‹ L'avenir du peuple canadien-françaisChapitre 19 sur 61 · V-iuX yeux de nos voisins, le plus sûr moyen de · texte numérisé non relu

V-iuX yeux de nos voisins, le plus sûr moyen de

fc&ire honneur à noire race. Ce que je crains,

Es'est que cet idéal mesquin de l'homme d'ar-

K.<|^t ne s'empare avec le temps de l'âme cana-

"ienne, audéiriaient de notre avenir national.

is la conquête, comme je l'ai dit, un

tstinct de combalivîlé très ardent, très

lubérant, s'est perpétué, au sein de notre

ipulation et a cherché un aliment dans les

Jtltles poliltques. D'un autre ci^ié, un esprit

^â'^goîsme, de lucre et d'avidité se dégage

lensiblement dans les couches de notre

►ciété où règne le plus de bien-être, et tend à

ler toutes les autres aspirations, forlirié

li'il est par les courants psychiques qni par-

kourent et embrassent tout le continent Amé-

tcaiu. De ces deux esprits, combinés ou sépa-

, se forme, peu à peu, depuis vingl-cinq

, l'esprit de ce qu'on veut bien appeler les

ises dirigeantes. Et c'est ainsi que s'éclipse

re vieille fierté de race. Là est un des

brands dangers dont nous sommes menacés.

une seule chose fleurit et prospère absolu-* ment dans la province de Québec, dans les Centres' progressifs comme dans les petites» villes dont la population décroît. Le peuple canadien-français tout entier, s'adonne avec délices, à un sport (pour un certain nombre On pourrait dire une industrie) unique « lapolitique. >

€ Il y a des époques^ dit Tocqueville (i), cà les ckangemétits qui s^ opèrent dans la constitution politique et Vétat social des peu pies sont si Iciits^ si insensibles, que les hommes pensent être arrivés à un état final ; f esprit humain se croit alors fermement assis sur certaines bases et ne porte pas ses regards aU'-delà d'un certain horizon.

« C'est le temps des intrigues et des petits partis. Ce que j'appelle les grands partis politiques so/it ceux qui s'attachent aux prin^ cipes plus qu'à leurs conséquences; aux géné-^ ralités et non aux cas particuliers ; aux idées et non aux hommes. Ces partis ont, en général^ des traits plus nobles^ des pas^

i. D^ la démocratie en Amérique,

■H LAVK.Nin t)t' rKlTLE CA>'ADIEN'FRANÇAIS

Hh'tMtx p/iis ffénéreun's, des convictions plus ^féflles, une aliiire plus franche et plus harmàie *jue les autres. L'inlérét particulier, qui mjoue toujours le plus grand râle dans les mpassions politiques, se cache ici plus habiwUement sous le voile de l'intérêt public; il ^mrvienl mcme quelquefois à se dérober aua: Wftgards de ceux qu'il anime et fait agir. W « Les petits partis, au contraire, sont, en mgénéraf , sans fui politique. Comme ils ne se ^b^tenf pas élevés et soutenus par de grands mbjets, leur caractère est empreint iPun ^goFsmc qui se produit ostensiblement à chan;i//i de leurs actes. Ils s'échauffent toujours fe froid; leur langage est violent mais leur mnutrclte est incertaine. Les moyens qu'ils WjUnploient sont misérables comme le but qu'ils Be proposent. De là vient que lorsqu'un temps Hb calme succède à une révolution violente, ^mps grands hommes semblent disparaître tout K coup.

^^ * Les grands partis bouleversent la société, Bç; petits l'agitent; les uns la déchirent, les ^autres la dépravent; les premiers la sauvent ^Quelquefois en l'ébranlant, les seconds la

troublent toujours sans profit. »

Cette page de Tocquevîlle visait les partis

politiques des grands pays, cependant elle Vcontient des vérités également applicables au

Canada; car nous avons, nous aussi, dans la province de Québec, de petits partis, de très petits partis. Hélas I

Les hommes qui ont lutté pour nous procurer les libertés constitulionnelles dont nous jouissons, ont droit à toute notre reconnaissance : malheureusement ceux qui prétendent avoir recueilli leur succession nous empêchent de tirer parti des avantages si péniblement acquis.

Tout n'est pas tini, quand une longue période de luttes se trouve close et que la paix semble définitivement établie; les choses ne peuvent de longtemps encore reprendre leur cours normal. Il reste une armée à licencier; un corps d'officiers qui s'est fait de la vie des camps une carrière et dont il faut assurer l'existence ; des entrepreneurs, des fournisseurs, des industriels de toutes sortes qui vivaient de l'armée et qui se résignent difîicilement à la perte de leurs bénéfices : Pendant cette période, un état de choses s'est constilué qui est devenu réguher et, en apparence, permanent. Certains besoins nouveaux ont donné naissance à certaines fonctions nouvelles, des charges nécessaires ont trouvé leurs titulaires. Ces fonctions et ces charges ont, à leur tour, donné naissance à des hiérarchies et à des formes nouvelles, favorisé

AVEMR DU PKI PtE CANADIEN-FRANÇAIS

ki'éclosïon d'aptiludes professionnelles ad /toc, 3 |.elc., etc. Or, il advient que cet élal de choses ' plus 6a raison d'tître, que ces besoins 1 fronl disparu, que ces charges ne sauraient j l-plus être que des sîuécures. Les fonction- , les hiérarchies, les tonnes sont con- MCrvëes cependant. Il n'est pas l'acile de sup- I ['primer des institutions qui ont été créées pour | lépoodre à des exifjences réelles et qui peuin(, à un moment donné, devenir encore k'essaires. l'n peuple a dû combattre pour rsa liberté, pour son honneur, pour préserver I Fintégrilé de son terriloire; le danger I passé, il a obtenu une paix honorable, i Iwie partie de l'armée reste; on n'ose pas for- J ter les militaires de carrière à relourner dans rieurs foyers.

Depuis 1867, notre armée de politiciens

provinciaux ressemble par bien des points à

1 corps de troupes devenu inutile, dans tous

pJes cas beaucoup trop nombreux, mais que l'on

Vbc peut licencier.

Les parlements ont élé, dès l'origine, des I champs de bataille, des arènes danslesquellesle I progrès luttait contre le conservatisme outré, le libéralisme contre la réaction. Ils sont restés tels dans certains pays. Jl n'en est pas ainsi I «hez nous, heureusement. Nous n'avons plus I rien à réclamer, tout ce que nous demandions,

nous Parons obteno; il suffirait maintenant de quelques hommes bien intentionnés, instruits^ de quelques légistes, de quelques économistes sans parti pris d'école, qui se réuniraient, de temps à autre, pour examiner les rouages de la machine administrative, réparer les avaries, renouveler ce qui serait vieilli et voir au bon fonctionnement de l'ensemble. Un député à la législature provinciale, qui représente sept ou hait communes, pourrait, sans inconvénient aucun et sans que la province en souffrît le moins du monde, en représenter trente ou quarante.' Mais non, on semble croire que les libertés populaires augmentent au fur et à mesure que-^'accroît le nombre des représentants, dtt'peujîte;

'A\i'^«iàurplus, le mal ne consiste pas tant dans les institutions, comme on le verra, que dans l'abus qu'on en fait.

Un des départements les plus importants de la France, la Gironde, population 800.000 âmes, est représenté aux chambres françaises par onze députés et quatre ou cinq sénateurs. Ses affaires locales sont administrées par un préfet, quelques sous-préfets et quarante-huit cot*^eîllëi'fe généraux qui siègent un mois par an j et tout inarche admirablement. Le préfet est un homme respecté et considéré, mais il ne porte qu'un titre bien simple, « M, le Pré-

8l> l'avemu liU l'EUPLE CANADIEN-FRANÇAIS

fct », et il ne reçoit que 20.000 francs par an. 1 Pas de youverneur, ni de ministres, ni d'hono- 1 rahles, ni de d<^pulés ; on se réunilpour veiller | à l'admiiiistralion d'un département et l'on s'acquitte de cette tâche tout simplement, sans élo- 1 fliience. 11 v a, parmi les conseiliers (jénéraux, des jurisconsultes distingués ; plusieurs d'entre eux ont de sérieuses connaissances écono- I iniques : c'est tout ce qu'on leur demande. La province de Québec, population i.3oo.ooo Ames, est représentée au parlement fédéral par soixante-dix députés et vingt-quatre ^sénateurs. Ses affaires locales sont adm llrées par un lieutenant gouverneur, un Conseil ^législatif ou sénat provincial, composé devingt- Iqualre pairs portant le titre d'honorable, et uoixante et treize députés dont sept ministres ^égeant environ trois mois par an. Mais ce il'est pas tout : les élections ont lieu tous les fcinq ans; dans chaque circonscription deux ou plusieurs candidats sont en présence; l'un rtrioniphe et les autres consacrent à la pensée fde larcvanche, en attendani la prochaine élec- \ tion, tout le temps qui n'est pas dévolu à leur r besogne quotidienne ; ils prélèvent quelquefois f même sur leur travail des heures qui pour-, kraient certainement être mieux employées. Ce l-n'estpas tout encore : derrière chaque candilat, il y a un certain nombre d'individus, plus

vmi

IQÈJÉ

ou moms besogneux, qui se chargent des basses œuvres électorales et qui, comptant sur une récompense prochaine, sur un emploi quelconque dans les administrations publiques, s'abstiennent de toute initiative utile, de tout travail en vue d'une carrière indépendante. Enfin, dans chaque ville, dans chaque village, il y a des hommes ardents, enthousiastes, jeunes, dont Tesprit gravite sans cesse autour de ces mots fatidiques ; conservatisme, libéralisme, députation, ministère auxquels ils ne parviennent pas toujours, du reste, à donner un sens précis.

Les attributions de la législature d'une pro*vince canadienne, me dira-t-on, sont plus étendues que celles du conseil général d'un département français ; cela est vrai. Il y aurait, en effet, beaucoup plus de ressources nouvelles à exploiter chez nous; mais c'est là ce dont on se préoccupe le moins, en général. Personne ne songe à étudier l'économie politique ; M. de Molinari raconte avoir rencontré à Montréal un homme qui raisonnait selon les principes de cette science sans l'avoir apprise; mais ces hommes-là sont rares. La lutte des partis est, pour un bon nombre, un simple sport, pour les autres c'est une spéculation. Et ce sport ridicule accapare toutes les forces vives de la nation, et cette spéculation ruine notre province.

- Oli ! perfide Albion, serait-on en droit de s'écrier, quel don funeste tu nous as fait! Comme les politiciens nous font payer cher les libertés que des hommes politiques nous ont procurées !

Depuis que notre vie nationale s'est ainsi constituée en une lutte sportive de deux ou plusieurs partis, des qualités nouvelles, des vertus inédites, des devoirs inconnus auparavant ont fait leur apparition. Au temps des combats parlementaires utiles, alors que nos pères travaillaient pour obtenir notre constitution définitive, il y avait deux partis réellement distincts, ayant de vrais principes, l'un demandant plus de libertés, l'autre les refusant. Les libertés étant acquises, les principes n'ont plus d'olyet; néanmoins les partis sont restés. Ils sont môme devenus plus ardents à défendre le nom, l'étiquette qui les désignait. Les politiciens, vis-à-vis de leUr parti, sont dans la situation d'un yar de-magasin qui aurait reçu mission de veiller sur de riches mar-î chandises et se battrait avec acharnement après la vente de ces marchandises pour protéger les coffres vides.

Les vertus nouvelles dont j'ai parlé plus haut s'appellent fidélité aux principes, discipline, intransigeance, etc., etc. On ne néglige pas les grands mots, il y a des traîtres à leur

parti, et, ceux là sont voués au plus insiVjne mépris ; ii y a des orateurs illustres, de grands tribuns, des hommes d'Etat émiiients. La presse dont presque tous les organes sont des armes de combat aux mains des politiciens, crée une opinion publique factice, on ne s'y occupe que des faits et gestes des ministres, députés et orateurs politiques, et naturellement ces hommes notoires passent, en peu de temps, grands hommes. Le plus regrettable c'est qu'on inspire à plusieurs d'entre eux une vanité puérile, inconcevable. En France, si l'on doimait de l'illustre à un conseiller de préfecture n'ayant aucun. autre titre à la gloire, il est probable qu'il enverrait ses témoins à l'ours qui lui aurait lancé ce pavé. Un ministre de la province de Québec, est pour ses partisans, un éminent homme d'Etat. Si l'on accolait à son nom l'épithètc de « connu » ou miîme de « distingué », il serait furieux. Allons dojic, distingué vous-même ! Distingué ! Cela est bon pour un simple député ! M. Z, a-t-il proposé un amendement à notre code de procédure civile ou obtenu des subventions pour la construction d'un chemin de fer local, on parle aussitôt des services insignes qu'il a rendus à son pays et de son dévouement à la cause nationale. Onpeut voir, tous les jours, des politiciens véreux de notre province malmenés par leurs collègues,

[ 84 l'avenir DL' l'ElPLE CANADIEN-FRANÇAIS

tânvoquer l'histoire, se réfugier tlans l'histoire, l^ëclarer naïvement qu'elle leur rendra jus— l'cc. . , Hélas ! hélas ! que voulez-vous que fasse un Bpauvre petit peuple autrefois héroïque, mais Fdéchu (le sa ijlutre passée et isolé au mi- PUeu d^un grand continent, si on le dirige poÏDai?

Nos politiciens provinciaux entrent dans tcette commode et parfois lucrative carrière. Lparce que c'est ]a mode et que c'est le seul ■.moyen de devenir facilement uu « grand phomme », un « conducteur de peuples », lid'étrc acclamé par les foules et de disposer l4cs faveurs gouvernemenlales. Pour y olitel&ir des succès, il n'est pas nécessaire de faire ■■'des études sérieuses, de se casser la tête à t résoudre des problèmes d'économie politique |ou de science financière ; un peu de bagout et tid'iatrigue suffit. Ils sont retenus ensuite par l'I'babirude, l'agrément du palais législarif, où I ils sont de gros personnages, et le plaisir des Vacclamations de leurs mandataires. Songez-y, rchacun des soixante-treize député' à la ■•législature locale de Ouébec pourrait appeler . Labouchère, M. Chamberlain ou le comte ! Mun « cher confrère ». Les membres du ibinet provincial sont des ministres tout [comme M. Gladstone, lord Roseberyet M.Casî-

nurypërîef' (i), tandis que les représentants locaux des départements français sont de simples conseillers généraux. Voyez-vous la différence? Le nom, le titre, tout est là.

Les félicités parlementaires sont bien tin peu mélangées, il est vrai; chaque élection laisse à sa suite de nombreuses inimitiés et de fortes rancunes. Après une campagne électorale, dans chaque ville, chaque bourg, chaque village, on constate qu'un certain nombre des partisans actifs des deux factions rivales ont cessé de se parler, de se saluer, évitent de se rencontrer. « Ils ne se connaissent plus »; cela dure quelquefois cinq ou six mois, puis des amis communs qui ont meilleur caractère les réconcilient en leur rappelant qu'on peut avoir des idées différentes — ils appellent leur attachement à un parti des idées — et s'estimer et sympathiser. Quant aux candidats et députés, les haines qu'ils ont suscitées sont plus féroces, les rancunes qu'ils ont conçues sont plus tenaces. On les a calomniés, vilipendés, injuriés. Ils brûlent de prendre leur revanche. C'est ainsi que leur horizon se borne peu à peu et finit par ne plus consister, pour plusieurs, qu'en deux groupes distincts d'amis et d'ennemis.

I. Au moment où ces litjncs ont été écrites, M. Gladstone et M. Casimir-Perier étaient encore ministres,

Cependant, en dehors de la question de partis, fidèles aux qualités de leur race, ils restent aimables, sympathiques, et « le cœur sur la main. »

Lorsqu'il s'agit de juger les actes d'un homme qui tient à un parti par quelques liens apparents, la politique substitue, dans une grande mesure, son critérium à celui de la conscience. Ce qu'il a fait est bien ou mal, excusable ou inexcusable, selon qu'il appartient ou n'appartient pas à l'opinion politique de celui qui le juge. La politique s'empare de tout ce qu'il y a, dans l'îîme de notre jeunesse, d'ardeurs, d'enthousiasmes, de tendances vers le bien. Sa science, qui consiste principalement à connaître la chronique scandaleuse du parti adverse, à savoir les tergiversations, les métamorphoses, et les variations des adversaires les plus influents, ou mieux encore à connaître dans leur vie privée telle erreur, tel chagrin, telle honte oubliée, cette science satisfait tous les besoins intellectuels de beaucoup de nos jeunes Canadiens. C'est pourquoi, dans notre province, personne, à part quelques esprits supérieurs, ne peut plus s'élever à cette hauteur de vues, à cette sérénité de jugement qui domine les préjugés et constitue chez un peuple ce qu'on appelle « l'opinion indépendante et éclairée. » La saine

'i^oSrMT^fftnssée Si un tel point que lorsqu'un brave citoyen, un vertueux père de famille, ayant rempli une carrière honorée dans Tagriculture, le commerce ou l'industrie, passe de vie à trépas, le plus bel éloge que nos journaux croient pouvoir faire de lui, c'est de déclarer que toute sa vie il a été fidèle à son parti et qu'il a fait des sacrifices pour ses convictions politiques. Cela signifie que, pendant vingt ou vingt-cinq ans, il a pris au sérieux ce sport ridicule et coupable ; qu'il a couvert de. son nom respecté mille malpropretés, mille gaspillages ; qu'enfin il a souscrit des sommes fort rondes à un fonds électoral, qu'il a distrait de l'avoir de sa famille, dans le but d'acheter des votes d'électeurs, de l'argent qui aurait pu lui être utile à lui-même ou avec lequel il aurait pu doter une bibliothèque publique, un hôpital, une société de colonisation.

La déclamation tient lieu, aujourd'hui, de science, d'aptitudes, de supériorité, je dirai même de vertu. Le grand art dans ce monde bizarre, c'est de pouvoir faire un speech.

Oh! le speechy voilà l'un des maux dont se meurt notre nationalité.

Sur nos orateurs politiques, nos tribuns, quel chapitre à écrire ! Et combien il y aurait de choses amusantes à dire, si ce n'était pas aussi triste !

I, AVENIR Dl. l'EIPLE CASADIEX-FIUKÇAIS

Je ne veux pas être injuste envers mei compatriotes et j'admets bien volontiers qnç! celle ambition d'entrer à un titre quelconqut dans la vie publique n'est pas toujours ina- W- pirée par la vanité, le cabotinaije, et qu'on me passe le mot, la speechamaaie. Si l'on pouvait ressusciter l'âme de jeunesse de nombre de politiciens intriijants autant que peu scrupuleux et y lire, on trouverait sans doute plus d'une pensée désintéressée donnée à la patrie, plus d'un projet bienfaisant, plus d'un rêve de (jloire et de prospérité pour notre Canada. Le, désir d'élre utile au pajs reste latent au foni de bien des cœurs, et s'il est improductif, c' qu'on l'a identifié avec l'envie d'affaLblir ou de] renverser le parti ennemi.

Tous ceux qui s'occupent de la cliosi publique ne le font pas pour des motifs d'intérfit sordide, mais ils ne songent pas qu'il y a mille manières d'ôtre utile à son pays. Certains hommes du passé ayant servi notre cause dans l'arène parlementaire, on ne prend plus la peine de se demander si, en dehors de cet arène, il n'y a vraiment rien à faire.

Persuadez à de bons citoyens, comme noua les appelons, que servir son pays, c'est contribuer à la fondation d'institutions utiles, à la dotation de sociétés pour l'exploitaiion de i ressources nationales, c'est travailler en faveur-

î CANADIEN-FRANÇAIS 89

de la diffusion de l'instrucM'on. c'est encourager le défrichement et la coloaisation, et vous verrez combien il y a encore chez nous de vrai désintéressement et de pur patriotisme.

On a prétendu que les institutions parlementaires n'étaient pas faites pour les peuples latins. Cette opinion^ probablement fausse, semble justîfîée au Canada, Je ne veux pas étudier la question ici, et je persiste à croire que nous nous guérirons avec le temps du politiquage à outrance. L'esprit français est peutêtre trop ardent à s'enflammer, trop plein de ressources. Réunissez pour une session d'un mois soixante anglais appartenant aux professions libérales, à l'agriculture et au commerce, sans assigner aucun sujet à leurs délibérations. La supposition est insensée, mais acceptons-la telle quelle. Après une séance consacrée à élire les bureaux et à échanger quelques compliments, ils reconnattronl qu'ils n'ont rien à faire et ajourneront la session. Réunissez soixante Canadiens-français dans les mêmes conditions ; la première séance donnera lieu à quelques malentendus. L'élection des bureaux ne satisfera pas tout le monde. Certaines rivalités se manifesteront ; certaines antipathies se glisseront au fond des cœurs. A la deuxième séance, on attaquera l'élection des bureaux comme entachée de

* TÏces de lormes. Les rivalités se dégageront, les antipathies se changeront eu animositës... Et la deuxième semaine de la session sera si intéressante que tous ies grands journaux enverront des reporters aux séances.

Le peuple canadien-français est un peuple artiste ; il aime la forme, qu'il apprécie naturellement dans la mesure de ses connaissances, mais U a l'instinct du bien dire. Il s'enthou-

, siasme pour ce qui est ou ce qu'il s'imagine

L être l'expression d'un beau sentiment. Dans

I les moments où l'émotion de l'art le grise, il serait prêt à se dévouer, à accomplir des actes d'héroïsme pour soutenir la cause ïa plus fulile, quitte, dès qu'il sera sorti de la

i foule, à reprendre son âme à lui, pleine de boa.

' sens et de clarté.

L'élecleur anglais écoute avec recueillemeol l'oraletu- qui lui parle de ses intérêts, à moinq,,,

' que celui-ci ne s'adresse à son l'ana'isma national ou religieux. Il lui demande des argi»^^ ments, des faits. La phrase éclievelée, ron-r Qante le ferait sourire. Il pèse les arguments^ il loge les faits énoncés dans sa cervelle.

, Après la réunion, il retourne chez lui, l'air sérieux et réfléchi. Et quand il déposera sou bulletin de vole dans l'urne électorale, il aura, fait, soyez-en cerlains, des efforts réels pour arriver à une opinion éclairée et logique,

IVPLE CA.VADIEK-FRANÇAIS 9*

J'admets q»e, dans la plupart des cas, l'esprit de parti lui fera trouver supérieurs les argumenta qu'aura fournis le candidat en faveur duquel il était prévenu.

Cette tournure d'esprit a contribué plus que toute autre chose à assurer la grandeur et la stabilité politique de l'Angleterre. Chaque élection est pour le peuple anglais un cours d'économie politique et de droit constitutionnel.

C'est ainsi que, depuis i833, il a pu marcher d'étape en étape dans la voie des réformes, toujours à la hauteur de ses institutions; car les lois nouvelles n'ont fait que consacrer les conquêtes de l'opinion.

Voyez maintenant une réunion électorale française, ou canadienne-française. Ici, ce ne sont plus des arguments et des faits que l'on demande à l'orateur. Les faits, on ne les appréciera qu'énoncés sous une forme pittoresque, théâtrale, agressive ; les arguments n'auront de valeur qu'enroulés dans des phrases tonitruantes, saccadées, coupées de gestes violents, d'éclats de voix emphatiques, compliqués d'effets de basse profonde ou de fioritures de ténor. C'est un virtuose qu'il faut, nn homme qui connaisse la musique des mots. Cette musique, d'ailleurs, peut n'être que la déclamation ampoulée d'un collégien; on n'est pas exigeant. Ce qui plaît le mieux encore,

I ga L AVENIR iir pkli'le canadien-français pic'est « l'cnriueulade » classique, les démentis, fies reparlies spirituelles ou gauloises, Jes ' injures, les menaces. Que deux pauvres basochîens, très fiers de leur mérite, du reste, se ■: donnent en pâture au public, voilà l'idéal. Tant qu'il y a eu de vraies batailles parle- Pi mentaircs à livrer, des causes sacrées à S défendre, nous avons eu des orateurs et des I tribuns réellement éloquents, nous avons eu ■ de grands patriotes. A l'heure actuelle, il y a l,^anni nos représentants au parlement du l'Pominion — un parlement d'hommes d'affaires Ir— des hommes qui ont fait des éludes sérîeu- |-6Cs et qui soutiennent avec honneur le pres- Filige de notre race. Le chef de l'opposition "libérale est un Canadien-français (i) qui unit l de grandes connaissances en droit constitutionnel, en histoire et en économie politique, une diction élégante, un langage élevé d'un français irréprochable (c'est une qualité, hélas 1 dont il nous faut tenir compte) et une grande puissance d'argumentation. 11 y a, à la législature de Québec, bon nombre d'bom- I mes de talent. Ce n'est pas le talent qui man- I que dans notre pays.

Qui donc a accusé le caractère français Ld'être inconstant? Hélas, nous sommes trop

M. W'ilfrid Lan

r PEUPLE r.A.VADIEN-FflAKÇAIS g*, fSnstants ; nos ancôtres élaient des soldats. Pendant cent cinquante ans, Us sont restés, pour ainsi dire, sur le champ de bataille, « ils détestaient la paix », comme disait Charlevoix, et c'est la mort dans le cœur qu'Us enterrent la hache de guerre et renoncent à leur vie aventureuse. Les circonstances les jettent dans les luttes politiques, et voilà qu'ils s'acharnent sur ce nouveau champ de combat. Quand l'objet pour lequel ils luttaient est obtenu, leur ardeur ne diminue point et ils contiauent à batailler les uns contre les autres.

Heureusement que les qualités d'impressionnabilité et d'enthousiasme qui nous distinguent, sont accompagnées d'un correctif qui saura en prévenir l'abus, quand notre peuple aura su prendre une direction logique et adéquate à sa mission. Ce correctif, c'est l'horreur du ridicule, le sens esthétique el la lucidité de l'esprit. Que l'on fasse sentir aux Canadiens-français que leurs emballements électoraux sont risibles, que les vocations artificielles qu'ils encouragent, occasionnent ime déperdition d'énergie et de forces intellectueUes qui compromet notre avenir, et bientôt l'on verra s'éclipser tous ces inelTables « conducteurs de peuples », ces « éminents hommes d'Elat » et ces « illustres tribuns ».

p g4 l'avenir DL' PELPLE CA.\ADIEN-FR,LNÇA1S ■

Les qunlilés d'un peupli; ont besoin d'êlre I canalisiies, conlenues et dirigées vers un but J bien défini, si l'on veul qu'elles deviennent 1 I des forces nationales. On n'a guère appbqué^ I I jusqu'à présent, qu'à la déclamarirn creuse ] j décorée du nom d'éloquence — l'éloquence 1 I est une tout auire chose — les dons innt^s et I I précieux de la race ranadienne-lrançaise. I L L'éloquence déclamatoire, si l'on lienl à ce 1 F nom, est un art des âges primitifs. Elle agit I l sur les esprits encore uatts, mais surtout sur 1 Pies nerfs ; elle n'obtient que des résultais | Y immédiats, puisque la réflexion reprend tou— J [jours ses droits après que l'émotion nerveuse 1 [et factice suscitée par les gestes et les éclats 4 I ie voix s'est dissipée. Or, comme nous n'avons J I plus de nos jours à exciter des soldats à la i t •bataille, et que l'électeur n'est pas appelé à J f, voter immédiatement après les grandes réu- J I nions, il en résulte que le plus souvent rélo~J ' quence des tribuns est dépensée en pure I perte. 1

L Les influences qui prévalent aux bureaux J I de vote proviennent de sources multiples eti [ agissent en général sans le secours des J I phrases k effet. Quant aux parlements et aux 1 [législatures, où ceux qui prennent part auri I débats ne fout guère que rééditer, sous une'l F forme moins littéraire, les arguments déve-

loppés, à satiété, dans les journaux, on comprend que le talent oratoire n'y puisse être qu'un élément décoratif.

« Un orateur politique^ dit Macaulay (i), peut^ sans avoir lu dix pages ou réfléchi dix minutes, traiter des questions épineuses de commerce et de législation, s*attirer de bruya/its applaudisseme/its et retourner à ^on siège en laissant r impression ' qu'il a fait un excellent discours. Pourquoi, en effet, se mettre en peine d'une logique de qualité supérieure, lorsque des raisonne-meuts inférieurs sont également bien accep^ tés? C'est là, croyons-nous, l'un des maux les plus sérieux qui contrebalancent les nombreux bienfaits du gouvernement popu^ taire. Les esprits les plus perspicaces et les plus vigoureux de chaque génération, des esprits admirablement doués souvent pour la recherche de la vérité^ com^omment la plus grande partie de leur tcînjts à produire des argumcida auxquels un homme de bon sens ne voudrait même pas donner place dans un traité des'ti/i'î à la publicité, des arguments bons tout an plus à servir une fois grâce au secours d'une élocution aisée et, d*un langage choisi. L'habitude de dis-*

j« Essays.,

go L AVEMR DL' PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS

cuter des questions, de celle façon, réaffîé nécessairement sur l'intelligen»«~ de no$\ hommes /es mieiuv doués et surtout de ceuai\ qui entrent an parlement très jeunes, avant que leur esprit ail atteint toute sa maturité ».

L'orateur armé d'un grand savoir pourraiti accomplir une œuvre patriotique en rcpau->l danl des vérités utiles parmi les populations, . ■« Parler en public, dit Tnine, c'est outffari-j ser les idées, c'est tirer la vérité des /md-rj leurs où elle habite avec quelques penseura^^ pour la faire descendre nu milieu de /ol foule. » Ferdinand Lassalle a plus faitpour la,l propagation des idées socialistes en Allema-^ gne que tous les livres des penseurs; raaîs 3'1 avait fait des études profondes, et pour chaque \ phrase qu'il prononçait, comme il le disait lui-" ' même, « il était armé de toute la science de son temps, »

Les centaines d'orateurs, qui, lorsque l'époque des élections est arrivée, parcourent les villes et les campagnes de la province de Que' bec, enfdant des phrases creuses, agrémentées de soupirs, de cris, de roulements d'yeux et de gestes virulents, n'enseignent aucune science, ne répandent aucune vérité. Ils s'en vont simplement annoncer aux populations

que le parti dont ils ont l'Iionneur d'être

membres est animé des meilleures intentions et n'aspire qu'à faire des économies, tandis que le parti qu'ils combattent est composé d'hommes tarés, d'intrigants et d'incapables. En France, où le mouvement intellectuel est si intense, les préoccupations politiques n'entravent en rien l'activité des esprits. La vie parlementaire fomente à la vérité beaucoup de divisions, donne lieu à d'interminables commentaires, se nourrit de tristes intrigues, tout comme dans notre pays ; mais elle ne constitue pas une attraction unique, et il y a plusieurs millions de Français intelligents qui n'ont jamais songé à être députés. Les 560 députés et les 280 sénateurs de la République Française (population 4o. 000. 000) pourraient être renvoyés dans la vie privée et se consacrer exclusivement aux professions pour lesquelles ils ont des aptitudes, sans qu'aucune modification bien sensible eût lieu dans la marche intellectuelle et économique de la nation. Je ne parle pas des quelques milliers de conseillers généraux, que les affaires du départemsnt ne détournent guère, vraisemblablement, dd leurs autres travaux.

Dans la province de Québec (population i.3oo.ooo). Si paroa licet.,, les 70 députés fédéraux, les 78 députés à la législature locale, les 143 adversaires de ceux-ci! députés en

I gS l'avemr iti; peiple canai>ikx-fr.\>çajs ■' expectalire ; les 2^ sénateurs du DominionjV I les a^ conseillers légîslatirs (sénateurs provin-j f ciaux); les 200 ou 3oo jeunes gens qui révent I L des futures gloires de la députation, et se 1 I préparent en conséquence, en étudiant avec 1 I soin les annales scandaleuses des partis; lea 1 I clients des députés, aspirant à des postes dans | [, Tes administrations publiques : tous ces fer- I yents de la politique constituent la presque J I totalité des ressources intellectuelles dont dis— J I pose la race française au Canada. Peut-être j |!ên est-il parmi ceux que je viens de nommer, [•qui, s'ils avaient donné une autre direction è I leur vie, auraient été des savants distingués,

■ de brillants littérateurs, de grands artistes et P'Auraieat augmenté la Herté de leurs compafctrioles et leur foi en l'avenir, en ajoutant à la

■ -gloire du nom Canadien-français. Un de ceux-

■ là peut-iître, qui a fait des sacrifices pour son Epartt, aurait pu, tout aussi bien, faire des l sacrifices pour sa race et sou pays et contri- Itiaer d'une manière pratique au développe- Linent des ressources matérielles de notre pro- i Evince. J I On évaloe généralement à cinq mille dol- ' Hjars le cortt d'une élection provinciale ou fédé- Ffale, dans un comté de la province de Québec; |.]es unes coûtent plus cher, les autres moins

I cher; cinq mille est le chiffre moyen. Dans une

période de cinq atis, cent quarante-trois de ces élections ont lieu, soit une dépense de 715.000 dollars. Cet argent, me dira-t-on, ne sort pas de la province, il ne fait que changer de propriétaire. Ce n'en est pas moins une perte irréparable de capital; car il est distribué pour payer des démarches, des voyages, des fatigues inutiles, ou dans un but beaucoup moins avouable. Cette somme de cinq mille dollars est bien loin de compenser, en outre, la perte de temps et par suite de profit» qu'occasionne une élection dans chaque comté. On pourra m'objecter encore que la perte de temps est synonyme, dans le cas qui nous occupe, de repos, de délassement agréable, et qu'elle ajoute, en conséquence, à la somme des jouissances de la population. Mais ne pourrait-on pas procurer aux Canadiens, des délassements plus intelligents?...

Je dis donc qu'une élection coûte environ cinq mille dollars dans chaque comté.

Or, avec cinq mille dollars employés, d'une manière éclairée et pratique, aux fins de la colonisation, personne ne me contestera qu'il ne soit possible de rapatrier dix jeunes gens émigrés aux Etats-Unis et de leur donner les moyens de s'établir dans les terres encore incultes de la vallée du lac Saint-Jean ou du Nord-Ouest. Si surtout ceux qui distri-

lOO L AVENIR DU PELl'LE CANAIl

ra.\\:ais

fondé vincfi

I dollars cor'^ l'étalilissemeofl

buent cet argent voulaient déploj-er autan! d'ardeur et autant de zèle à en assurer l'utij lisatîon pour des fins patriotiques qu'ils déploient dans le but d'en lirer de hons résuM tais pour les fins électorales.

Mgr Labelle, sans argent, paroisses.

Ainsi cette somme de 715. oc respQnd au rapatriement i de i.4'^o colons, à la fondation de i.43o famU^ les de colons.

Ce calcul paraîtra fantaisiste. Je sais quel ce n'est pas chose facile que d'obtenir que i.43o^ jeunes gens employés dans les fabriques deÉt^l Etats-Unis, viennent défricher des terres leur patrie, qu'ils regrettent cependant; je j sais que ceux qui perdent un mois ou deux, pendant la période électorale, ne seraient paH disposés à faire don des sommes qu'il auraient pu gagner, s'ils s'étaient occupés utilement, que les capitalistes qui rendent des services à un parti ne le t'ont pas toujours honoris causa, qu'une élection ne peut avoir . lieu sans dépenses de temps et d'argent, qu'oa I ne peut constituer de législatures et de parr>4 lemeuts sans élections, qu'une élection implî-^'i que une lutte électorale, attendu qu'il y a deux*] partis, et que c'est là l'idéal d'un gouvernement constitutionnel, etc., etc. Je n'insiste pas.-l

^ÈTy rëïTéchisse cependant et Ton se rendra compte, peut-être, de ce qui pourrait être fait dans Pintérêt bien entendu de notre province, si nous avions plus de patriotes et moins de politiciens.

Il est nécessaire, sans doute, que nous jouions un rôle politique dans le gouvernement du Dominion, afin de sauvegarder notre part d'influence et d'empêcher les rivalités de race de se substituer aux rivalités de partis. Mais il est également nécessaire que nous nous habituions à voir nos politiciens locaux sous leurs vraies couleurs et dans leurs vraies proportions. « // y a. Je crois, écrivait Cobden ea i86^ (i), une faiblesse inhérente à cette parodie de notre vieille constitution anglaise qui se joue sur les scènes en miniature des capitales coloniales, avec leurs discours du trône, leurs votes de confiance, leurs appels au peuple, leurs changements de ministère, etc. Et tout cela à propos de questions si futiles que le jeu finit par devenir ridicule,

I. There is, I think, an inhérent weakness in the parody of our old cnglish constitution, which is pertbrmed on the miniature scènes of the colonial capîtals, Avith their speechcs from the throne, votes of confidence, appeal to the country, changes of ministry, etc. And ail ahout such trumpery issues thatthe gaine at last bccomes ridiculous in the eyes of both spectators and actors.

(Lettre de Cobden au Colonel Cole, 3o mars 18O5).

102 L AVEMR

V PtLI'Li; CANADICS-FRAPiÇAIS

acteurs, comme à ceux des \

I dUJ: yeax i spectateurs ».

Je ne serais pas disposé à me ranger absolu- I ment à l'avis de l'apôtre du libre-échangei ' mais OH ne peut s'empêcher d'admettre que, L s'il avait parlé de nos législatures locales, il \ eût eu mille fois raison.

Que ceux de nos ji^unes gens qui se sen- [ teut attirés inviacililement vers la vie parle- I mentaire, étudient au moins et s'instruisent.

Dans un pays neuf comme le uôtre, [ liomme armé de solides connaissances enécD- ; politique peut facilement se rendre I utile.

Que ceux que la raye de parler eu public [•'domine absolument, aillent prérlier la bonne parole, la paroli: patriotique, k nos frères dis- À perses aux Etals-L'nis, H y a là une grantJe t oeuvre à accomplir.

Il résulte de ce qui précède que, depuis f Ï867, au lieu de concentrer nos forces, de r-tirer parti de toutes nos ressources intellec- 1 tuclles et matérielles, et de jeter les bases! Id'un développement national propre à nous • Lassurer un avenir brillant sur ce contiueni, Lnous avons continué la vie de luttes du passé, I tout comme si rien n'avait été modifié dans ; existence. Les carrières libérales se sont

éiféombrées, la campagne s'est dépeuplée, Fégoïsme a envalii toutes les classes, toutes les forces productrices de notre race ont été gaspillées comme à plaisir. Le mal est encore plus étendu. Ce n'est pas seulement une interruption dans notre marche que représentent les vingt cinq dernières années : notre population s'est démembrée, et nous avons fait des pertes irréparables.

En même temps que l'envahissement de l'idéal américain et la non-utilisation de nos ressources intellectuelles, amenée par le sport politique, un troisième fléau désole notre pays, l'émigration aux Etats-Unis.

Un pays neuf, régénéré par la conquête des plus amples libertés, possédant de vastes étendues de terres fertiles, que les colons peuvent se procurer à un prix nominal, un pays agricole situé aux portes de l'un des plus grands empires industriels du monde, et dont les habitants ne sont astreints à aucun service militaire et ne paient presque aucun impôt, le Canada, a vu, dans l'espace de trente ans, une partie de sa population s'expatrier et aller

L AVEMH nt l'KI l'I.K CA.XAniKN-FB.^

[ eiiricliir de son travail les villes inaiiufactti-

f.fières du pays voisin. La seule p^o^in(■e'de

Quéliec a pe:du ainsi près de la nioillé de se»

liaLitanIs. Vu ce phénomène étranye au premier

abord, maisfacilemenlexplicalile, noire expaii-

■ sion nationale pourra élre considérablement

Pjnoditiéc ou eniravée, si nous ne nous liAtons

I de prévenir les maux qui nous menacent, si

I nous n'opposons pas aux circonstances adver-

l«es une foi palrioljque inébranlable, prête à

Étous les sacrifices comme à tous les dévoue-

|.^enls.

Quelles sont les causes de l'émigration '? F J*ai rappelé, dans un chapitre précédent, com- Ement, avant la construction du magnifique f réseau de voies ferrées qui sillomie les Etatsime partie du commerce de la Nouvelle Anfllelerre et de l'État de Xew-York s'était icentrée à Montréal et li Québec, Plus tard, iSj/t, un traité de commerce basé sur la tréciprocilé fut conclu entre le Canada et la: ïltépublique voisine, assurant ù noire paysagri-; ■*Boleun hbre accès àson marché naturel, la Noup telle-Angleterre, qui estcouverlede Tabriquea fCt d'usines. Ce traité nous valut une ère de ^prospérité sans exemple. En 1867 malheureu— ' rsement, le gouvernement américain refusa de I le renouveler, et des deux côtés delà frontière eut recours aux larifs protecteurs r le gou-

-FlUK^S ,105

^nnimem 'àflâérïcain, afin de défendre contre la concurrence canadienne les céréales et les bois de construction de ses Etats de l'Ouest, le gouvernement canadien, afin de défendre contre la concurrence américaine les industries qu'il voulait créer et qu'il ne put créer. Le résultat à constater, c'est qu'à partir de 1871-72 la prospérité a disparu de la province de Québec, et que l'émigration a pris des proportions gigantesques, qui n'ont fait qu'augmenter chaque année.

Les émigrés sont, en partie, des journaliers et des ouvriers qui se croient assurés d'un meilleur salaire aux Etats-Unis ; l'immense majorité est composée de cultivateurs qui ont, autrefois, connu une grande aisance et qui ne veulent pas donner le spectacle de leur indigence dans la localité où on les a vus prospères et heureux. Pour tous ceux-ci, l'histoire est la même. Ils possédaient une jolie propriété libre de toute liypothèque; les mauvaises années sont venues, un premier emprunt a été facilement accordé par une compagnie de prêts hypothécaires, à sept ouhuitpour cent. Comme on obtenait l'argent de si bonne grâce, on a un peu majoré le montant strictement nécessaire — car on sait qu'avec de l'argent on gagne de l'argent — on se disait qu'on aclièterait un morceau de terrain, qu'on améliorerait le

■ lofi l'avlmr m PU l'Lr <;AN.M)iEN-rnA>-CAis I hétail, qu'on se procurerait des instruments aratoires perfectionnés, un phaëion plus conforlal»lc, qu'on consacrerait une somme plus impor-

Llante à l'instruclion des enfants, elc. Ces bon- ■

■ nés intenlious plus ou moins réalisées, il se I lllrouva qu'à la première échéance les produits J ■de la ferme n'étaient pas vendus et qu'on en 1 FsfTrait des prix dérisoires. Les prolectionnis- I fctes déclaraient que ce n'était qu'une yéne mo— I binentanée, qu'avec les nouvelles manufactures I FCanadienncs on allait revoir une ère de pros- 1 Irrité supérieure même à celle dont on avait i Cjoui avant la crise. Les libre-échangistes, 1

■ prédisaient le contraire ; mais ou croit facile- 1 I ment ce ([u'on désire. Bref, on pavait l'intérêt I réchu, en escomptant un billet à ordre à une I tbauque de la ville voisine, à huit ou neuf pour I ■cent. Les échéances d'intérêts se succédaient, 1 l}a vente de la récolte à des prix infimes ne I Kjuffisait pas à les couvrir et le billet <i ordre 1 K|M renouvelait, passait d'une banque à mte I notre, se divisait en deux ou trois elTets négo- 1 peîables, atteiijnait une somme considérable 1 uju'il fallait enfin solder au moyen d'une nou- 1 Kvelle hypothèque. Avec le premier terme d'ïn- I

■ térèt échu sur le nouvel empnml hypothécaire, ] I l'usurier cuirait, en scène; car ces banques de I I jretiteviilen'accordent qu'un crédit 1res limité. I rEt c'était le commencemenl de la fin. j

jtefeiuwmHriuy^ 167'

Lé négociant qui vît du crédit, réussit assez facilement à se relever de deux ou trois chutes; le propriétaire foncier se relève rarement, lorsqu'il a seulement glissé sur la pente de rhypothèque. Chacun sait que, même dans les années de prospérité, un cultivateur ne peut payer huit pour cent d'intérêt. Combien reste-t-il de propriétés aujourd'hui, dans la province de Québec, qui ne soient pas'grevées d'hypothèques de mille à cinq mille dollars, à sept et huit pour cent?... En vérité, la situation est on ne peut plus grave.

Il y a déjà longtemps que tous les Canadiens aimant leur pays déplorent amèrement et combattent par la parole et le journal cette calamité nationale de l'émigration aux Etats- Unis. La plupart s'insurgent surtout contre le luxe, les dépenses exagérées, dans lesquelles ils voient la principale cause de la ruine des familles. Il est incontestable qu'il y a deux ou trois générations, on aurait vécu largement avec le même revenu qu'on déclare insuffisant aujourd'hui; mais il n'est pas facile d'établir une ligne de démarcation entre le nécessaire et le superflu; les notions du bien-être se modifient constamment, et tous les produits que l'industrie moderne jette à profusion sur les marchés multiplient nos exigences et nos désirs. Le besoin de ce que nous appelons le

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