DE 1867 A
Réconciliés maintenant avec notre situation de vaincus, le dernier obstacle à notre complet développement disparaissait. Le moment était venu, pour nous, de lever haut la tête; de montrer que si nous avions tenu à conserver riiéritage de nos ancêtres, ce n'était pas en vain; de prouver que l'élément français était appelé à prendre en Amérique. une part brillante aux luttes pacifiques d'une ère nouvelle. Le moment était venu, enfin, d'affirmer avec énergie, que nous pouvions créer, nous aussi, des richesses, et des richesses de l'ordre le plus élevé. Malheureusement, au lieu de cette ardeur enthousiaste qui eût été si
naturelle chez un peuple jeune et plein de sève, c'est un souffle d'apatliie et d'éyoîsme qui a passé sur notre province. On s'est dit que, le temps des sacrifices était passé ;le •chacun pour soi a tout envahi. Et c'est ainsi que sans-lutte, nous nous en allons à la dérive lentement, insensiblement, vers l'absorption finale .
Il y a quelques années, dans un discours prononcé devant les membres de la société celtique, Ernest Renan exposait avec toutes les grâces de langage, les atténuations et les réserves propres à sauvegarder sa modestie, que. ce qu'il était devenu, il le devait aux nombreuses générations de travailleurs simples, sobres et un peu contemplatifs dont il était issu : qu'il avait fallu les accumulations de forces non utilisées de siècles d'ignorance pour produire un savant. Cette théorie a, sans doute, .son côté paradoxal; cependant je me sens porté à l'appliquer dans une certaine mesure à mon pays.
Quand je songe au passé de notre peuple, il me semble que j'entends frémir au fond de Fâme canadienne toute ime germination mystérieuscj et je me dis qu'un monde latent de poésie, .d'art, de grandeur intellectuelle, de noblesse morale, est là qui demande î\ prendre un libre, essor, qui aspire au soleil et à la vie.
PEUPLE CASADIEN-FRAh'^l
Pendant cent cinquante ans, de nombreuses- [énératioTis de nos ancêtres ont accompli des
^^m exploits fabuleux; quelques milliers de soldats
^^M ont dominé, pour ainsi dire, tout uu continent,
^^r presque toujours vainqueurs, toujours supé-
' rieurs à la fortune, même dans la défailo, bataillant sur des espaces immenses : de
^^ l'Atlantique au Pacifique, de la Baie d'Hudsou
^^H au Golfe du Mexique. A ce passé de gloire â,
^^^ succédé un passé d'humbles labeurs, de yU
^^^K renfermée et paisible, d'alTcctions familiales'
^^B intenses... La flamme ardente qui s'est éclip-
^^B sée ne va-t-elle pas renaître ? Une cclo-
^^m sion brillante ne va-t-elle pas s'épanouir au
^H jour?
^^H Cette éclosion, d'heureuses circonstances
^^M semblent encore devoir la favoriser : seuls.
^^H nous foririons un corps que mille liens de
^^M profonde sympathie unissent, dans ce contî'
^^m nent où les autres populations se désagrègent
^^^L sourdement en leur homogénéité factice, où les
^^B citoyens se sentent chaque jour plus étran-
^^H rjers les uns aux autres : seuls nous avons.
^^H dans nos traditions et notre sang, cette chaudç
^^H llammc d'enthousiasme qui inspire les grandes
^^K pensées et réalise les nobles ambitions, ^^H Fils de cette glorieuse nation française dont
^^H les impérissable; illustrations nous apparlien-
^^B nent et dont nous gardons jalousement les
les^
iffaU^éHl se peiit-il que nous n'ayons rien à dire au monde? De la combinaison de tant d'éléments heureux, quelques initiatives fécondes ne jailliront-elles pas? Sommes-nous réellement destinés à disparaître ainsi, mesquins, neutres, inutiles? Non, je le répète, si des symptômes de décadence se font sentir, parmi nous, depuis vingt-cinq ans, c'est simplement parce que l'âme canadienne, détournée d'une voie longtemps suivie, n'a pas su encore choisir une voie nouvelle.
Je me suis efforcé, dans les pages qui précèdent, d'indiquer l'état d'âme de nos ancêtres plus que de décrire leur vie. L'existence impose à tout homme certaines préoccupations qui n'ont rien d'héroïque, l'entretien de sa famille, le succès de son étude, la prospérité de sa boutique, le bon rendement de sa ferme. Le Primo vivere ne perd jamais ses droits. Jusqu'à 1760, les facultés de nos pères étaient, sans doute, eu grande partie absorbées par la culture du sol et le commerce des pelleteries; mais il y avait aussi en eux ce que j'appellerai une vie supérieure, faite de tous leurs souvenirs de courage et d'audace ; de tous leurs rêves d'expéditions lointaines, de nouvelles conquêtes pour Dieu et pour la France; de tous leurs désirs d'abnégation et de dévouement. Cette vie supérieure a mis
fvfl l'aVE-MH ÙV PEIPLK CAN-ADIES-FK.VSÇAIS
son sceau sur toute cette période, et c'est soi souvenir seul qui nous reste.
Pendant le siècle suivant, iavie domestique^ terre à-terre, se déroulant en une alleri d'Immbles désirs, de satisfactions modestes^] de labeurs monotones, de pieuses jouis sarices.-S a pris une bien plus grande part dans leS;-! toes. Cependant, au ccpur des CaniidienS, 4 rivait encore le souci inquiet de l'avenir de-i la race, des conquêtes constitutionnelles poursuivre, de l'oppression à repousser, d'ua " maximum de liberié à obtenir, fût-ce au prix . du Sftng. Certains hommes, doué» d'une fièrft- Éloquence et nnimés d'un noble patriotisrae^s'étaieut fails les cliampions infaliyaliles de ces revendications ; et, su foyer de l'agriculteur, du commerçant, de l'ouvrier, on commentait avec une ardente émotion les progrès des Papineau, des Bourdages, des Morin, deS' Lafonlaine, des Carlier. Celte sorte de vie supérieure par laquelle seule les nationalités menacées peuvent surmouler tous les obsta— clés subsistait encore. Mais qu'estn^ile devenue depuis 1867 ? .
A cette date, ainsi que je l'ai déjà dit, notre * existence nationale était organisée de façoK' définitive, sur les bases les plus démocratiques^ les plus égalifaires.
Toutes les carrières étaient ouvertes à
rgénerar régnait. La vie matérielle réalisait les plus enviables conditions. Le malheur est que l'on s'en contenta trop aisément et que Ton négligea le reste. On ne s'occupa ni de créer une vie intellectuelle nouvelle, ni de satisfaire les besoins accrus des intelligences, ni d'ouvrir une voie plus large aux facultés supérieures. On ne songea même pas à élever le niveau des études classiques, à fonder dans les villes des bibliothèques publiques, des écoles d'art, etc., etc. Nous n'avions plus à lutter; il fallait nous appliquer à créer dans tous les champs où notre activité pouvait s'exercer utilement. On ne le fit pas.
Vers 1807, alors que les Américains ne se trouvaient pas dans une situation matérielle plus avantageuse que la nôtre, « c^ était la modcy dît Mac-MastePy pour les gens ayant de la fortune et des loisirs^ de se former en société^ en vue de r encouragement de tout ce qu^ils avaient à cœur. Des sociétés pour Cen^ couragement des manufactures^ des sociétés pour venir en aide à Vagriculture^ des sociétés pour le développement des arts et des
AVENIR DU PELTLE CAWDIEN-FBAKÇAIS
sciences se fondèrent dans (miles les grandes villes (i) ».
Les peuples ne prospèrent, pas seulement parce qu'ils peuvent compter sur l'activité de bras nombreux, sur une grande somme d'énergie, sur des habitudes générales de travail et d'économie, mais aussi parce qu'ils ont des érudits, des savants, des ingénieurs, des agronomes, des physiciens, des chimistes, et eufm des hommes dans l'âme desquels de fortes études scientifiques et littéraires ont développé un sens de la responsabilité morale plus étendu, un patriotisme plus éclairé, plus actil', plus fécond.
Nous arguons trop du fait que nous sommes un peuple jeune et relalivement pauA-re, pour excuser notre apathie et noire négligence.
Dès i83a, un Français qui visitait le Canada, M. Lebrun, exprimait des regrets sur les lacunes que présentait notre pays, au point de vue de l'instruction supérieure, « // ne manque pas, disait-il (2), sur les bords du Jîeiwe et des lacs, d'esprits ardents comme leur â(je et généreux qui dissipent leur vigueur dans des utopies ; tandis que des éludes fortes, faîles dans les grandes écoles
de rEnropc, mûriraient leur patriotisme et leur procureraient le bonheur d'ense/gner à leur pays les sciences et les arts,.. La religion a eu sa propagande, la liberté son apostolat, toutes deux leur fanatisme et leurs martyrs ; les sciences attendent encore des missions ».
Elles en attendent eacore, en 1894.
Nous étions excusables en i832; nous ne le sommes plus aujourd'hui.
Ayons le courage de constater toute l'étendue du mal dont nous souffrons.
Vers 1860, nous possédions quatre ou cinq collèges classiques qui suffisaient amplement aux besoins de notre province ; nous en possédons aujourd'hui seize ou dix-sept; et cependant notre population n'a guère augmenté depuis cette date; car près de la moitié des Canadiens-Français ont émigré aux Etats- Unis, surtout pendant les trente dernières années. L'instruction classique étant à la portée de tous, il en résulte que le nombre des jeunes gens qui entrent dans les carrières libérales et qui pour obtenir quelque humble
•jo l'aveniu du cecple c:anadie>-fr.vnçai3
emiiloi, se font les caudalaires des polilt-
ciens, dont j'aurai l'occasion de parler,
augmente dans des proportions effrayantes.
Si encore ces éludes avaient pour résultat
d'empêcher la déperdition des talents (chofis
BÏ regrettable toujours), de mettre les jeunes
gens, qu'on enlève aux travaux du commerce,
de l'agriculture ou de l'industrie, en état de se
rendre utiles à la sociélé par leur science,
j il n'y aurait peut-être qu'à se réjouir. Mai-
r lieureusement il n'en est rien ; et qualre-
[•■vùigt-dix-neuf pour cent d'enlre eux ne deviea-
I tient jamais ce qu'en France on appellerait
des hommes instruits.
De (jrandes choses ont élé accomplies au Canada depuis vinf)l-ci[i([ ans, ne. l'ùt-ce que la construction du chemin de (••r du Pacifique et la colonisation du Xord-Ouest. Mais une grande partie de ce qui a élé fait l'a été sans noire collaboralioa.
Dans l'agriculture, nous n'avons su qu'accumuler des ruines, si bien qu'un grand nombre de nos cuilirateurs ont dû s'expatrier, et que plus de la moitié de nos terres sont grevées d'hypothè((ties, plusieurs même abandonnées et en fricbe.
Dans l'industrie et le commerce, les seules carrières qui mènent à la fortune, nous avons ^t des progrès sensibles, mais pas assez
lï^ Siemski^t^il; car^ potirles raisons que j'ai mentionnées plus haut, les plus puissantes maisons de commerce de la province de Québec appartiennent encore à des Anglais. Nos richesses forestières et minérales sont de même presque exclusivement exploitées par des Anglais.
Le mal, tant au point de vue du bien-être individuel et du développement moral de nos concitoyens que de l'existence de notre race, ne consiste pas dans le fait que nous ne sommes pas les plus riches, mais dans le fait qu'un certain nombre d'entre nous, devant cet état de choses, perdent peu à peu leur fierté nationale. Constatant la supériorité industrielle et commerciale de l'Anglais, ils lui accordent toute leur admiration et concluent à faux à leur propre infériorité. De là, par une pente assez naturelle, en tout cas fort glissante, ils sont amenés à désirer uniquement la richesse*
Il n'est pas bon que l'homme soit seul, a dit l'Ecriture. Peut-être n'est-il pas bon non plus, à certain point de vue, qu'un peuple faible et jeune soit seul, au milieu de vastes multitudes avec lesquelles il n'a presque rien de commun.
Loin de toutes les sources congéniales où son esprit national f ourrait se retremper, il en vient peu à peu à jadorer les dieux des peuples au milieu desquels il vit.
}J2 L AVEMB DU PEIPLE CA.NA'D1ËN-FKA\ÇAI3
Plusieurs de ceux qui, depuis quelques j années, se sont élevés des rangs si absolument I égaux de notre démoeralie, dans les profe: h sions libérales ou le haut commerce se son' L laissé persuader que la possession f richesse était le seul but digne de leurs efForlsi Ile seul résultat enviable, la seule récompense l appréciable des labeurs de la vie. Ils ont I regardé autour d'eux, ils ont vu les foules, à l 'flots pressés, se précipiter vers le temple que le veau d'or domine, et sans songer que plus loin, plus haut, d'autres champs ensoleillés et radieux s'ouvrent à l'ambition humaine, ils se flont dit : « Travaillons ! Le but est là tout près ! Ceux qui après une lutte fébrile y atteindront, pourront ensuite, assis sur des monceaux d'écus, dominer cette humanité inférieure qui F devra continuer à travailler et à peiner ! I Soyons riches, fe bonheur n'est qu'à ce prix », Celle conception de la vie, dans laquelle le I Iwnheur s'identifie avec la richesse, n'est pas I nouvelle en vérité, ni particulière à l'Amérique * et aux peuples de race anglo-saxonne. De nos jours, elle est si bien entrée dans les âmes que '- ce serait folie que de cliercher à la combattre. Elle a été et sera encore la cause de nombreuses erreurs et de terribles déceptions avant le grand cataclysme social qui se pré-
Toute victoire qui provoque l'eulliousiasme est une jouissance ; toute lutte est intéressante, même cette lutte pour la richesse, la moius noble de toutes, puisque, dans la plupart des cas, celui qui s'enrichit ne fait qu'oeuvre d'intermédiaire entre les producteurs et les consommateurs et lui-même ne crée pas. L'homme qui travaille pour s'enrichir éprouve certaines satisfactions, mais l'enrichi, dans un pays sans haute culture littéraire et artistique, est dilBcilement heureux, à moins qu'il ne trouve soobonheur, à vivre en Europe comme certains Américains et qu'il n'ait une intelligence très cultivée, très ouverte, capable d'apprécier les œuvres d'art dont abondent les grandes capitales. Fut-U jamais une existence plus triste, plus stérile, plus nuisible même que celle de ce millionnaire américain, Jay Gould, qui, pendant cinquante ans, a édifié sa fortune' sur mille ruines, ignorant toute jouissance un peu élevée, étranger à toute autre préoccupation que celle du cours de la bourse ; poussé comme par une force fatale vers un but indéfini qui ne pouvait rien lui promettre et qui ne lui a rien donné que l'ivresse d'un joueur?
Certes, il est bon, il est désirable que tous ceux d'entre nous qui se sententdes dispositions pour le commerce et l'industrie entrent dans
n4 l'avenir du pelple canadien-français
lelle voie, qu'ils y prospèrent, qu'ils soulien-
lent avec énergie la concarreoce contre les
lOnimes d'affaires qui nous enlourent. Dans
^jiotre pays, il peut même sembler que l'on fait
geiivre patriotique en s'enrichissaat ; car c'est,