PROPHÉTISME ET ROYAUTÉ
les vicaires, et donc comme les défenseurs de lahvé. Le culte de lahvé bénéficie d'abord de leur fidélité : l'arche, dont elle est le centre, est solennellement transférée à Jérusalem ; on lui bâtit une
la mort. C'est par faveur que Dieu garantit Timmortalité à l'homme et à la femme et les place dans une situation d'innocence et de bonheur. Ils sont soumis à une épreuve : s'ils succombent, ils perdront l'immortalité. Ils sont tentés par une puissance mau- \aise qui les détourne de Dieu par l'appât d'un bien spirituel. Us pèchent, leur innocence disparaît, ils éprouvent la honte, — marque de la concupiscence — et perdent la faveur amicale de Dieu. Us sont engagés dans une lutte avec le mal dont ils pourront sortir vainqueurs. Cette lutte se fera dans la souffrance et sera suivie de la mort ; cependant Dieu n'abandonne pas l'homme complètement et dispose le nouvel état de choses. Mais le bonheur de l'Eden est perdu pour toujours ; tous les descendants du premier couple porteront la peine de leur faute et naîtront dans l'état inférieur qui a succédé au premier : privation de la familiarité divine, concupiscence, souffrance et mort. La puissance de Dieu y est engagée. » Et voici les idées que semble vouloir souhgner l'auteur sacré : l® la mort et les souffrances physiques de l'humanité requièrent une explication ; 2° elles s'expliquent j)ar la désobéissance et la révolte d'Adam; 3» et parce que Adam représente l'humanité tout enUère ; 4° avant sa désojjcissance, Adam participait à la vie divine en tant qu'il avait part à Timmortalité (entretenue en lui par la manducation du fruit de l'arbre de vie) ; 5o il n'avait pas part à l'autre privilège de lahvé, la connaissance du bien et du mal.
L'auteur sacré [Moïse, ou le lahviste] utilisait probablement de vieux textes chaldéens, notamment la légende des arbres sacrés de Lagas et le mythe d'Adapa. L'arbre de science et l'arbre de vie sont les deux arbres sacrés qui se dressent à l'entrée du ciel, à l'orient, et que gardent les deux dieux Giszi-da et Dumu-zi ; les deux arbres sacrés du temple de Lagas en sont l'image, sans doute depuis le temps de Goudea [cf. supra, p. 72 et 102. note 1.] qui fait de Gis-zi-da son dieu particulier. L'arbre de vie était consacré à Ea, vénéré à F)ridou* ; il plongeait ses racines dans Vapsu. Le fleuve de l'Eden —qu'il faut
* Il nourrissait les dieux. Voir p. 68-69. ii. 1.
demeure magnilique, et la vénération croissante dont on 1 intoure amène un jour la suppression du culte sur les hauteurs. Mais Salomon, le premier, élève des miiols à Astarté, à Moloch, à Camos ; beaucoup
pfiihùtre voir dans Gen.,2, 6 — estsans douteaussi une réplique fW* ïidedin (= fleuve de l'edin-nu) chaldéen [Dhorme. Revue /^f7*/iry;/e,i907, 271]. — Le mythe d'Adapa [Dhorme. Choix de textes frliffitiix...ii^] nous est parvenuen quatre tronçons, dont le prin- ( iprii vient d'El-Amarça — ce qui atteste sa diffusion hors de Chaliiro «lis le xv« sècle avant Jésus-Christ — : le héros Adapa (peutèhv lu roi Alaparos de Bérose, peut-être le majordome d'un roi) est vràé par le bienveillant Ea dans la ville maritime d'Eridou; il csl bauvé par Ea de la colère d'Anou, et, parce qu'il obéit à son hiLTifaiteur et refuse d'être déifié par Anou — lequel lui offre littiiiiL-nt de vie, — Ea lui confère l'immortalité et la nature divîiu [Lagrange. Etudes sur les religions sémitiques, 346-350].
LV<:rivain s^crén'a guère fait, semble-t-il, que transposer dans h' mode négatif, si je puis ainsi dire, le mythe babylonien ; il l'nrivoit le péché comme la transgression d'une volonté de lahvé. II eiït vrai pourtant que l'homme et le péché sont dans ce récit, l'I (jui.' l'homme y est représentant de l'espèce humaine, en sorte i\\w Uiut ce que la spéculation théologique la plus récente y a tk'Luuvert ne laisse pas d'y avoir un point d'attache et un fi>n(h?ment logique. Il est vrai aussi que de la légende d'Adapa rt 1h Genèse on passe d'un monde à un autre, d'un mythe ingéna'u?£à un récit profondément humain, nonobstant ses incohérnni^s, moral en dépit de ses imperfections. La distance est d'jjutunt plus sensible que l'on opère, pour ainsi dire, avec ïvs (TiOmes éléments » [Loisy, op. laud., R. H.. L. R., 4901, 234J. ur i\ te propos les observations de Kautzsch. op. laud., 667-a-b]. — Mais il faut préciser la différence essenlielle des deux récits : olie tient : 1° à ce que Adam représente toute l'humanité, non Adiipa [les Babyloniens n'ont connu que des créations particuliùrcs*], et 2« à ce que, d'après le récit génésiaque lui-môme, c'est mfcc quasi-divinité que possédait Adam avant la chute [Loisy. MtjUies Babyloniens. R. II. L. R., 1901. 374] [et Kautszch, Dict. lïîisliDgs. Extra- Vol. 666]. C'est dès sa création qu'Adam partiripiin à la divinité (ce n'est pas un homme divinisé comme Ut-
*^Vuirpourlant le rôle de Mardouk [poùme de la création]. Cf. p. 109, note cl [h 17G.
l'obéissance a dieu 225
d'autres, à sa suite, abandonnent la tradition de Moïse. Parmi ceux même qui veulent y rester fidèles, quelle dégradation de la foi primitive! « Il est certain... que despratiijues immorales s'exercèrent autour du Temple
Napishtim, A dapa, Hercule...) — Quelle est l'origine de la double idée qui caractérise la Genèse? La nature de la primilive divinité d'Adam pénétré de l'esprit de Dieu [2, 7] et nourrissant de l'arbre de vie son immortalité semble le distinguer à la fois de l'homme-dieu-incarné et de l'homme-dieu magique tirant « son pouvoir extraordinaire d'une certaine sympathie physique avec la nature » que connaissent les sauvages [Frazer. Le Rameau d'Or, trad. fr., I. 85]. L'idée de la solidarité des hommes en Adam est sans doute en rapport, soit avec les faits d'hérédité morbide toujours facilement constatables, soit avec la solidarité familiale des divers membres d'une tribu qui inspire le droit criminel primitif et qui est attestée chez les Juifs [la geulla est un rachat imposé à des parents dans certains cas prévus. Buhl. de Clnivé. La Société isi^aélite, p. 96], soit avec la solidarité nationale des diverses générations que manifeste l'histoire. Il faut, pour le bien comprencjfe, rapprocher d'Adam, représentant de l'humanité, Abraham, représentant d'Israël : c<Jmme la chute de celui-là a entraîné pour tous ses enfants la mort, la fidélité de celui-ci a procuré à ses descendants la possession de Canaan [Voir le Deutéronome, notamment, 29, 13-14 *].
Deux points restent très obscurs. Quel est exactement le rapport qu'établit Tauteur sacré entre la pudeur [nettement visée, 3, 7], la connaissance du bien et du mal [2, 9, 17; 3, 5-22], Tintelligence [3, 6]? Qu'est-ce que vient faire ici le serpent: que signifie cette inimitié qui l'oppose à la femme ? Distinguer à cet égard le problème littéraire de la question doctrinale. Avons-nous ici une dérivation du serpent Apopi [voir supray p. 42], ou un écho de vieille croyances qui expliquent par une morsure du serpent l'indisposition mensuelle de la femme, ou une incarnation de Satan, — lequel n'apparaît que beaucoup plus tard dans la Bible?
La doctrine de la Genèse était appelée à un magnifique avenir, on le verra. Il est très curieux de noter qu'elle passa d'abord inaperçue : on n'y voyait qu'une explication de la mort individuelle. Les pl«s anciens textes qui la citent semblent être
* Voir aussi Nombres 3i 43-45 (l'idée juive de substilulion).
de Jérusalem* comme autour du sanctuaire deBctIiel, à l instar des temples phéniciens et assyriens. » H est même permis de se demander si Tœuvre d'organisation nationale accomplie par les Rois, parce qu'elle achève la fusion des Israélites et des Cananéens, ne favorise pas plus qu'elle, ne la contrarie la détérioration du lahvéisme mosaïque.
Si lahvé ne veut pas périr, il faut donc qu'il suscite, à côté des rois nationaux, des émules de Moïse ; il faut
1. IIosé€,Qy 7 [comme Adam (l'homme), ils ont transgressé mon alliance. Cf. Job y 31, 33J; 2. haïe 43, 27 : ton premier père a péché ; 3. Ezéchiel, 28, 43 [lu étais en Eden, dans un jardin de Dieu; cf. 31, 9|; 4. Proverbes, 3, 48 [elle est un arbre de vie pour -ceux qui la possèdent ; cf. 11, 30 et MichéSy 7, 17]. « Le livre de Job qui discute le problème du mal avec tant de véhémence ne mentionne pas la chute » ITurmel. Le dogme du péché originel, R. II. L. R. V (1900), 504]. Et le poème du Serviteur de lahvé l'ignore tout de m^me, ainsi que V Ecclésiastique, 17, 12. Voir Tennant. The origin and propagation ofsin.y 2» éd., 1906 ; et The Sources of Ihe Doctrines of Ihe Fait and onginal Sin. Cambridge, 1903. Tout le monde est d'accoi*d que l'auteur sacré ne vise directement ni la Iransmission du péclié originel, ni l'explication de la convoitise inhérente, d'après saint Paul, à la nature humaine.
Comparer la doctrine orphique de « l'ancienne faute » et le mythe de Prométhée (voir supra, p. 120-128; J. Girard: Sentiment religieux..., p. 432; Decharme : Critique des traditions, p. 107; Patin : Tragiques grecs, 3» éd., I, 255, note ; Pressensôe : L'Ancien inonde... 476... J. Il y aurait un beau travail à faire sur les théories de la chute originelle avant saint Paul.
* « Il (Josias) abattit les maisons des prostituées qui étaient dans la maison de lahvé, et où les femmes tissaient des tentes pour Astarté [H. Rois, 23, 7] ». « Tu n'apporteras pas dans la maison de lahvé, ton Dieu, le salaire d'une prostituée ni le salaire d'un chien (prostitué), pour l'accomplissement d'un vœu ; car l'un et l'autre sont en abomination à lahvé, ton Dieu » [Deutéron. 23, 18]. — Cf. I. Bois, 14, 24; 16, 12-13, etc.
LES NEBIIM ET LE RO'eK 227
qu'il dédouble la fonction que remplissaient les Juges. Et l'on devine que ces héritiers du rôle purement religieux des Juges ne se montreront pas toujours très tendres pour la civilisation nouvelle * : n'est-elle pas plus cananéenne qu'israélite ? De fait, au moment même où apparaît la royauté de Saiïl, on aperçoit des défenseurs de lahvé qu'on appelle, soit nabi, soit ro'eh [ou hozeh]\ Le nabi est membre d'une confrérie qui se recrute par adhésion volontaire : on le reconnaît à son vêtement de poils de chèvres, à son amour de la musique, à ses extravagances et à ses extases : c'est un possédé de lahvé. Les nebiim habitent en commun ; le 7*o'eh est solitaire : son extérieur ne le distingue pas des autres hommes ; il est sucité par lahvé pour accomplir une tache déterminée ; il prédit souvent l'avenir. Samuel était un ro'eh^-, et sans doute le nom conve-
^ Les principaux représenlaiits de la tendance anti-cananéenne sont les Nazirs et surtout les Rékhabites : ce sont les petits cercles piétistes précurseurs de la grande Eglise d'Ezéchiel et de Néhémic. Les Nazaréens (d'avant l'exil). — tel Samson — sont suscités par lahvé [Amos^ 2, 11] pour soutenir sa cause; ils lui consacrent leur chevelure, ils s'absUennent de vin, ils ne doivent pas se souiller en touchant un cadavre. Ils défendent la tradition du Sinaï contre les influences cananéennes. Sur les Rékhabites, cf. infra, p. 232.
- Nabi signifie prophète, interprète de Dieu; ro'eli signifie voyant. Cf. L Samuel, 9, 9. « Celui qu'on appelle aujourd'hui prophète s'appelait autrefois voyant. » On appelait /î/s de prophètes tout le groupe qui obéit aux ordres d'un chef, ou père. Cf. L Samuel, 19, 18-24. Tout cela annonce les Thérapeutes et les moines do Palestine. Ces monastères juifs sont parfois très importants. Voir 1. Rois, 22, 6: « Le roi d'Israël assemble les prophètes (de lahvé) au nombre de quatre cents environ... »
^ De môme Nathan et Abia qui reprochent leurs débauches à
naitril aussi à Débora. A la longue, le nabi elle ro*€^ se rapprochent Tun de l'autre, et le prophète apparaît. Gomme le i^o'eh, comme Tancien nabi, le prophète est rhomme de lahvé ; il prédit parfois l'avenir, il ne se fait pas, au même degré, remarquer par la bizarrerie de ses allures * et, par là, c'est au ro'eh, qu'il nous fait songer ; mais il rappelle aussi et surtout l'ancien nabi parce qu'il remplit, non pas une mission passagère, mais une manière d'apostolat permanent 2. Les Pro- David et à Salomon. Samuel semble avoir été mêlé à la fois aux origines de la royauté et aux origines du prophétisme. Peutêtre sa personnalité a-t-elle joué un rôle plus étendu qu'on ne le suppose souvent. — Les confréries de nehiim sont-elles d'origine cananéenne, ou d'origine Israélite ; ou n'apparaissent-elles qu'à l'époque de la fusion des deux peuples?
* Jsaïe a marché « nu et déchaussé » 20, 2. Cf. Jérémie, 13, 1 et surtout Ezéchiel, 3-4.
* Les Prophètes sont appelés à leur ministère par lahvé, une fois pour toutes : nous avons, des intéressés eux-mêmes, les récits qui nous retracent la vocation d'Isaïe, la vocation de Jérémie,Ia vocation d'Ezéchiel [cf. infi^a^ p. 240-243]. Les mots: ainsi dit le Seigneur n'ont, le plus souvent, qu'une valeur purement littéraire ; mais, à l'origine, ils marquent que le prophète parle au nom de Dieu. Les visions, les extases, les phénomènes cataleptiques ne jouent qu'im rôle secondaire dans l'histoire des Prophètes [Amos, 7-8, 4 ; 10 ; Isaie, 6, 21], Ezéchiel mis à part [cf. infra, p. 275-277] : le Prophète reçoit dans sa conscience la parole de Dieu [Jérémie, 1, 9; 15, 16]; il la transmet fidèlement.
Mais parfois le Prophète demande à Dieu des instructions spéciales ; il est à croire que c'est alors que lahvé parle à son apôtre dans les visions ou les extases. Les textes capitaux sont Habacuc, 1-2. 4 et Jérémie, 28. Pourquoi, partout, le triomphe des impies, dit Habacuc, et la défaite de la justice? « Je veux me tenir à mon poste /et me placer sur la tour de garde/, et je serai attentif pour voir ce que me . dira lahvé /et ce que je répondrai à la remontrance qui me sera faite/. lahvé me répondit en disant : /Ecris la vision et grave-la sur les tables afin