l/.\VE\lR llir J'EITLE CAXAtlJEN-FBAXÇAlS
Dans la province de Quéltec, notre laiigtie.l
if jouit des mêmes préroijalives que dans lai
vieilli! Krance ; mais là, aussi bien que dans j
I tout le rcsic de l'Amérique, un damjer sérieux I
I la menace : VAitfflicisme,
h'Anfj/ictsme, uoi/à V ennemi, tel a été lej
I mol. d'ordre d'iuie canipayue entreprise, il y a j
quelques anntV's, par quelques oryanes patrio--]
tiques de la presse canadienne (i); celle cam-J
payne, mallienreusement, s'est poursuivie et I
j se poursuit encore au milieu de riadiiîéren)ce,
I presque g<^néralc de notre population, et l'en-*
1 nemi eonlinue ses ravages.
La langue anglaise a emprunté beaucoup k\ t la nôtre, mais elle a donné à presque tous les Imots empruntés une sit|nilication différente de E celle qu'ils ont conservée en l'rançais. Ainsi tau mot « lecture » les anglais ont donné le bsens de « conférence » ; de « salaire » ils ont rtùisalary, qui signifie rémunération; le traite- • l'Oient d'un ministre, l'indemnilé d'un député, I les appointements d'un employé, le salaire, I d'un ouvrier, les gat|es d'un domestique tout ■ I cela se traduit par sa/ary. On comprend quai I pour un (Canadien-Français, qui a tous les jours \ l'occasion de lire et de traduire de l'anqlais, le '
. Noire poile nalîons], M. Frichelle,
SIÇTV^'».. *-'•'.■.■■-■ IWiniK CANADIEN-FRANÇAIS I Sq'
terrain soit très glissant et qu^il faille être constamment sur ses gardes. Aussi tous les jours pouvons-nous lire dans nos journaux des phrases comme les suivantes : M. X... a fait une /ectnre à la salle Saint-Jean-Baptiste. Le salaire des ministres. 11 est rumeur que... (It is rumoured). J'ai rencontré M. Z... sur la rue (on the Street). Les employés dyxservice civil (civil service), etc., etc. Les ternies techniques se rapportant à la plupart des industries nouvelles, aux inventions mécaniques, aux professions et métiers acclimatés chez nous depuis la conquête, nous les avons empruntés î\ l'anglais ou traduits de la manière la plus commode possible. C'est amsi qu'une locomotive se nomme au Canada engin (engine) ; une écluse, dame (dam) ; une force hydraulique, pouvoir (Veau (water-power). Du mot anglais Registrar (conservateur des hypothèques), nous avons fait Hégistrateur ; V^s'^i^Xani de ce fonctionnaire se nomme dépuié-régisirateur (deputy registrar). L'interrogatoire d'un témoin devant un tribunal se divise en trois parties indiquant que des questions ont été posées par l'un ou l'autre des avocats : Ve.ra- 772eAi-^/i-r//^/*(exaniination-in-chief), les transquestions (cross-questions) et le rêeaamen (reexamination); déposer un document au greffe du tribunal se dit souvent yz/rr (file), etc., etc.
Bl^o l'avenir m: pblplk ta-nadien-français '
■ Je ne parle pas des fautes grossières qui Bdécoreul les enseignes de nos bouliques (ffromeâries, marchand rie provisto/ts, marchandises wjiches, etc.), dont, grâce à cerlaiiis journaux, ■tpersonne- maintenant n'ignore le ridicule.
W Où ce système d'emprunts à une langue P'iitrangère nous conduira-t-il?
P Certains de nos compatriotes, prenant au ■isérieux quelques paroles flatteuses de trop , ft^malilfs louristes, déclarent que nous parlons ' mran français plus pur que les Français de France ■et soutiennent que nous avons conservé la Piaugue du svu' siècle. D'autres, un peu moins ■oplîmisles, réclament cependant pour nous le Bdroit d'emprunter à la langue anglaise tous Bes mots dont nous avons besoin. N'a-t-onpas Kwclimaté en France, disent-ils ; wagon, turf, Kockcy, flirl, etc. ? Pourquoi o' use rions-nous fejas de la même liberté ?
■ Le langage que nous parlons est resté celui J mpxi xvri» siècle en ce sens que notre vocabu- j KlHire est aussi limité qu'il y a deux cent anSj \ Pet que nous sommes encore réduits aux 1600 ■Atots dont se servait Racine. En France la Hsngue s'est enrichie en puisant à ses sources viralurelles, qui sont le grec et le latin, tandis- 1 Ij^e chez nous elle s'est appauvrie en emprun- 1 Biant à l'anglais des termes qui la défigurent et ' t'ia rendent impuissante, comme dit Edgar ^
^^SSÇtÉMk 'ISO PEUPLE GANADIEK-FRAKÇAIS l4l
Quînet, à exprimer le génie de notre race.
Si encore cette introduction de termes barbares pouvait avoir pour effet d'établir, entre nos compatriotes anglais et nous, une concorde, une harmonie plus parfaites ; si elle pouvait être considérée comme une gracieuseté à leur adresse, Tanglicisme aurait une excuse. Mais il n'en est rien, et les Anglais ne nous savent aucun gré de ces concessions.
Nous ne pouvons lious permettre d'emprunter aux Anglais, comme pourraient le faire nos frères de France, pour deux raisons principales : La première, c'est que les mots anglais que nous franciserions ne seraient francisés que pour nous et resteraient des barbarismes pour le reste du monde ; les seuls termes étrangers qui ont été introduits en France, l'ont été par de grands écrivains, avec la complicité des grands journaux parisiens, ou par les grands journaux parisiens avec la complicité «de grands écrivainsetplus tardavecla sanction de l'Académie. La seconde, c'est que la j)ente de l'anglicisme est trop glissante; nous ne saurions pas nous limiter et nous tomberions bientôt dans le patois. Toute langue qui se détache, dans ces circonstances, de l'un des grands idiomes littéraires du monde peut diflicilement réussir à être autre chose qu'un patois. Non seulement
W-iîl-i l'aVKSIR DL PELiPLE CANADIEN-FRANÇAIS 1
■ nous (levons proscrire l'anglicisme, mais nous l^flommcs tenus d'être plus puristes que /(?* ^^'"rançais de Fra/ice eu.r-mêmes.
■ C'est dans celle question de l'épuralion de ftiiotre lanyue que l'on peut le plus l'acilement Kdemiindei' à tous les Canadiens-lrauçais ayant Pbu cœur quelque patriotisme, de joindre leurs véfTorls; car ces efforts n'impliquent aucun sacrirfice réel. Il suffit qu'à Montréal et à Québec, ftiUne élite, plus nombreuse qu'elle ne l'est «aujourd'hui, déclare une guerre sans pilié à Krauglicisme et au barLarisme, l'émulaion et, ■disons le mol, la vanité feront le reste. Quand , Bon pourra compter à Montréal cent jeunes qens Hpai'Iant un français absolument irréprochable; Byiaiid viuijt avocats de notre barreau seront Kli état de plaider devant un tribunal comme ! RlOurraîent le faire des avocats français As , Krovince; quand il y aura à la législature de ^Québec dix orateurs en élat de prononcer un | Rolscours qu'un conseiller général de déparle- Hnent pourra lire sans sourire ; quand surtout KOs jourualistes en seront arrivés à avoir honte | Hi faire des fautes de français, alors nous | Bourruas ôlre certains que le travail d'épura- Boa de notre langue sera eu bonne voie. Nos Heunes gens acceptent bien un élat d'infériorité Kénérale qui est commun à tous ceux avec Hesquels ils sont journelleineiit eu contact ;
grH^v; V-:..:-.-
fistainx ganàdiéx-prançais i43
jamais ils ne se résigneront à une infériorité qui sera particulière à un certain nombre d'entre eux et pourra être constatée à chaque instant.
Songeons-y pendant qu'il en est temps. Il ne faut qu'un peu d'effort. Nous en sommes encore à cette phase heureuse où un mouvement patriotique peut se propager sans entraves et exercer en môme temps dans tous^ les centres canadiens-français une influence immédiate. Dansnotre province, tout le monde, pour ainsi dire, se connaît. Nos frères émigrès aux Etats-Unis, ou du moins l'immense majorité d'entre eux, n'ont pas encore rompu les liens qui les attachent à nous; ce sont des émigrés d'hier, qui, presque tous, conservent un vague espoir de revenir au pays, aussitôt que les circonstances seront favorables. Leurs journaux se modèlent sur les nôtres ; l'esprit qui les anime est le n:)tre ; leur sens du beau, du bon, du bien, ne s'est guère modifié dans les villes américaines, puisqu'ils se mêlent peu à la population de langue anglaise. Si donc tous nos jeunes ^compatriotes ayant reçu une éducation classique se disaient : détruisons l'anglicisme, débarrassons -nous de cette entrave qui arrête notre développement intellectuel à sa source même, l'œuvre serait bientôt accomplie. Nous apprenons une lan-
fcl44 I.'AVENrR DU PËr PLK CASADIE.N-FRANÇAIS ^
Bttue étrangère d'une manière snffisanle en nioins d'un an d'èhade ; pouri^uoi ne corrige- ■ïious-aous pas quatre ou cinq renls barba- Kirismus, anglicismes et négligences de Inni^age ' |-:dnns le même temps. '
P En France, l'homme qoi, ayant reçu une J RtOiine instrucl-ion primaire, est pris en flagrant 1 k:délit de locutions incorrectes, se sent tout bon- J Kteux. C'est ce &cns-!à qui nous manque ; mais 1 IrS J a plus, ce sens chez nous a èlé retourné, 1 EiH existe dans la province de Québec nn état I Rd'esprit qu'un lecteur français ne s'explique- J irait guère et qui, de l'ait, n'est pas explicable, 1 uin état d'esprit unique au monde peut-être. 1 Rpans ce réseau de la médiocrité qui nous J ■étreint et retient tout â son humble niveau, il I Ki'est presque personne qui ail le courage de ] Ij^'afTirmer homme de progrès. On a honte de j B;liien parler sa langue et surtout de la bien I 1 prononcer, si, pour ce faire, il faut différer de | li^Son entourage. « Voilà X..., qui parle d /a | mfi'a/tçaise » (c'esl-à-direenhon français), dira- 1 Pï-on et... c'est incroyable, mais c'est comme I Kcela, X.,.,qui prononcera miroir, mois, oiseau^vJ Vmain, tard, au lieu de mîrouèrp, motiâ, oué—Ë m,eeaii, min, (unl^ sera voué au ridicule. 1
I 0 mes compatriotes, quand nous aurons I I émondé et épuré notre belle langue, quand 1 I nous lui aurons rendu sa limpidilé, sa clarté, ]
r IBiUft eUUDtSH>KAJIÇAI8 i45' son élégance incomparables, il me semble que notre race aura fait un grand pas dans la voie du progrès. Chacun de nous pourra énoncer clairement ce qu'il concevra bien et sentira profondément ; nous aurons retrouvé un organe. Nous serons au niveau des autres peuples ; nous pourrons produire et créer ; nous aurons à notre service toute la puissance du verbe.
iSrXE DES HALTES ETrD
n horizon, B^Ug- '
doute, il Mt bon
« 1rs, pour toive des chemi ( de fer, des batenux s vspe
0 la diijnilé d'im grand p
GAlCAi>iHEf-FB^UfÇiUn I ^7
€ Les télégraphes électriques « sont, sans doute, admirables m pour transmettre la pensée « avec la rapidité de l'éclair, « etc., etc. Mais il serait très « important aussi de savoir « quelles paroles et quelles « pensées nous transmettrons « si vile, quels hommes nous m mettrons sur ces chemins de « fer et sur ces bateaux à vam peur, quels citoyens, enfin, « nous enverrons à l'étranger, « représenter l'honneur de notre « pays » (Mgr Dupanloup : De la huute éducation intellectuelle j p. 6i).
Je suis forcé dans ce chapitre d'alléguer des faits, de soutenir des propositions qui, en dehors de la Province de Québec, ne sont plus guère contestés à notre époque. Dire qu'un peuple ne peut prendre rang parmi les autres peuples que s'il est leur égal par la culture intellectuelle, que l'ignorance ne peut engendrer la grandeur, que celui qui est chargé d'enseigner une science doit en connaître tous les secrets, ce sont là de ces vérités qui paraissent naïves, tant elles sont incontestables. Combien cependant qui n'en sont pas convaincus, dans notre pays; combien qui sont encore remphs de cette vieille illusion ; la sagesse des nations primitives, le bonheur des nations arriérées!
1^8 l'aVEMR DI l'Lll'LE CA%AIHEN-FRANÇA1S H
La question de l'éducation est l'une de ccl'^ les sur lesquelles nos ccimpalrioles sont 1^1 . plus divisés ; elle a douné lieu en ces dermer^fl temps à de nombreuses polémiques et engenifl dré, je le crains, beaucoup de partis pris &^Ê d'entêtements. fl
Lorsqu'il s'agit de la diffusion de l'isstra&s tion primaire, de l'eacouragemcnt à donne^fl aux écoles communales, tout le monde e^H d'accord et chacun pérore à qui mieux mieugfl sur les bîenraits de l'éducation, excepté toute'fl fois un certain nombre des principaux înté^| ressés. Cçux-ci, pères de famille peu à l'ais^fl ou d'un esprit trop borné, prélendent queS leurs enfants en savent assez, que le tempS' J passé i l'école est perdu pour le travail; et 4 l'on ne va pas plus loin. Le spectre de l'ms-^l truction obliijatoire, qui, du reste, n'a pa^fl encore osé se montrer ouvertement au Canad^B recule devaul le respectable princip:- de l'attiB lorité paternelle. La question est résolue. H
Il est tout naturel que l'Iiomme de nos claârfl ses dites instruites, qui n'a aucun point deS comparaison à sa portée, qui ne rencontre^ quedes gens ayant h peu près la même soiBiaMfl de connaissances que lui, qui vit en dehors d^B tout mouvement littéraire, scientilique et arti^H tique, loin de toute bibliolJiéque,et qui n'a p^9 eu l'avnntiiije de bénéficier d'une instrnctitqH
VADIE.\-FRA>-ÇArS I^Q
'tmiversitaire élevée, trouve éyalemeiit tju'H en sait assez. Comment lui persuader le contraire? N'a-t-il pas appris, naguère, les dates auxquelles ont eu lieu nombre de batailles, de faits d'armes glorieux, de prises de citadelles? Ne se rappelle-t-il pas encore les noms des vainqueurs et des vaincus? N'a-t-il pas traduit jadis César, Virgile, Horace et Homère et les Pères de l'Église? N'a-t-d pas lu Corneille, Racine, Boileau, plusieurs comédies de Molière (édition corrigée à l'usage de la jeunesse), les Harmonies' de Lamartine et les Contemplations de Victor Hugo? Que peut-on exiger de plus?
Il existe une moyenne d'instruction composée du maigre stock de latin et de littérature emporté du collège, dos renseignements multiformes puisés dans les journaux, et des éludes professionnelles que nul ne peut dépasser sans concevoir une fort haute idée de sa science.
M.X..., citoyen éminent de Montréal, a rencontré M. Z..., citoyen non moins é minent de Québec. La conversation a été des plus relevées, et tous deux se sont quittés enchantés de leur savoir mutuel et respectif. M. X.,. a causé pertinemment des œuvres de Bonald, du comte de Maistre et de Monfalembert; M. Z... a cité avec à propos quelques traits méchants de Louis Veuillot, rappelé quelques
I I50 LAVKMB DV l'EL'PLE CAXAIHEN-rHAKÇAIS
r phrases « risquées » de ce ma/propre de '■ Zula et critiqué cet e.rafi^ de Victor Hugo I « qui avait beaucoup d'iiiin(|inalioii, mais dont I le jugement avait Hh faussi^ par les mauvEÏ- 1 Bcs leclnr'es»,Les quelques profanes quieiilnu- ' raient nos deux compatriotes étaient émer- ' veillés... En vérilé, il faudrait être bien exigeant pour demander plus aux citoyeas I dirii|eants d'aucun pays.
Et puis, après tout, tant de science est-elle f nécessaire pour faire un beau speech et deve-. P-nir un illustre tribun?
«Quel besoin avons-nouH d'études ardues et
mpliqnécs, diront ceux de nos hommes ins-
' fruits qui ne s'illusionnent pas sur l'étendue
I de leur savoir; noire peuple en sera-t-il plus
r heureux? L'instruction donnée dans nos colIè-
I ges classiques et noire université nous a
[1 amplement suffi jusqu'à présent ; pourquoi ne
L conliuuerait-elle pas à nous sullire? » Nous
B pourrions à la ritjueur, répondrui-je, nous
p passer de latin, de grec, d'extraits d'auteurs
r classiques et même d'histoire. On manque rar&J
ment de pain pour ne pas savoir ces choses}
les jouissances du cœur sont aussi fécondfiS
pour les simples que pour les lettrés; mais on
déchoit comme peuple, on perd, peu à peu,l
tout sentiment de fierté, el l'on prépare leSi
voies à la domination étrangère. Dar, ce sont
RyJÇT.»^^..-.-..*-^ ■■ ■^■■■- ■ . ■■ ■ ^ ■ ^ ^^AHADIEK-nunÇAIS 15!
Siiàienient les peuples les plus cultivés qui dominent et qui absorbent les autres.
Cette vérité, je le sais, ne s'imposera que difficilement à Tesprit d'un grand nombre de Canadiens. Nous sommes si habitués à la routine peu compliquée de notre existence villageoise et citadine, si bien protégés contre tous les courants du dehors que plusieurs considèrent notre force d'inertie comme un rempart contre la décadence et qu'ils redoutent le progrès.
Dans la petite ville souriante et gaie où la vie se déroule avec son activité facile, son indolence aimable, oh se demande ce que la science viendrait faire, quel rôle elle serait appelée à jouer, quelle somme de bonheur elle pourrait ajouter à celui que l'on possède déjà.
Certes, c'est une piètre satisfaction que de pouvoir raisonner sur le sujet et l'objet, la finalité et la causalité, l'être et le non-être, la représentation et la chose en soi. 11 peut être quelquefois superflu d'avoir approfondi les grands problèmes de la sociologie et de l'économie politique.
Tout le pédantisme des savants en us ne vaut pas, peut-être, la poignée de main cordiale, le bon gros rire jovial, la phrase hérissée de barbarismes et d'anglicismes, mais sans prétention et sincère, du bourgeois cana-
dien qui nous invite à prendre une consommation ou à faire une partie de whist, tout en causant politique ou cheval.
En somme, on ne demande pas au médecin de faire de savantes dissertations sur la bactériologie ou l'histologie, mais seulement de donner le remède approprié au mal dont on souffre et d'être aimable et gracieux avec ses clients. On n'exige pas non plus d'un avocat qu'il plaide en termes aussi noblement académiques que M® Barboux du barreau de Paris. On se contente de lui vouloir une grande probité, de la discrétion dans la façon dont il établit ses mémoires de frais, une connaissance profonde des habiletés de la procédure, une ample provision de précédents, de décisions de tribunaux supérieurs s'appliquant à tous les cas. On aime, avec cela, qu'il parle longuement, verbeusement, et qu'au temps de la lutte électorale, il puisse faire quelques speechs éloquents pour son parti.
De ci, de là, il y a bien un certain nombre d'àmes romanesques, éprises d'idéal, aspirant à la beauté esthétique, qui voudraient tout connaître et tout approfondir et tendent de toutes leurs forces à des jouissances plus nobles dans une vie plus haute. Mais ce sontlà des chimères que l'on noiera dans l'alcool, que l'on épuisera dans les tourments et les
vi»lii|jt.(^s (lu jtirl. e( t[iii, dans (oii^ les cas, s'envoleront d'elles-mêmes, lorsque l'âyc, les soucis, les tyrannies di la vie enfin feront prévaloir la raison et le sens pratique.
Ceux dont je traduis ainsi l'opinion trop commune se démentent cependant eux-mômes par une remarquable inconséquence. Ils comprennent, en effet, si bien qu'un peuple ne peut se maintenir indépendant et fier au milieu des autres peuples sans participer ù la vie intellectuelle générale, sans grossir leur trésor de gloire de ses propres trésors, qu'ils multiplient les grands liommss de province et les célébrités locales dans des proportions réellement inquiétantes.
Le désir Ai briller pour quelqu'un de chez soi, de se voir embelli dans un autre, est si fort qu'à défaut d'iiluitrations réelles nous nous en créons d'imaginaires. A défaut d'éloquence, nous glorifions la faconde, ù défaut d'idées neuves, les lieux communs, A défaut des maîtres notre admiration salue les exécutants.
Nos compatriotes satisfaits par celte bonnôte médiocrité, cet:e gloire pour la consom-
p.iji l'ave.sik Dr j>r:n'i,i; cA.wiiinN-riiA.vçArs m
mattoi) domesliqiie, el se co[nj>lHiïaiit dan^| le stiititnent, do leur Imnihle I ic;n-ôtre, sel CpriieiU pratiquL's: il ne Il'ui- vient probable-fl ment pas à l'esprit qu'ils manquent de patrio-^
, tisme ; car ils se Ijaltraîcut courageusemeQifl pour diïfeudre leurs foyers ou leur nationalitM menacés. El c'est à la faveur de ce calmel optimisme que l'espril américain pénètre au! milieu de nous. '
Qu'on ne dise pas qu'il faut laisser les cho- ] fies suivre leur cuurs, ne rien liâler, et qua J tout viendra eu son temps, que le développe-B ment do nos ressources s'accomplira d'unefl manière normale, sans elïorts de notre part :fl le monde marche vile depuis le commence— ■ ment de ce siècle et il faut i>trc armé de tousï les instrumenis du progrès pour ne pas être a laissés trop en arrière. Nous ne pouvons plus '
! nous contenter d'un proijrès qie j'appellerai J « progrès de consommation »; car nous a&9 diiférons absolument en rien de nos pères eM de nos grands-pères, si ce n'est que nojM besoins se sont accrus et que nous d^peusoafl plus qu'eux pour vivre. Xous sommefl
■ entrés, en outre, dans une ère où la passioflB
' des voyarjes est devenue yénérale, où le mondM est envahi par des touristes cosmopolîteàfl nous ne pouvons plus dissimuler notre média^| crité et notre iqnorauce sous les dehors d'uiS
bonheur paisible et idylb'qup. Pendant longtemps, noire existence n'a été connue que de DOS voisins et compatriotes anglais. Lorsque nos frères de France nous ont découverts, ils ont été émerveillés du courage avec lequel nous avions traversé un siècle d'abandon en conservant l'héritage transmis par nos ancêtres. S'attendant à nous trouver absolument ignorants, ils ont été surpris de constater que le niveau de l'instruction primaire était aussi élevé, chez nous, que dans tous les autrespays du monde, excepté l'Allemagne. On nous a étudiés quelque peu au point de vue économique et social, plus encore au point de vue pittoresque; un jour on s'avisera de se demaader: mais ce peuple qui n'est déjà plus de la première jeunesse, — car on vieillit vite par le temps qui court — ce peuple canadien-français, que fait-il, que produit-il ?
Déjà, en 182^, un écrivain de la Revue d'Edimbourg, parlant du peuple américain, s'écriait : « Qui, dans les quatre parties du monde, Ht un livre américain, va voir une pièce américaine, ou une statue, ou un tableau américain? Qu'est-ce que le monde doit aux médecins ou aux chirurgiens américains ? Quelles nouvelles substances leurs chimistes ont-ils découvertes? Quelles nouvelles cous-
■ 150 i.'ave.mr du peuple r^iXADi en-français
■ tetlalions leurs astronomes onl-ils aperçues 9 Çiii boit dans un verre américain? Oui mange;
■ dans de la vaisselle américaine? Qui porte un
■ balnl ou dort dans des draps américain»? » Le
■ temps n'est peut-être pas très éloigné où on m ee fera les mêmes questions à notre sujet.
I IL y a dans notre histoire des pages si
■ belles, si héroïques; nos ancêtres ont si bieB. B incarné l'Ame ardente et chevaleresque de la Wt France d'autrefois; on sent au fond du cœur'
■ canadien un tel amour de la mère-patrie, que- ■i notre peuple, dans son ensemble, forme pourl
■ les écrivains et publicîstes français une entité j
■ très sympathique. i
■ Ceux d'entre eux qui, jusqu'à présent, se I :Bont occupés de nous, séduits par la merveil-
■ leuse légende de notre passé, se sont tus,, B- pour la plupart, indulgents et courtois, suri I les défectuosités de notre culture et le ridi-i ■- cule de nos mœurs « politiques ». Nous leuri
■ sommes reconnaissants du bien qu'ils disest I de nous; nous leur en voudrions peut-être de
■ -fie montrer sévères à notre égard, et leupd I «ympatbie nous est un précieux encouraga-J W ment. Mais disons-nous bien qu'il n'en sera 1 I pfis toujours ainsi et qu'un jour viendra où \ W l'on ne uous ménagera pas de dures vérités. J m Notre cœur eu soignera peut-être, 3 B .Si j'iasislc sur ce point, c'est que, dans notre ]
r^yr -'-■■/ \r ■ 1
^.nUPLE CANADIEN-FRANÇAIS I57
situation géographique et ethnographique, ùous ne pouvons pas être indifférents à Topinion étrangère, surtout à celle de la France; c'est, comme je l'ai déjà dit, que la plus sûre garantie de notre conservation nationale, c'est la fierté ; et cette fierté, elle doit reposer sur la conscience de notre valeur, sur le sentiment que nous remplissons dans le Nouveau- Monde une mission haute et ulile. Si nous ne produisons rien dont nous puissions être fiers, si nous ne nous affirmons pas par des qualités précieuses, par des (ruvres fécondes, notre peuple finira ])ar être classé, comme une quantité négligeable, parmi les peuples inférieurs. Notre patriotisme s'affaiblira à mesure que s'éloignera le passé; ridée française s'éteindra et les enrichis passeront peu à peu dans les rangs des autres races où ils pourront plus facilement satisfaire leur vanité, leurs désirs de prééminence et de distinction. Les huit cent mille Canadiensfrançais qui ont émigré aux Etals-Ujiis, les fils de ceux-ci surtout, dont un bon nombre certainement auront fait fortune, oublieront ce pays qui ne leur rappellera plus rien de grand, ne leur parlera plus que de luttes stériles; ces Canadiens se détacheront pour jamais de notre vie nationale, pcmr jamais renonceront à la nationalité française.
^^B On parlera franviiis pendant longtemps ^^Kêncore, pendant des siècles siins doule, sur ^" les Lords du SaJiil-Laurenl; le peuple pauvre et ses politiciens de plus en plus bruyants resteront fidèles à une Jiinguc de plus en plus I délëriorée. « £t jusqu'à ce que Pabsorft/on mtoit conip/i'ie, comme disait FicLle au peuple psllemand en 1800 (1), o/i fera ili-s frarli/tltons s livres scolaires tiiilorisr's dans la langue )ies barbares; c^est-à-dire ii l'usage de ceux wb( seront trop stupides pour apprendre la Hfl/Hywp da peuple domina-it ».
Mais, me dira-t-oa, nous avons produit,
1 relativement à notre population, depuis tre
l'âos, plus d'hommes dislinr|ués que nos voisins
s compatriotes des autres races. En effet,
L|ta certain nombre d'iionimcs de talent se sont
ïirmés raaltjré les diflicullès qui se sonl
Imposées à leur l'^closion, malrjré l'inertie
ttmbianle qui les enserrait, maigri' le peu d'ea-
Kiuragemeut quMs ont rencontré. Trois d'ea-
[re eux surtout, un poète, un historien et un
kciilptetir (2), ont fait connaître notre nom à
Bélrauger et jeté quelque ijloire sur leur
' 1. (flarfrn nn rf/e </ea(«Ww .V.K/o/i
ï. MM. KrtclicltB ell'flbbé Casgmii
1 oui éU
■ eo..roaQéa par
"Acodéinic trHiiijniSB, le premier pou:
r deux v
ol urnes de VBFB,
e BBfonil pour un ouvrage liisloriq».
•uupe d'Iudions,
par M. rii. llfLerl, a oblcnii urit m
(■Juille 1
ù l'cxposilroii de
:ANrtlIIKK-FRAKÇAIS IPQ
'pajs. û'anfrcs nnl. arrniiiili et are oui plissent cette tâche patriotique de' recueillir avec un soin jaloux toutes les reliques de notre grand passé (i); leur œuvre forme une gerbe admirable. Nous avons une histoire nationale que l'on enseigne dans nos i^coles, et c'est là upe puissante garantie de conservation pour un peuple. Voilà pourquoi j'espère, pourquoi je crois fermement en l'avenir de notre nalionalité. Mais combien de talents qui se sont éclipsés! Combien déjeunes gens pleins d'aptitudes littéraires qui se sont heurtés aux difficultés de la langue, à l'insuffisance de leur vocabulaire, et concluant à l'impuissance, ont vu, pleins d'amertume, disparaître dans la nuit cette muse qui leur était venue si souriante et leur avait murmuré de si douces choses. que leur crayon n'avait pu traduire ! Combien d'artistes se sont contentés d'écouter la beauté chanter dans leur cœur, de rêver de formes idéales et de cliefs-d'œuvre sublimes! Combien d'esprits ardents, curieux de savoir et de comprendre, ont été détournés des hautes études par l'indifférence qu'ils sentaient autour d'eux pour tout ce qui se rap-