CARACTÈRE COMPOSITE DES DIEUX
été assez nombreuses ; à l'intérieur de chaque empire ou de chaque peuple, le dieu de la ville métropole assura son hégémonie sur ses anciens égaux. La conséquence de cette lutte obscure pour la suprématie fut que la physionomie primitive de chaque dieu s'altéra à la longue et devînt extrêmement complexe. « En prenant tour à tour le dessus sur leurs rivaux, (Anou, Bel et Ea) durent revêtir les qualités qui leur permettaient de les régenter chacun dans son domaine. Leur être s'élargit, et de dieux du ciel ou de la terre ou des eaux qu'ils étaient, ils devinrent les dieux du ciel et de la terre et des eaux tout à la fois ; Anou régna chez Bel et chez Ea comme chez lui, Bel joignit à la sienne propre l'autorité d'Anouet d'Ea, Ea traita Anou et Bel du même sans gêne qu'ils l'avaient traité et cumula leur suprématie avec la sienne. Leur personne se composa désormais de plusieurs couches stratifiées : elle conserva comme noyau l'être qu'ils étaient au début, mais elle y superposa les caractères particuliers à tous les dieux au-dessus desquels on l'exaltait successivement* .» Nergal est le dieu du soleil brûlant, mais c'est aussi le souverain du monde des morts : il est à la fois bienfaisant et terrible ^. Ishtar est à la fois la déesse de la guerre et de la volupté.
* Maspéro, I, 64&-645.
* Dans ses fonctions infernales, il est secondé par Ereskigal, ou Allatou, déesse qui a un second époux Nin-azou, et qui commande à une scribe divine, Belit-seri [Dliorme, p. XXIX]. Peut-être Nergal a-t-il comme seconde épouse Mammitou.
Deux grands cylindres en argile trouvés à Teilo (Sirpoula, ou Lagas)^ permettent d'apercevoir avec cjufirjue précision l'idée que les Ghaldéens^ se forgeaioiit de leurs dieux locaux. Ils décrivent l'installa lion de Nin-girsu (Ninib) dans son nouveau temple, riLiiintiû : Nin-girsu est accompagné de son épouse, la déesse Bau, de ses sept enfants et de quinze divinitôs secondaires. « Le patési Gudéa, désireux d installer Nin-girsu, s'adresse aux génies protecteurs, les Anounnakis et implore l'assistance de leurs prKïves. Escorté de deux bons génies, un Utukku et un Lamassu, il pénètre dans l'ancien Eninnû et y supplie Nia-*;^irsu de consentir à être transporté avec son épouse Bau dans le temple nouveau. Sa prière est bien accueillie. Les mois se passent, l'année nouvelle arrive et le troisième jour du mois du temple (?), le dieu Ningirsu quitte la ville d'Eridou. (A quel moment la statue du dieu avait-elle été transportée dans cette ville ? (le voyage était-il un fait isolé, motivé seulement par la rt^construclion du temple ou bien se renouvelait-il périodiquement ? Autant de questions auxquelles le texte ne répond pas.) Pour faciliter à Nin-girsu son voyage de retour, Gudéa envoie au dieu, par l'intern^nliaire d'un messager appelé Sir-da-ma(?), des provisions déroule. Dans l'entrc-temps, les dieux et déesses Asaru, Nin-mada, Enki, Nindub et Nina apprêtent le
*■ tvii Chaldée, par M. de Sarzec.
' Vers l'an 3000 avant notre ère.
LA VIE d'un WBU CHALDÉEN 73
temple pour la réception de Nin-girsu. Le patési, de son côté, accomplit diverses cérémonies purificatoires et fait réciter des prières, le jour et la nuit, dans la ville et la contrée. Au petit jour, le dieu arrive dans la ville et, accompagné de la déesse Bau, fait son entrée solennelle dans le temple; au soleil levé, le patési célèbre des sacrifices et présente des offrandes. Ayant achevé finstallation du couple divin, Gudéa prépare dans le temple des logements pour les dieux secon-^ daires, compagnons et serviteurs de Nin-girsu. Le premier installé est Gal-alim qui est chargé de la police de la ville de Girsu ; puis sont successivement iotroduits Dun-saga, sorte d'échanson divin, les deux lieutenants du dieu, les guerriers Lugal-Kur-dub et Kur-su-na-xi-a-an, le conseiller Lugal-sidi, le ministre du harem Sagan-sapar, le valet de chambre Uri-zi, le cocher En-sig-nun, le berger En-lulim, le chanteur et joueur de cymbales Usumgal-Kalama, le joueur de tambourin Lugal-igi-hus-a-an. L'énumération interrompue par la mention de Fintroduclion des sept enfants de Nin-girsu et Bau, reprend avec le fermier Gis-barud-du, le pécheur Kal, l'intendant Dimgal-abzu et se termine avec Lugal-ennu-uru-azaga l'architecte. Ningirsu a dès lors maison montée*. » « La suite de l'inscription nous montre Gudéa (lui) offrant un char de guerre et des armes diverses, telles que massue, glaive
* François Thureau-Dangin : La famille et la cour cVini dieu chaldéen [Revue à' histoire et de littérature religieuses, VI (1901), 482-483,493].
74 LES RELIGIONS SEMITIQUES
arc, etc., peuplant ses étangs de poissons, remplissant ses barils de grains, construisant des parcs où il enferme gros et petit bétail, introduisant pour la distraction du maître différents instruments de musique, pourvoyantenfinà tous les besoins d'un dieu, sorte de seigneur féodal ou de roi guerrier. » Nin-girsu, en effet, est à la fois un dieu agricole et un dieu guerrier. Il est mentionné dans les incantations comme « seigneur des campagnes » ; on lui confère les titres de Mardouk, on lui consacre le mois de Tammouz ; on l'adore comme une des formes du soleil. Mais il s'appelle aussi la tempête et la nuée ; « sa venue est comparée aux chocs irrésistibles de la bataille ; il chevauche sur les grandes eaux, il est vêtu de terreur et d'effroi * ».
A côté, je dirais volontiers au-dessous de ces cultes locaux, on aperçoit, comme une religion inférieure, le culte des démons et le culte obscène d'Astarté 2. Les
* Jeremias : (la Religion des) Babyloniens et [des] Assynens^ [Chantepie jde la Saussaye, p. 141].
* A ces cultes démoniaques et obscènes on doit joindre — ils nous choquent autant, ils s'y allient parfois (Ishtar, Adonis) — les cultes sanglants de Melek (Moloch). Melek est un nom commun qui signifie roi : mais il est devenu bientôt le nom particulier d'un dieu phénicien, ou son pseudonyme sacré. Ce dieu était en rapport avec Byblos. On lui immolait, par le feu, des victimes humaines, spécialement des enfants ; il régnait sur le monde inférieur [Mayer : article Kronos, dans Roscher].
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IMPOBTAxNCE DES DÉMONS 75
démons sont une innombrable foule d'êtres malfaisants aux formes horribles, aux grimaces ignobles, aux noms étranges : gallou et maskim, âlou et outoukkoti, ils flottent dans l'air, s'embusquent au coin des bois, se tapissent derrière les mottes de glèbe. <c Le vent du sud-ouest, le plus cruel de tous, se tient à l'affût dans les solitudes de l'Arabie, mais il en sort soudain aux mois les plus lourds de l'année : il rallie en passant les vapeurs malsaines que les marais exhalent aux rayons du soleil, et, les répandant sur les campagnes, il frappe à coups redoublés, non seulement les hommes et les animaux, mais les moissons, les herbages, les arbres. Les génies des fièvres et de la folie s'insinuent partout sans bruit, insidieux et traîtres. La Peste tantôt sommeille et tantôt se lance furieuse au plus épais des foules humaines. Des lutins hantent les maisons, des follets errent au bord des eaux, les ghoules attendent les voyageurs dans les lieux inhabités, et les morts quittant leurs tombeaux se glissent la nuit auprès des vivants pour s'abreuver de leur sang...
Là-haut, ils hurlent, ici, ils sont à l'affût; ils sont les grands vers que le ciel a lâchés, les puissants dont la clameur va par la cité, qui versent à torrents l'eau du ciel, lés fils sortis du sein de
[la terre !
Ils s'enroulent autour des hautes poutres, des larges pou-
[tres comme une couronne ; ils cheminent de maison en maison, car la porte ne les arrête pas, la barre ne les repousse pas; mais ils se glissent comme un serpent sous la porte,
1% LES RELIGIONS SEMITIQUES
ils s insinuent comme l'air par les joints du battant. Ils t'îni-j^nent Tépousc des embrassements de l'époux, ih iurvu hont l'enfant d'entre les genoux de l'homme,... ils foreenl le corbeau à s'envoler sur ses ailes..., il^ Tant fuir le taureau, ils font fuir l'agneau, Jes démons mauvais qui tendent des embûches* ! ».
Une fois môme, ils ont poussé l'audace jusqu'à s'attnqtier aux dieux. « Ils ont escaladé le ciel à l'improvistc, ils se sont précipités sur Sin, le roi Lune, ils ont repoussé Samas, le soleil, et Ramman accourus au stH'ours, chassé Islitar et Anou de leurs trônes : le fir- Hiamont entier serait tombé entre leurs mains, si Bel et Nuuskou, Ea et Mardouk n'étaient intervenus au dernier mtvment et n'avaient réussi à les culbuter sur la terre, nprès une bataille terrible. Ils ne s'étaient jamais relevés de cet échec, et les dieux leur avaient suscité pour rivaux une classe de génies bienfaisants, les
Dès les temps les plus anciens, les Sémites ont fidonMt^s déesse^. Et ces déesses, à lalongue, deviennent dr simples épouses, de pales doublures du dieu mascul iii. Mais il n'en est pas ainsi à l'origine: la déesse est wifpifjur, si j'ose ainsi dire, au môme titre qu'un baal quelroiique.w L'idéogramme NIN se liten assyrien 6e7/w, la dnm(% ou môme bélu,\c maître, et c'est précisément k lemie que les Phéniciens emploient pour désigner
^ iM^ft|ii'Tti : op laïuL, 1, 631-634, passim. — Le texte cité est emprunt*" â Rawlinson : Cun. Ins. \V. As., t. IV, pi. I, col. 1, 1.
ISHTAR 77
les déesses : c'est toujours la dame, Ba'alat, de Byblos ou d'autres lieux, ou seulement la grande dame une telle, ou la maîtresse dame... Comme il y a un maître, il y a une maîtresse. Son nom propre a moins d'importance encore que celui du dieu ; en Babylonie surtout il est comme interchangeable ; les mêmes personnes ont les relations les plus variées et les plus contradictoires : Bau est fille d'Anou, mais Anounit est lille d'Anou et Ishtar est Anounit et aussi Nana à Ourouk. On serait tenté de dire que toutes ces déesses ne sont que la personnification sous des noms différents de l'Océan céleste ; elles sont plutôt toujours la Dame. Celte union des déesses en une seule personne se manifeste surtout en Astarté\ »
La déesse Astarté se retrouve chez tous les peuples sémitiques, sous un nom parfois difForent : c'est, d'après la vocalisation du texte massorétique l'Achtoreth des Cananéens, l'Atar des Aramécns, l'Atargatis de Hiérapolis^; en Chaldée, elle s'appelle Ishtar. Elle est, d'abord, le dieu de la planète Vénus ; elle est aussi la déesse des cèdres et la déesse de la guerre ; partout et surtout, elle est la divinité de l'amour sensuel. On la représente, à Chypre, sous la forme d'une femme nue et qui, souvent, se tient les seins. A Ourouk,
* Lagrange, op laud, 120.
* AtargaUs semble être TAtar d'AUys, l'Adonis phrygien. Adonis, vénéré à Aphaka, à Byblos et à Antioche, n'est qu'une variante de Tammouz. Le mythe d'Adonis est attesté par les correspondances d'El-Amarna, vers l'an 1500. Sur Tammouz, dont le culte est mentionné par Ezéchiel, 8, 14, cf. infm, p. 78.
à Sidon, à Byblos, son culte paraît être très antique et très florissant : des prostituées sacrées, des eunuques volontaires sont consacrés à son service. Dans le Gilgamès\ poème qui précisément se rattache à Ourouk, elle s'offre vainement au héros ; celui-ci refuse et lui reproche violemment l'inconstance de ses amours : elle a causé la perte de Tammouz ^, l'amant de sa jeu-
* Poème national chaldéen antérieur au temps de Hammourabi, de beaucoup sans doute. Gilgamës est un héros assimilé au soleil. Roi d'Ourouk, qu'assiègent les Elamites, il reçoit le secours d'une brute vigoureuse, Eabani, que Samas lui envoie et qu'une courtisane sacrée initie à l'amour et à la vie sociale. Gilgamès et Eabani chassent les Elamites et forcent l'entrée de leur bois sacré. C'est alors qu'Ishtar s'offre à Gilgamès ; repoussée, elle se venge, bien que le taureau divin suscité par Anou pour la défendre soit tué par les deux héros. Eabani meurt. Gilgamès part en quête de l'immortalité : Ut-Napichtim qui l'a obtenue et qui en jouit aux extrémités du monde lui déclare qu'il n'échappera pas à la mort. Et Eabani, avec lequel il communique, lui confirme que la mort est inéluctable. Grandeur et vanité de la vie humaine, faiblesse de l'homme qu'est malgré tout le plus brillant héros, il semble que telle soit la moralité du poème LGf. Lagrange, op. laud., chap. ix].
* Tammouz signifie, en assyrien, le rejeton. Vers 2300, un roi de Larsa l'associe à Samas : « C'est un dieu du soleil printanier qui, chaque année, cède aux forces destructrices ; il est le dieu de la végétation du printemps qui périt au mois de Tammouz, sous les ardeurs consumantes du soleil d'été... Avec lui périt la flore du printemps... ; le cycle mythique se complète par le retour du dieu sur la terre et le lever du soleil printanier perçant victorieusement les ténèbres... Ishtar est associée à Tammouz, la déesse de l'étoile du soir et de la fertilité au dieu de la végétation printanière... (Dans la Descente (Tlshtar aux Enfers^ la déesse) descend dans le monde inférieur pour arracher à la mort son bien-aimé... Elle traverse sept portes ; finalement elle entre nue dans le royaume d'AUatou et devient sujette, suivant « l'antique loi », de cette terre d'où f on ne revient pas. Allatou est épouvantée par son arrivée... Les dieux tien-