parvenu, bien qu'il y ait
tâché, à reconstituer un monde à la fois un et multiple '.
Leibnitz est plutôt un dialecticien qu'un psychologue. Pourtant, dans ses Nouveaux essais sur V entendement kuinain, il opposa à l'empirisme de Locke les conséquences psychologiques de ses principes métaphysiques. Gelait la querelle de Descaries avec plusieurs de ses adversaires, et notamment avec Gassendi, qui se renouvelait en partie : mais les résultats, cette fois, différèrent quelque peu. Leibnitz lui-même reconnut que l'empirisme, par ses analyses, agissait efficacement contre cette « philosophie paresseuse » qui défend maladroitement et multiplie à l'excès les notions innées. Il déclarait qu'innéité ne saurait vouloir dire connaissance expresse dès l'origine. — J'ai nommé, avait déjà dit Descaries, certaines pensées natureUes, « mais je l'ai dit au même sens que nous disons que la générosité, par exemple, est naturelle à certaines familles, ou que certaines maladies, comme la g-outte ou la gravello, sont naturelles à d'autres, non pas que les enfants qui prennent naissance dans ces familles soient travaillés de ces maladies aux ventres de leurs mères, mais parce qu'ils naissent avec la disposition ou faculté de les contracter- ». — • Leibnitz a insisté. 11 y a autre chose que les idées
1. Leibnitz a souvent repris et creusé ses idées : « C'est ma méthode : je n'ay pris parti enfin sur des matières importantes qu'après y avoir pensé et repensé plus de dix fois, et après avoir encor examiné les raisons des autres.... J'ai changé et rechangé sur des nouvelles lumières. » (1697; éd. (ierhardt, III, 20o; voir Blondel, op. cit., p. 19.) Il a presque uniquement écrit des ouvrages fragmentaires; il s'est placé tantôt au point de vue exotérique, tantôt au point de vue acroamatique (voir ibid., pp. 12-13) : de là une possibilité d'autant plus grande d'interprétations très diverses. << On peut,, avec une égale conséqucnc.', [jousser la pensée de Leibnitz au réalisme ou à l'idéalisme, à la nécessité ou à la lii)eiié, à l'atomisme ou au panthéisme. » (Secrélan, op. cit., p. 170.) iM. Sccrétan incline visiblement Leibnitz dans le sens oii allèrent ensuite les philosophes allemands et oii il voit un acheminement à sa propre philosophie de la liberté. — M. Boutroux (Iniroductions aux éditions de la Monadolof/ie et du I'"' livre des Nouveaux Essais) s'est attaché à préciser les grandes idées qui aiqiariiennent à Leibnitz et à enchaîner ses œuvres pour y faire éclater l'uiiité profonde de développement.
2. Reviarr/ups de René Descaries sur un certain placard imprimé aux Pays- Bas, vers lu fin de Vannée 1647 : réponse au 12' article, A. M., p. 751-2. Cf.,
simples, données de l'expérience, et les idées composées; il y a les idées premières qui ne font qu'un avec la substance; mais la monade ne formule pas d'abord les idées qui régissent son activité : c'est dans les produits, en quelque sorte, de cette activité qu'elle les découvre; du confus, elle remonte au distinct. Nihil est in intelleclu quod non prias fnerit in sensu; excipe : nisi ipse intellectus. Si la monade va du sensible à l'intelligible, l'intelligible ne provient pas du sensible : il serait plus juste, au fond, puisque la monade est fermée, de dire que tout est intelligible; mais qu'au rebours de l'activité, qui va de ce qui est plus intelligible à ce qui l'est moins, la connaissance procède de ce qui l'est moins à ce qui l'est davantage.
Leibnitz à la table rase n'oppose qu'une virtualité. Mais ce n'est pas tout : les critiques de l'empirisme l'obligent à réduire cette virtualité primordiale. Descartes, qui n'est pas très précis sur ce point, semble étendre démesurément la liste des idées innées : Leibnitz n'y fait entrer que le principe d'identité, le principe de raison qui domine celui-ci, et l'idée de Dieu que la raison suppose et qui la fonde. Somme toute, le principe de raison est pour lui le noyau même de la monade. — Comme la substance cartésienne, l'innéité est conservée ici, mais modifiée, tout à la fois simplifiée et approfondie.
Le génie de Leibnitz prolonge et, pour résister à l'empirisme, transforme, complète le dogmatisme cartésien. Cependant le scepticisme n'est pas vaincu ; et, tandis que la raison dogmatique affirme et définit résolument la substance, la critique va poursuivre impitoyablement son œuvre jusqu'au pliénoménisme absolu.
dans les œuvres inédites publiées par Fouclier de Careil, t. I, Remarques sur lr:s Principes, 10. Leibnilz dira que les idées sont dans l'esprit comme une statue dans un bloc de marbre dont les veines la dessinent. Descartes, dans ce passage que Leibnitz a copié et qui nous vient de sa copie, disait : <> ... non inlelligo cas esse semper actui in aliqua mentis nostra? parte depictas ut mulli versus in libre Vergilii continentur, sed i)otenlia dunlaxit ut vaviœ figurx in cva... ». Tout ce morceau est curieux.