DIX-HUITIEME SIECLE I. ANGLETERRE. — BERKELEY, HUME, R E
La philosophie expérimentale, au début, élait embarrassée par la substance, liicn qu'elle n'osât la nier, elle déclarait ne la point connaître : elle devait chercher enfin à la supprimer; et elle fit un premier effort dans ce sens en associant à l'empirisme de Locke l'idéalisme de Malcbranclie.
Il ne faut pas s'étonner que Malebranche ait eu des admirateurs en Angleterre '. Au rebours de Descartes qui déclarait l'esprit plus facile à connaître que la matière, il professait que, si l'existence de l'esprit nous est intuitivement connue, sa nature ne l'est qu'indirectement ~. Pour lui, tandis que la physique est déductive, la psychologie est expérimentale, — et il a contribué à la fonder comme science d'observation. Il y avait donc chez ce grand métaphysicien de quoi séduire les psychologues anglais; mais ils lui empruntèrent sa métaphysique môme. Locke attribuait une réalité substantielle à l'objet comme au sujet : c'est par une adaptation de la Vision en Dieu que l'empirisme idéaliste de Berkeley^ fit évanouir la matière.
Etre, c'est percevoir ou être perçu '". La substance maté-
1. Burlhogge, Taylor, Norris, Collier. Voir Lyon, l'Idéalisme en Angleterre au XVIII" siècle. Derkeley vit, Malebranche à l'Oratoire en 1713.
2. " Le senliincnt inléricur que j'ai de moi-même m'apprend que je suis, que je pense, que je veux,... mais il ne me fait point connaître ce que je suis, la nalure de ma pensée, de ma volonlé.... « Troinième entrelien métaphaique.
3. Voir Burdcau, à propos de l'cdilion Campbell Fraser, Revice des Deux Mondes, 1" février 1873; Lyon,o/). ciL; Beauvalon et Parodi, Œuvres choisies û& Berkeley, trad. avec une introduction.
4. Dans le livre de notes {Coinmonplacc Uook) rédigé entre la dix-septième et la vingt-cinquième année, Berkeley exprime déjà son idée niaitresse : <> Je ne sais ce fju'on veut dire en parlant de choses considérées en soi : c'est un non-sens, un pur jargon.... Exister, c'est percevoir et vouloir ou être perçu et voulu.... "(Trad. cil., introd., p. Vil.) Dans les Dialogues entre Uilas et Philonniis(\. 2" dial., trnd., pp. 200 s(|(|.), lierkcley montre fort bien en un <îndroit comment, tout à la fois, il se rapproche et s'écarte de iMalebranchc.
rielle n'existe pas en soi, car « ce qui est inintelligible est impossible et n'existe pas pour nous ». Pas plus que les qualités secondes, les qualités premières ne sont quelque chose d'extérieur à la perception; et il ne faut point parler de représentation, mais de présence dans l'esprit. Ce que les sens nous font connaître constitue un système de signes, un langage, par lequel Dieu s'adresse à nous et qui nous le révèle : les lois de la nature, que l'expérience nous apprend, sont les « règles ou méthodes établies suivant lesquelles la Pensée de qui nous dépendons excite en nous les idées des sens ». Ainsi le savoir expérimental nous découvre Dieu, et Dieu fonde le savoir : Locke et Newton ne disaient pas autre chose. Mais la nature est une pensée de Dieu imprimée dans la pensée humaine, et il n'y a point de matière : voilà ce qu'ils ne disaient point.
Berkeley distingue l'esprit, substance pensante, et les phénomènes pensés, qu'en vertu du principe de causalité il fait remonter à Dieu. Mais il est hésitant sur l'activité propre à l'esprit, et il tend manifestement au panthéisme idéaliste. « Il existe un Dieu, ou un Esprit, intimement présent à nos pensées, produisant en elles toute cette variété d'idées ou de sensations qui continuellement nous affectent, de qui nous dépendons absolument et totalement, bref en qui nous vivons, nous nous mouvons et avous notre être \ »
Que l'on ébranle le principe de causalité et, la matière supprimée déjà, la substance pensante, dans cet empirisme, disparaîtra à son tour. Ce sera l'œuvre de Hume.
Hume est le successeur véritable de Descartes et de Locke. Comme Descartes, il veut faire la critique de l'esprit; comme
■1. Traité sur les principes de la connàisxnnce luimaine, par. 150. — Il faut distinguer entre le Berkeley d'avant la Siris, qui est enipiriste, et l'auteur de la Siris, qui a des tendances platoniciennes. D'ailleurs quelques additions faites auparavant à ses premiers ouvrages ménageaient la transition. Berkeley a pressenti Hume, et a résisté. En expliquant comment des idées on peut tirer les lois et les notions, avec plus de soin qu'il n'avait fait jusque-là, il attribua un rôle plus grand à la faculté qui abstrait, à la raison.
Locke, il veut y procéder par la méthode expérimentale : et peut-être a-t-il exposé son dessein plus nettement encore que Locke et que Descartes. Puisque toutes les connaissances « tombent sous la connaissance humaine, et que ce sont des facultés humaines qui en jugent' », il faut, « au lieu de prendre de temps en temps un château ou un village à la frontière, marcher directement à la capitale ou au cenire de ces sciences, dont la possession, une fois assurée, nous promet partout ailleurs une victoire facile ^... Et de même que la science de l'homme est le seul fondement solide pour les autres sciences, ainsi le seul fondement solide que nous puissions donner à cette science elle-même doit être cherché dans C expérience et t observation^. Il n'y a rien d'étonnant dans cette remarque que V application de la philosophie expérimentale aux sujets moraux a suivi, à une distance de plus d'un siècle, l'application de la même philosophie aux sujets naturels, puisque nous trouvons, en fait, qu'il y a eu à peu près le même intervalle entre les origines de ces sciences, et que, de Thaïes à Socrate, l'espace de temps est presque ég-al à celui qui sépare le lord Bacon des philosophes anglais qui ont récemment commencé à mettre la science de l'homme sur un pied nouveau... \ » « Nous devons donc... glaner les faits par une observation attentive de la vie humaine, et les prendre à mesure qu'ils paraissent dans le cours ordinaire du monde, par la conduite des hommes en compagnie, en affaires et dans les plaisirs. Sur des expériences de ce genre, judicieusement rassemblées et comparées, nous pouvons essayer d'établir une science qui ne sera pas inférieure en
1. Traité de la nature humaine, Irad. Pillon cl Renoiivier; iiilrod., p. 3.