‹ L'avenir du christianisme: Le passé chrétien; vie et penséeChapitre 55 sur 102 · ABRAHAM · texte numérisé non relu

ABRAHAM

ginaire de Ghaldée. L'ébranlement provoqué dans

hausen lui-même [Composition des Jlexateuch, 346], ce serait folie de lui préférer une autre possibilité » ; or le cadre où la Genèse situe l'histoire des patriarches apparaît de mieux en mieux comme très vraisemblable. Cornill et Kônig admettent leur historicité; Dillmann, Sayce y inclinent ; et Driver écrit [op. laud,, p. Lviii] que « les patriarches sont der. personnes historiques et que les récits que nous avons d'eux sont vrais historiquement dans les grandes lignes {in outline), mais que leurs caractères ont été idéalisés, et leurs biographies assez souvent nuancées par les sentiments et les conceptions des âges suivants. » [Revue Biblique, 1904, 460, 630). J'ajoute que l'influence de la théologie astrale babylonienne sur nos récits de l'histoire patriarcale paraît à beaucoup extrêmement problématique. Mais il est évidemment très fâcheux que nos textes paraissent être si fort postérieurs à Abraham.

La réalité historique d'Abraham, de Jacob, de Joseph semblant désormais hors de doute — les noms de Abiramu, laqub-ilu, lasup-ilu, Isma-ilu sont attestés au temps de Hammourabi, — on entrevoit comment s'est déformé et amplifié leur souvenir. En même temps que l'oubli, diverses causes le IransforrtiaienW : on visait à expliquer des faits actuels dont l'origine était inconnue [division d'Israël en 12 tribus; la circoncision]; on interprétait l'étymologie des noms [Isaac = rire, Esaii = roux, Agar =: fuite, Israêl = quî lutte contre Dieu ;cf. Béthel (28, 17-19; 35, 7), etc.]; on interrogeait les traditions locales agglomérées autour des tombeaux [tombeaux d'Abraham et Sara et Jacob à Macpéla, « vis-à-vis de Mambré qui est Hébron » ; tombeau de Rachel à Ephrata] ou conservées dans les familles et les tribus ; on les modelait sur un thème antique [beauté, mais stérilité* d'une femme] [cf. Sara et Rébecca].

Il faut reconstruire la religion d'Abraham en partant, non point de la religion des peuples prétendus primitifs, mais de la religion des Sémites en général et des Babyloniens et des Cananéens en particulier. [L'histoire de Sara et d'Agar est tout à fait conforme à ce que nous savons du droit de Hammourabi. Cf. Revue Biblique, 1901, 301 ; et le Code de H.].

Sur l'époque où furent rédigées ces traditions, cf. infra, p. 186. n. Les partisans de la théorie documentaire [cf. infra, p. 187-188] attribuent à J les chapitres 18,19, 24, 38, 39, 44 en entier ; à E, 20, 37,40,41,42,45 en entier; à P, 1,17,23 et 36 en entier; le chapi-

toute l'Asie antérieure par l'invasion élamite * ne s'était pas apaisé encore ; appuyé sur les Arabes, Hammourabi travniilait à refouler les Élamites chez eux et à restaurer la puissance et la gloire de Babylone, lorsque, après beaucoup d'autres, une bande de Cananéens ^ se mit en marche. Abraham, son chef, était fixé à Ur^, cjimc sait depuis quel temps : il crut que Dieu l'appelait, et, sans hésiter, il répondit à son appel, traversa l'Aram et s'établit au pays de Canaan, près de Sichem et do Kiriath-Arba (Hébron). Son peuple, à deminomadi», rayonna tout autour, poussant ses courses vagabondes tantôt jusqu'en Mésopotamie* et tantôt jusqucn Egypte^: pasteurs pillards, ils étaient opportunément campés sur la route qui reliait l'un à l'autre les deux plus riches pays du monde. Ils furent

tre U (](;'rive d'une source inconnue ; les autres sont une combinaisotnhiietdeE retouchée par Pau point de vue chronologique.

' En :^âS5. Cf. supra, p. 19-20. Il faut sans doute reconnaître Uarnniuurubi dans TAniraphel de Gen., 14, 9.

" Ylts 2050. On sait que les Cananéens sont un des quatre peujjleji sémitiques, et qu'ils ont quitté pour la Syrie les pays du golfe Persique au milieu et à la fln du troisième millénak*e.

"^ On identifie généralement Ur avec la moderne Mughéir. Cf. là-dosaus l'article Ur dans le dictionnaire de Hastings. — On Il trouvé à Mughéir les ruines d'un temple de Sin,la lune. Une IradJIioiî qui semble toute récente [S. Ephrem. Opéra Syr., I, UiHûT] assure qu'Abraham brûla un temple des idoles, et, pour celle raison, fut chassé. — Le souvenir d'Abraham fut éclipsé par relui de Moïse : il est rappelé cependant par Isaïe, 41, 8 ; Jmïié, 24. 2-3; etc..

* Cr Ihistoire de Jacob et de Laban. Genèse, 29-31.

■" cr. rtilstoire d'Abraham et de Joseph. Genèse, 12, 10-13 et

MIGRATION DES BENÊ-ISRAËL i73

entraînés, àla tin*, dans la vallée du Nil. Dès longtemps, les Ptiaraons accueillaient avec faveur les Syriens qui venaient chez eux ; lorsque ces Pharaons furent les rois des Pasteurs ^ le courant d'émigration sémitique alla s'accentuant : c'était, pour les Ilyksos, un renfort éventuel en vue des luttes à venir. Les Bené-Israël, — tel est le nom que se donnent les enfants d'Abraham — s'établissent donc au nord-est d'Héliopolis , dans la vallée de Goshen, sur la route du désert. Selon toutes les vraisemblances, Apopi P' régnait^. Peut-être, suivant l'exemple de Pépi*, donna-t-il de grands pouvoirs au chef des Israélites, qui s'appelait Joseph.

Enfant de la Ghaldée, établi sur une terre que dominait la civilisation de la Ghaldée, Israël emprunta naturellement à la Ghaldée les premiers éléments de sa vie religieuse. Israélites et Ghaldéens voient et adorent en Dieu l'agent qui produit directement les phénomènes : la théorie animiste inspire ceux-là comme ceux-ci. — Israélites et Ghaldéens voient et ado-

* Sans doute au cours du xvii» siècle..

•Cf. supruy p. 20-21. Cf. Maspéro. Histoire, II, 51-89. ' Maspéro, II, 70-73.

* Sur Ouni, premier ministre de Pépi, cf. Maspéro, I, 417-418. « D'abord simple page au palais, il obtint un poste dans l'administration du trésor, puis dans l'inspection des bois du domaine royal. Pépi le prit en amitié dès les premiers temps de son règne et lui conféra, avec le Utre d'ami, les fonctions de chef de cabinet, dont il s'acquitta fort bien... Pharaon lui octroya, comme preuve de sa haute saUsfaction la garniture d'un tombeau en calcaire blanc de choix... » Voir aussi Amélineau : EvoL idées morales, p. 79. La fortune d'Ouni fut confirmée par Merenra I.

rcnt en Dieu le protecteur du groupe social, ici i-M(\ là tribu : au jugement de ceux-là comme de ctniX'Ci, la religion est déjà, en quelque mesure, chose nationale '.

Et peut-être faut-il ajouter que le monothéisme aussi a OK^ emprunté par Israël. Il n'est pas impossible qiïo les croyances monothéistes aieut été vivantes en Clmldée au cours du troisième millénaire : ce que nous savons de EP nous autorise à le croire.

Elles trouvèrent un défenseur en Abraham : apôtre de El, riiistoire babylonienne et la tradition juive nous invitent à concevoir ainsi ce personnage myst*Tieiix ■. El prend, ou reprend, grâce à lui, l'aspect t\\\n Dieu moral, d'un Dieu solitaire et très puissant : W Dieu qu'il adore et qu'il adopte ne connaît pas de eompiiLTiJC, il ne connaît pas de collègue ; loin de les accueillir dans son culte, il flétrit les prostituées. Ce

' cr avpra, p. 68-69.

' Cf. supra, p. 81-82.

^ EL comme nom propre, apparaît deux fois dans la Bible, Genène, 46, o 1 1 33, 20; et il doit être restitué en plusieurs autres tmUPolts. La haute idée qui est attachée à ce nom est attestée, pour Vè[Kn\ue pré-mosaïque, indépendamment des documents Jjuhykinunîs, par les épithètesqui y sont accolées. Je passe surjEl- Boï lOeu , 16, 13]; mais il est certain que El-Olam [Gen., 21, 33] ai^miMe Dieu éternel, que El-Eliyon signifie le Dieu Très Haut, le Dieu suprrit^ur à tous les autres dieux, le Dieu suprême [Gen,, 14, iS, i*i, 20,22], et que El-Chaddaï [on dira un jour Ghaddaï Unit Loiirl] signifie Dieu producteur ou créateur tout-puissant (rô]>iihML' s^paméenne chaddai date sans doute du temps où ios Bt'oi^-Lsraêl séjournaient en Aram]. Pour plus de détails, vt. Ld^nmjj^i^. El et lahvé, R. B., 1903, 362. — Tous les voisins d'Is^raOl sont polythéistes: Moab adore Camos et sa parèdrc

KL i75

qui ne permet pas, du reste, d'affirmer que, au yeux d'Abraham, les dieux des peuples voisins soient liction pure*. Certainement même, parmi ceux qui le suivent, la plupart n'ont d'autres croyances que les plus grossières croyances de Babylone et de Syrie ; les ancêtres de la tribu de Siméon semblent avoir adoré des dieux animaux*.

Faut-il ajouter que Abraham transfère à El certaines croyances qui s'attachaient en Ghaldée aux dieux les

Asthar-Camos, Edom adore Nebo et Kaush ou Kas [Davidson, dans Hastings. II, 200].

* Les premiers Chrétiens voyaient dans les dieux des démons. Il est possible qu'Abraham ait eu des idées analogues. Cf. de Broglie. Monothéisme, llénothéisme, Polythéisme. Paris, 1905; cl Kautzsch. Loco citato^ 625.

* Le mot Siméon [racine Shim' on] semble désigner un hybride de loup et d'hyène, Léah une vache sauvage, Rachel une brebis [Kautzsch, apud Hastings. E. V., 613]. Sur le totémisme des Israélites à l'époque primitive, voir Zapletal. Der Totemismus und die Religion Isi^aëls. Freiburg, 1901 ; Germain Lévy. Du totémisme chez les Hébreux [Revue des Etudes juives, 1902, 13].

Le culte des ancêtres divinisés et rivaux de lahvé [Lods: La croyance à la vie future et le culte des morts dans Vantiquite israélite. Paris, 1906, 2 vol.] et R.-H. Charles : A ciHtical history of Ihe Doctrine of a future Life Israël, in Judaïsm and im Christianity. London, 189U] est extrêmement douteux : il n'y a pas trace de culte spécial aux tombeaux de Joseph à Sichem, de Josué à Timnath-serah, de Gédéon, ni de Samson, ni des petits juges. — En revanche, l'existence d'un culte des morts ne fait pas doute, qui rappelle fort ce qu'on trouve ailleurs dans le monde sémitique [voir supra, p. 99-101]. Le mort est, à rencontre du dieu, un être misérable, qui a grand besoin d'être soigné par les vivants et nourri par eux [offrandes alimentaires] : malheureux, le mort est donc redoutable, et c'est pourquoi on doit éviter son contact, direct ou indirect [fermer ses yeux ; les parents du défunt doivent se voiler, ne pas se laver pendant le temps du deuil...].

plus puissants ? Gomme Mardouk organise le monde *, a-l-il cru dès lors que le monde a été organisé par El ? A-t-il même dégagé dès ce moment l'idée de la créa- Uoii ? A-t-il emprunté au Gilgamès l'histoire du déluge jiunissant les hommes pécheurs? Il est certain que Gilgamès et le poème de Mardouk sont antérieurs à Abraham, comme il est certain que la tradition israélite (le la création et du déluge est tributaire de ces doux textes. Le plus vraisemblable est que, dès cette époque, ils ont inspiré les croyances d'Israël.

Gunformément aux plus hautes tendances de la religion babylonienne, la religion d'Israël au temps cU^fi ] patriarches met « une grande distance entre Dieu t'I rhomme. Dieu est le Saint, encore que le mot soit pris plutôt au sens matériel qu'au sens éthique ; Thomme est son esclave : soumission, crainte, résij^iiatiou, tels sont les principaux caractères de la luélé. Dans l'Islam la phrase : « Allah est Allah » coupc^ court à toute question, à tout étonnement, à lùul effort. On trouve l'expression d'un sentiment analogue^ » chez les plus pieuses familles d'Israël.

(f La coutume avait naturellement un caractère religieux i elle était l'expression d'une volonté divine, cl

1 Cf. ^ypray p. 108. Sur cette question, cf. Q\xr\\ie[.Schôpfung und Chmoi, 1895; Delitzsch. Dos babylonische Weltschôpfungsepos, asUG ; Loisy. Les Mythes babyloniens et les premiers chapitres de la Gcnk\c, l>aris, 1901. Avant la découverte des correspondances de Ti'll-Amarna et du code de Hammourabi, on tendait à retarder jusquEitix vtii«-vi« siècles l'influence de rAssyrie-Ghaldée sur Israël.

" Vil le Ion. {Religion des) Israélites^ Ghantepie, 197.

Page 1