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LA SCIENCE ORIENTALE

ajoutait chaque année, au douzième mois, cinq jours épagomènes ; pour compenser le retard qui sulï^islail néanmoins * on donnait de temps à autre « un cùujj do pouce à la machine ». Les Ghaldéens surent, niit.nïx encore que les Égyptiens, tirer parti de leurs multijïlcs observations : « ils observèrent qu'une loi immuable réglait le mouvement des corps célestes, et, dnwH lo premier enthousiasme de leur découverte, ils étendirent ses effets à tous les phénomènes- », conçurent Tliypn* thèse d'un déterminisme universel, formulèrent Wdve de loi naturelle.

Sur les côtes d*Asie Mineure, largement ouv<'i'tos aux influences orientales, les philosophes ionitui.s du VII® siècle importèrent alors et développèrent, a ne qu'il semble, les idées scientifiques d'Egypte et de Chaldée. Ils retinrent de l'hypothèse animiste i:\ des mythes cosmogoniques qu'elle avait enfantés lidée que le monde est tout pénétré de divin : « au lieu d'une multiplicité d'êtres invisibles animant ilianuc partie de l'univers visible, ils crurent plutôt à une Aine motrice unique informant ce Cosmos quePlaton (levait appeler un animal divin ^ ». Mais l'esprit d'observatiyu

* 1/4 (le jour par an.

* Gumont : op. laud., 216.

^ Diès : /oco citato^ M. — Thaïes vivait probablenit^ul vois 630-548, Anaximandre vers 611-547, Anaximène vers r>SS-:,f4. Cf. sur la philosophie grecque en général : Kd. Zeller : îiif Vhi* losophie der Griechen in ilirer geschichllichen Enlwickeluti'j dur gestelll [trois parties en 6 volumes: plusieurs fois réédité]: i^hiisrl : op. laud.; Gomperz : Griechische Denker, I et II, 2» éd* Lf*î\i'M^

qu'ils avaient SU retenir les inclina « à chercher le principe du monde en des éléments plus voisins de Texpérii^nce ordinaire. Les mathématiques surtout purent accentuer le désir hâtif de simplification qui leur fit liruclamer d'instinct les dogmes ou plutôt les postulats directeurs de la science moderne : la constance (|iinntitative et qualitative, l'indestructibilité et TimmutLilïilité de la matière ». Thaïes, Anaximandre et Anaximène font naître les dieux et les hommes et les rlinses de Teau, de Tair et du feu.

Heraclite bafoue leur effort : au milieu du flux éterni^l des phénomènes, la pensée, dit-il, n'a rien où se prendre; sans doute, il y a une raison qui rythi^ie l'univtTScl écoulement des êtres, mais l'homme ne saurait la connaître; pour Dieu, tout est bon, et beau, et juste; Faction de Dieu est aussi capricieuse que le jeu de I cnEant qui jette les dés *. Xénophane et son disciple Parménide lui ripostent durement : la multiplicité et le mouvement sont apparences vaines ; le fond des choses est l'unité, l'immobilité ; car cette unité, c'est le divin i'imvs dans le monde ; et « un dieu n'est pas dieu qui iiatt, qui se meut et qui meurt. Le dieu vraiment dieu doit rendre compte de soi-même et se suffire à soimùme ^ ». Xénophane brise avec la tradition des cos-

HN)3. (trad. fr. par Reymond. Paris, 1904). — Cf. VArchiv far Gesch. <ler Philosophie. Berlin, et V Année philosophique. Paris.

» Diès, 15. — Sur Heraclite [535-475), cf. Rivaud : op. laud.

^ Diès, 172-173. — Sur Xénophane [576-480], cf. Rivaud : op. Innd.

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mogonies théologiques, quand, dans son être unique et total, source et fin des choses, il met en lum i*rp, avant tout, l'aspect Dieu et prépare ainsi une m^tapfiysique de la transcendance. Mais Parménide né^liL>^<' cet aspect divin de l'être ; il en rend libre « l'absolup suffisance pour les philosophies mécanistes de ravi^nir ».

La tradition d'Heraclite, en effet, s'épanouit ayov vigueur: la pensée grecque s'attache passionnonuMit à Tétude de ces formes changeantes de l'être où elle uc peut se résigner, pourtant, à voir apparence vainr <4 phénomène pur ! Les disciples mal connus de Pyll^i gore conçoivent les lois d'une mathématique universelle. Ils prouvent le double mouvement de Li terre autour de son axe et autour du feu cenlivil ; ils admettent que les planètes et les comètes sr meuvent autour du soleil ; ils expliquent les écli]ïHC'R de lune par l'interposition de la terre; ils dérrMivrent les lois mathématiques de l'acoustique *, rhi5; émancipé encore à l'égard de la tradition éléiilu, Leucipe enseigne la réalité du mouvement et de la plih ralité, de la naissance et de la mort; il proclame qiio le non-ctre ou le vide est aussi réel que l'être plein \\v Parménide; il brise la sphère unique et compacte di* l'être en une infinité d'êtres aussi compacts: ce sont les atomes, dont les mouvements engendrent vi

*Siir la science pythagoricienne, cf. Rivaud : Le problèmti thi devenir et la notion delà matière dans la philosophie grecque.,. Paris, d906.

détruisent les mondes ^ Démocrite, Empédocle et Anaxagore vulgarisent et développent celte théorie atomiste 2.

Mais Empédocle et Anaxagore, Socrate et Platon introduisent dans ce monde, qui semblait devoir s'en passer, l'idée morale. Le problème moral, dont nous avons dit l'influence sur la religion grecque, et qui, dès le temps de Xénophane et d'Heraclite, commençait d'occuper les physiciens, fait irruption au milieu de leurs systèmes. Empédocle juxtapose à un mécanisme une religion de la rédemption. Anaxagore anime, vivifie, personnifie l'Unité de Parménide et de Xénophane : il pose une Intelligence motrice du monde, distincte du monde, et qui semble devenir capable d'amour. Socrate et Platon négligent les apparences sensibles : Socrate les tient pour aussi impénétrables à la pensée que disait Heraclite; Platon les juge aussi vaines que faisait Xénophane. Mais Socrate, parce qu'il veut fonder la science morale, analyse l'idée de science et par là contribue à l'œuvre des physiciens : il place dans l'accord de l'esprit humain avec lui-même la condition nécessaire et suffisante de la certitude et pro-

* Sur Leucippe, qui fleurit vers 450, cf. Diès : loco citato, 320, et Rivaud.

* Démocrite fleurit vers 420 ; il a voyagé en Orient et enseigné à Abdère ; peut-être est-il le véritable précurseur d'Aristote [Decharme, 116]: Empédocle [495-435) son contemporain est originaire d'Agrigente ; Anaxagore est né vers 500 à Glazomène. Sur Anaxagore, cf. Diès, 3io et Rivaud. Comparer avec les atomes, les homœoméries et les éléments.

LE MONDE d'après PLATON 145

clame que la science a pour objet le général, c'est-àdire cette commune notion qu'éveille un même terme dans l'esprit de tous ^ Platon ne se méfie pas comme son maître des forces de la pensée ; s*il en retient les préoccupations morales, c'est pourtant à l'explication de la nature qu'il travaille, c'est à la découverte de Dieu qu'il s'avance, Çuv 6\r^ tÇ ^^x^- La nature n'est qu'un monde d'apparences, reflet des Idées, essences générales qui possèdent en elles, sous une forme supérieure, toutes les demi-perfections d'ici-bas : la plus haute est l'Idée du Bien, cause finale vers laquelle converge l'universalité des êtres, cause formelle qui leur communique à tous l'intelligibilité et la réalité. Et c'est elle que contemple et imite Dieu. Le Dieu de Platon est Dieu unique, démiurge ordonnateur et providence ; il réfléchit, il délibère et il agît ; mais il ordonne seulement une matière préexistante ; mais toujours il est distingué de l'Idée du Bien qui trône solitaire au sommet des essences. Dans le Dieu de Platon, d'Anaxagore et de Xénophane, on reconnaît sans trop de peine l'Ame divine de la Nature que chantaient les poètes : les exigences nouvelles de la

* Sur le détail de la dialectique socratique, cf. Boutroux : op. laud.y 46-63. « La forme extérieure en est le dialogue avec certains traits particuliers, l'ironie, la maieutique, le rôle capital assigné à la possession de soi et à l'amour. Le fonds logique, c'est la définition et l'induction : il vise à substituer à des opinions aveugles des maximes réfléchies ; la définition exprime l'essence générale qui est l'objet de la science ; l'induction qui découvre cette essence générale, suppose Tobseryation, l'analo* gie, la discussion. »

conscience morale et de la pensée scientifique ont modiiié sa physionomie sans transformer son essence.

Il était réservé à Aristote * d'opérer la synthèse de tout ce mouvement d'idées et de le transmettre à Ta venir. «S'il est vrai qu'en certains hommes s'incarne parfois le génie d'un peuple, et que ces vastes et puissants esprits soient comme l'acte et la perfection où touî un monde de virtualités trouve son terme et son achèvement, Aristote, plus que personne, a été un tel homme : en lui le génie philosophique de la Grèce a trouv6 son expression universelle et parfaite» ; par lui, tout le patrimoine scientifique accumulé en Orient par plusieurs siècles de labeur a été sauvé de l'oubli. L'universalité, tel est, en effet, « le premier caractère de l'œuvre d'Aristote. Théorie et pratique, métaphysique et scii'nce d'observation, érudition et spéculation, la pliilosophie d'Aristote embrasse tout. Elle est, ou elle veut *Hre, le savoir, dans sa totalité. Plus nette que chez Platon, plus générale que chez Anaxagore et Démocri te, 9C dégage chez Aristote l'idée de la science... : c'est l'ambition de pénétrer jusqu'à l'essence et à la

* Aristote [384-322], disciple de Platon, précepteur d'Alexandre de MaLèdûine, ouvre à Athènes vers 334 l'école péripatéUciennc. Cf. E. Boutroux : Etudes d'histoire de la philosophie [Paris, 1^01, 2« éd.], 95-209 ; Piat : Aristote, 1903 ; Ravaisson : Essai sur la Métaphysique d'Aristote, I. Paris, 1837 ; Zeller : Die Philosophie der Griechen, II, 2. Leipzig, 1879 ; et le manuel d'Ueberweg. Pour plus de détails, cf. Schwab : Bibliographie d'Aristote. Paris, llà96.

l'œuvre d'aristote 147

cause des choses^ ». Il aborde tous les donKiiucîi lI partout il marque son empreinte ; partout « il <*Iu^it1u1 ridée dans le fait, le nécessaire et le parr^il diwm le contingent et l'imparfait; partout il travaille i\ ^ubr^Lituer aux données fuyantes de l'observation sinsible des conceptions fixes et des définitions... 11 est abscrvateur et il est constructeur : d'une manière ij^enémlii, il allie et combine intimement l'étude scrupuleuse des faits et l'effort pour les rendre intelligibles, fx-s fails sont pour lui le point de départ, mais il ne s'y lient pas: il cherche à en extraire les vérités rafioiincUes qu'il sait d'avance y être contenues... Le plus. souvent, et surtout quand il s'agit de choses métaphyï^ic[ueij ou morales, avant d'aborder l'étude des chosci^ en ellesmêmes, il recherche et discute toutes les opinions ^[m existent sur la matière... L'histoire n'est pas pourluiL une fin dernière, quoiqu'il ait au plus haut def^^réla curiosité des faits, mais elle est umnoyeii indispensable. Elle fournit à l'esprit les matériaux t^ims lesquels il s'agiterait dans le vide. Aristote s^cisl livr6 à des études historiques approfondies dans kuis les domaines de la science ».

Gomme il vise à connaître les faits en tant qu'ih sont et en tant quils doivent être *, il est conduit à <[eLer-

* Boutroux : loco citato, 107, 112-113. Dans tout ce natLi^^rafflit!, je résume, ou je cite textuellement, l'étude de E. BotMrfUJX filGe plus haut.

* Sur la logique d'Aristote, cf. les Catégories^ les Anuif/lhj^ies (premiers et derniers), les Topiques,

miner « les conditions sous lesquelles Tesprit conçoit quelque chose comme nécessaire » et donc à considérer la science dans sa forme. Il distingue les instruments de la pensée et leur rôle. Les prédicables ou universaux S les catégories bouclasses des mots et des choses — car jamais il n'a douté qu'il y eût « proportion et accord entre la pensée et l'être», — les rapports logiques tels que l'identité ou la contradiction"^ les propositions ^ et le raisonnement syllogistique tel qu'il Ta créé '*, tels sont les instruments de la science. Elle est constituée par la démonstration qui repose et sur les rapports logiques et sur les principes propres au sujet ^ : ces principes sont des virtualités qui sommeillent dans l'esprit et que l'expérience fait passer à l'acte. Mais beaucoup de faits naturels — ceux qui ne se répètent pas toujours — ne comportent pas la science : ils ne peuvent être conçus comme nécessaires. Ils constituent le domaine de la dialectique ou

* Genre, espèce, différence, propre, accident.

* Essence, quantité, qualité, rapport, lieu, temps, situation, manière d'être, action, passion.

^ Affirmatives ou négatives, universelles ou particulières. « Seules, elles comportent vérité ou erreur. »

* Lui-même nous le dit. S'inspirant des mathématiques, il a adapté aux notions qualitatives des rapports de grandeur. — L'inducliorif pour Aristote, est un cas particulier de syllogisme. Elle vise à une classification naturelle des êtres et des faits, rend possible la prédiction, fournit de véritables lois. Mais cette possibilité de prédiction est limitée : les genres sont radicalement séparés les uns les autres.

^ Par exemple le continu inhérent à l'étendue ; le discontinu inhérent au nombre.

MÉTAPHYSIQUE d'ARISTOTE Uff

logique du probable, qui prend son point d'appfii, non dans une définition nécessaire en soi, mais ^hiiis mu* opinion vraisemblable. Des choses fortuites il n y a aucune science, d'aucune manière.

S'il n'y a de science que du général, il n'est que des êtres individuels^. La science des individus est ti(f^anmoins possible, en tant que la science en acte est distincte de la science en puissance ; cette scirncp nn acte qui a pour objet l'individu s'obtient par \n\v intuition et suppose l'expérience. Toits les êtres indiNduels donnés sont sujets au devenir^ aile devenir requiert Vexistence de quatre principes : 1° une matii^n.' ou substrat, théâtre du changement, c'est-à-diir do la substitution d'une manière d'être à une autre ; i2^ une forme ou détermination; 3** une cause motric<* ; A*" un but. Ainsi les principes d'une maison sont : h t{* hrus comme matière, l'idée de la maison comme foi nït.% Tarchitecte comme cause motrice, et rhabilatlon h réaliser comme but. » Mais ces quatre prini^îïx s hi? réduisentà deux : Xdimatière qui n'est ceci ni c<dri, qui peut devenir ceci ou cela; la forme qui « est ^ <^ f|ui fait de la matière une chose déterminée (TÔot lO. Bile est la perfection, l'activité, l'âme de la chose ». U ei^t entendu, du reste, que cette opposition est ï'eî;ilî\o. « La matière absolument indéterminée n'exislr pas... elle a une disposition à recevoir la forme, elle la

* Siir la métaphysique d'Aristote, cf. ,1a collcctînn ilr sos notes, faite sans cloute peu après sa mort [publiée sou^i h* liltt* de Métaphysique dans l'édition d'Andronicos : 14 livrt^âl,

di' stre. La forme n'est plus quelque chose d'hétérogène ]jar rapport à la matière : elle en est l'achèvement iKif iirel. La matière est puissance, et puissance capahlt' de deux contraires déterminés. » La forme est acte. Et le passage de la puissance à l'acte n'est pas la juxtaposition d'éléments préexistants : c'est une t'ivalion absolue, spontanée, d'être et de perfection. L'olre soumis au devenir ne dérive donc ni de l'être ni du non-être, mais de l'être en puissance, intermédiaire entre l'être elle non-être. — Mais « lélre qui devient ne trouve son explication dernière que dans un être éterfv'L Déjà l'existence de Dieu se prouve, d'une manière populaire, par la perfection graduelle des êtres, par la linnlité qui règne dans la nature. Elle se prouve scienijliquement par l'analyse des conditions du mouvement ». Le mouvement, c'est-à-dire la relation de la matière à la forme, est éternel, puisqu'éternel est le timps. «Mais qui dit mouvement, dit, par là même, mobile et moteur. Donc le mouvement, entant qu'éternel, suppose un mobile éternel et un premier moteur immobile. » Celui-là est le ciel, celui-ci Dieu. On peut diro encore : « l'actuel est toujours avant le potentiel. Le premier, dans l'absolu, n'est pas le germe, mais l'eLrc achevé. De plus, l'actua tienne saurait se réaliser si lacté pur n'existait déjà. Dieu est cet acte pur » ; ti le conditionné suppose l'inconditionné. » Acte pur, iiicoTiditionné, Dieu est exempt d'imperfection. «Il est la Pensée ayant pour objet la pensée et elle seule. » Il meut, sans le connaître — ce serait déchoir — le

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