Art de penser, l" partie, chap. viii
11 faut reconnaître d'ailleurs que cet analyste ingénieux a beaucoup [)lus insisté sur la façon dont la sensation se transforme, dont la raison apparaît, dont la logique se constitue, sur ce système de signes naturels qui est le langage et qui, perfectionné,, clair et conforme à l'enchaînement des choses, constitue la science, que sur la virtualité primitive, que sur l'activité originale de l'àme. Il ne rejoint pas l'activité empirique et la réalité substantielle : il déclare qu'il y a une substance spirituelle, mais il ignore ce qu'elle est.
Somme toute, Condillac tend beaucoup moins au matérialisme— comme on le lui a quelquefois, et bien à tort, reproché -^ qu'à l'idéalisme : en réalité, il est sceptique, mais dans des limites plus étroites que Locke même. « Soit que nous nous élevions, pour parler métaphoriquement, jusque dans les cieux, soit que nous descendions dans les abîmes, nous ne sortons pas de nous-mêmes; et ce n'est jamais que notre propre pensée que nous apercevons. Quelles que soient nos connaissances, si nous voulons remonter à leur origine, nous arriverons enfin à une première pensée sitnple^ qui a été l'objet d'une seconde, qui l'a été d'une troisième, et ainsi de suite '. » Toute la vie de l'esprit a pour cause occasionnelle les sensations qui sont quelque chose de purement subjectif. Pourtant il y a un non-moi, un objet. Comment nous en assurons-nous? Par la résistance : « Il faut trois choses pour faire juger à /'homme qu'il y a des corps : Tune, que ses membres soient déterminés à se mouvoir; l'autre, que sa main, principal organe du tact, se porte sur lui et sur ce qui l'environne ; et la dernière, que, parmi les sensations que sa main éprouve, il y en ait une qui représente nécessairement des corps -, » Mais si Condillac établit la réalité du monde
1. Essai sur Porig., 1" partie, cliap. i. C'est sur cette phrase que Diderot {Lettre sur les aveiiyles) rapproclic Condillac de Berkeley.
2, E.rlrait raisonné du Traité des sensations, éd. Picavet, p. 162. Ainsi procède Condillac dans la 2" édition du Traité : <■ je conviens que ce problème a été mal résolu dans la 1"' édition... » (ibid., p. Kll). Condillac tantôt dit qu'il faut un raisonnement pour passer au monde extérieur, tantôt le nie.
ÉVOLUTION UE LA PHILOSOPHIE Al' XYIII'' SIÈCLE. i23 extérieur, il en ignore la nature — aussi bien que celle de l'âme : il ne saurait croire, avec Locke, que la matière puisse penser; mais, quoiqu'il distingue la pensée de l'étendue, il n'affirme pas, avec Descartes, que la matière soit étendue par essence. Comme il ne met pas en doute le principe de causalité, il s'en sert pour remonter à Dieu; mais il se préoccupe peu des problèmes théologiques. En définitive, il s'enferme presque dans le monde de la sensation, dans la substance qui se révèle par l'activité sentante ^
D'Holbach, (pii ne voyait guère de difficultés à réfuter les plus grands philosophes, a fait par exception cet aveu que l'idéalisme de Berkeley l'embarrassait '^. Or enire le matérialisme de d'Holbach, le monisme ébauché de Diderot et l'idéalisme virtuel de Condillac, il n'y a pas, à y réfléchir, autant de différence qu'il peut sembler d'abord. D'Holbach, parlant de la nature et de la science, les prolongeait en l'esprit, mais il soupçonnait dans les choses une réalité intérieure; Diderot, embrassant la nature et l'esprit, concevait la vie et l'évolution universelles; Condillac, partant de l'esprit, plus ou moins vaguement considéré comme activité, était disposé à étendre à la nature l'essence et les lois de l'esprit : mais chez lui subsistait un certain scepticisme, parce qu'ayant conscience des limites du sujet et de l'objet, il ne savait comment les faire évanouir. Tous trois ou proclament ou pressentent l'unité de la Nature, et sur cette unité fondent les lois, la science entière, — même morale et sociale. Le Sijstème de la Nature se termine par 1' « Esquisse du Code de la Nature » ; Diderot « interprète » la nature, et il célèbre sa « loi souveraine »; pour Condillac lui-même « la nature a tout com-
\. Les interprèles de Condillac ont considéré la sensation tantôt comme plus active (par ex., Réthoré, Condillac ou Vempirisme et le rationalisme), tantôt comme plus passive (par ex., Bouillier, Dict. des Se. phil.). Les philosophies qui exercent une longue inlluence font toujours penser au fléau de la balance. Sur l'influence de Condillac, voir Picavet, introduction à l'éd. du Traité; Dewaule, Condillac et la psych. anc/l. contemporaine.