Cilé par E. de Lavcleyc « Le socialisme contemporain
L AVENIR DU fELPLE CANADIEN-FBANÇAIS XXXVII
et de bonheurs factices. Nous avons môme fort tonylemps à marclier avant d'arriver jusqu'à ces régions ténébreuses où les avant-coureurs du progrès ont fait halle et d'où ils contemplent l'inconnu d'un œil morne.
Quand nous y arriverons, les voies, sans doute, seront (racées et nous serons éclairés d'une aurore nouvelle.
Pendant de longues années passées à l'étranger, j'ai pu constater combien, dans les vieux pays d'Europe, toutes les activités sont entravées par les cadres acceptés, les opinions reçues, les préjugés consacrés, combien les facultés d'action sont circonscrites ; combien d'entraves matérielles et convcutionnelles s'opposent aux activités généreuses. J'ai vu quel sourd mécontentement germe au fond des cœurs et combien sera pénible l'œuvre de reconstruction qui s'annonce pour l'avenir.
.V cùté des penseurs robustes cl des saiants austères dont l'œuvre élargit sans cesse sa trouée dans les ténèbres, s'agitent des légions d'esprits subtils, de dilellimlcs névrosés s'évertuant à distiller l'ondnc et le mysière, glorieux quand ils ont oincné un pAle sourire sur les lèvres deceuxqu'ils estiment des raffinés et des délicats. Peut-être soii(-îls, eux aussi, des précurseurs, mais comliien leurs efforts nous semblent maladifs, pétiildes et puéi'ils !
L'air pur, on le sent, manque à leur poitrine.
■ L'œuvre que nous, membres de la jeunesse canadienne-française, avons à accomplir, est au contraire, saine, vivifiante et virile. C'est une œuvre à^ hommes.
Nous avons à rassembler et à consolider les éléments de tout un peuple, qui tendent à se disperser.
Nous avons des voies à ouvrir à mille activités renfermées ou égarées, des déserts à peupler, une patrie à faire yrande et prospère. N'est-ce point assez pour satisfaire toutes les aspirations ?
Qui de nous n'a pas quelquefois caressé ce beau rêve : Depuis les bords de l'Atlantique, sur les rives de notre majestueux Saint-Laurent et dans les profondeurs où règne encore la forêt, des villes opulentes, enrichies de musées, d'objets d'art et de monuments, attirant à leurs écoles toute une jeunesse éprise des choses de l'esprit; des campagnes riantes aux voies bordées d'arbres, aux habitations coquettes, aux champs couverts d'une luxuriante végétation : une nouvelle France continuant au Nouveau-Monde et dans des conditions d'existence améliorées, les traditions éjectantes, courtoises et généreuses de la vieille mère-patrie ?
Ce rfive, il ne tient qu'à nous d'en préparer et d'en commencer la réalisation.
Presque tous les peuples ont été grands qui ont voulu être grands. Les efforts combinés ■ d'une foule d'hommes intelligents et énergiques produisent toujours et nécessairement d'heureux résultats.
Notre rtMe en Amérique peut êlre brillant. II suffit que nous le voulions.
Les maîtres de notre avenir, ce sont surtout les jeunes gens qui viennent de débuter ou qui débuteront bientôt dans la vie active et qu'aucune servitude faite de devoirs inéluctables n'a encore assujettis. Le père d'une nombreuse famille, qu'il soit négociant, agriculteur ou avocat, ne peut songer à donner à sa vie une orientation nouvelle. Sa route esttracée. Usera mtïmc nalurellement et presque légitimement hostile à toute réforme qui, utile à la masse, lui paraîtra désavantageuse pour les siens.
A nous donc qui sommes libres enroro de toute entrave, d'élever nos âmes à la hauteur de notre mission! Car les uiiif/l ou trente im/i'/cs t/iti vont suivre seront pour noire ejrislc/ice ludionale une période dècisioe.
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XL LAVKNIR I»lj l'ELlPLE CASAWES-FHA.NÇAl
yi une plus grande part de Iravail et d'initialîve s'impose à la jeunesse canadienne, tous nos compatriotes cependant peuvent, chacun dans sa sphère, conlriijuer à l'œuvre de consolidation nationale, quand ils n'auraient à metlre dans l'apport commun que leur foi et leur espoir en notre avenir. C'est surtout cette foi et cet espoir qui, disséminés au
. fond des cceurs de tous les citoyens d'un , nâme pays, constituent l'âme coUeclive d'un À
'^peuple.
On a demandé plus à nos pères qu'à :
. JIs ont eu à lutter longtemps et ils ont beau-i^ coup souffert. Nous n'avo;is, nous les lilsj ' qu'à garder intact, en l'améliorant df mesure de nos forces, le patrimoine qu'il nous ont transmis.
Mandataires des générations qui nous ovM ■précédés, lious n'avons pas le droit de lais! se l»riser la chaîne qui unit le passé à l'a' nir. Ou'adviendrail-il de l'iiumanité, si vivants reniaient le principe de solidarité i les lie aux morts? Que deviendraient tous lej stimulants à l'action, à l'ambition, qui r font ce que noua sommes, si, des travaux dét ceux qui ne sont plus, rien ne devait subsisterai
l'avenir du peuple canadien-français xli si l'arbre planté et arrosé avec soin était coupé dans sa croissance ; si, dans le champ péniblement labouré, on ne faisait pas la moisson?
N'est-ce pas surtout parce que nous espérons que ceux qui viendront après nous continueront notre œuvre, que nous avons l'ambition de faire cette œuvre utile et belle?
Plus une âme est noble, plus est profond en elle le sentiment de la solidarité humaine ; mais l'égoïste lui-même désire transmettre A son fils le patrimoine que lui ont légué ses ancêtres. Tout homme aimant son pays s'efforce d'assurer aux générations suivantes la paisible possession des biens dont il a joui. Le savant, le philosophe, le penseur, assignent pour but suprême à leurs elTorts le progrès contiim de l'humanité tout entière.
Ne l'oublions pas, un peuple ne peut conquérir un droit incontestable à la vie que s'il ajoute quelques richesses au trésor commun des nations. L'idée de patrie impUque un ensemble d'activités, d'initiatives, d'efforts indépendants, des activités, des initiatives, des efforts individuels. De mémo que toutes les éclosions du règne végétal demandent l'action
I XLir L AVENIR nu PEVPLE rANADIEN-PIlANÇAIS
I du calorique, le souffle tiède des brises i^ly- I séennes, les rayons d'un soleil de printemps, I de m^me la réunioa de toutes les forces sym- L,pathigues qui résideut dans les groupements
■ bomoyènes d'individus constitue un milieu L propice à l'éclosion des fruits de la civilisation, r Ces fruits, ce sont les sciences, la pbilosopiiie, E' l'art, la poésie et ce qui en découle : une confc ception plus large de la vie el du devoir, un i idéal plus grand et plus beau.
1 Aussi chaque fois qu'un peuple est venu B.prendre place au concert universel; cliaque J I fois qu'un nouveau groupement, réunissant I I des conditions de force et de vitalité, s'est i I formé; qu'une agglomération d'hommes s'est - P'Jevtie, réclamant le droit dj vivre de sa vie pro^ vpre ; ou qu'un peuple d'une existence encore l' obscure s'est annoncé par l'affirmalion d'un J I vouloir, par la produclion d'une œuvre utile, I Eou par la manifestation de pouvoirs créateurs, I Idl n'y a eu de toutes parts, pour lui souhaiter J ria bienvenue, que des paroles sympathiques, I
■ Ainsi les Etats-Unis se déclarant indépen- J Ldant.8, l'Italie régénérée, l'Allemagne unifiée, le» J I États des Balkans arrachés à la tyrannie otto- J 1 manc, le Japon organisé constitutionnellemeot J
■ n'ont rencontré, en dehors de ceux que ces I I transformations ont pu léser, qu'un mur- I
■ mure approbateur. Car chacun sent qu'un peu- I
pie nouveau doit incarner une idée nouvelle. Les vieilles nations qui se débattent dans les chaînes forgées par le passé se disent que le frère qui vient de naître saura travailler, lui aussi, avec des forces neuves, au mieuxétre de l'humanité; qu'il fera des expérienceaintéressantes; que, grâce au nouveau-venu, une note inédite viendra peut-être rompre la monotonie des anciens errements- Tout peuple a son rôle à jouer, sa chose à créer ; et, lorsqu'il a ainsi affirmé son existence, sa disparition produirait, si peu qu'il eût duré, la même impression que l'écroulement d'un édifice élevé à grand'peine.
Ce qui nous menace, ce n'est pas, comme disait A. de Tocqueville, le flot grossissant de la population étrangère ; c'est l'invasion de l'esprit américain, le culte du veau d'or, la perle de notre ficrié, l'apathie, l'asservissement des âmes. Le mal est eu nous ; c'est en nous qu'il faut le détruire.
Ne laissons pas notre vie nationale se perdre dans des voies autres que celle que la nature et la tradition lui ont assignée.
Lorsque, chez un peuple, la fierté de la race
pXLTV L AVEMB ui l'ELi'i.i; l;.v^.^DIE^-:'«A^çAls ^commence à dts[iaralIrL> lorsqu'il a cess<> di Fse créiT des litres de yloire, surtout lorsqu'il ■ne met plus sa fllt^ire à rester ce qu'il fut et F subit paisiblement les modifications que l'éanger lui apporte, ou peut l'tro certain que veon existence est gravement alleinte. C'est ce que voient bien ceux qui, maigri' l'expérience ■ou passé, rêvent encore noire assimilation à Tï'élémeiit anglo-saxon,
La plupart de nos compatriotes ne comprenaient, comme je l'ai dit, qu'un patriotisme mili- Hant, et ils ne s'éveilleront à l'idée d'un devoir ;Bacré à remplir que si l'on menace leur relil^gion, leur langue ou leurs biens. D'autres, Remplis de boiuies intentions, n'entendent' développement de noire nalionalité que ^'aprés certaines lois, en vertu de certains xirincipes trop étroits pour l'âge moderne et' i)our le rôle que nous sommes appelés à jouer tÈn Amérique. Un bon nombre, enfin, paraissent s'imaginer qu'en bataillant les uns contre' bs autres, el en menant grand bruit autour de ■ leurs querelles, ils assurent l'avenir de la patrie.
Toutes ces causes expliquent le peu de pro-
jue nous avons fait depuis vingt cinq ans,
Pour assurer à notre nationalité, une vie
ijue rien ne pourra plus menacer, il nous faut
tout d'abord : régénérer notre belle langue que l'anglicisme est en train d'étouffer ; déployer notre activité dans tous les champs où elle peut utilement s'exercer; chercher à produire des œuvres conformes au génie de notre race ; tirer parti de toutes nos ressources intellectuelles et matérielles, en même temps que nous nous efforcerons d'unir tous les rameaux de la famille canadienne-française en Amérique. Jamais tâche plus importante et plus belle n'est échue à la jeunesse d'un pays,
■ Notre situation n'a rien de désespéré, loin de là; cependant, si nous ne secouons pas noire indifférence, qui sait si dans vingt ans il ne sera pas trop tard ?{i) La mort d'un peuple est chose lente et obscure, les symptômes en sont peu sensibles au dehors, et celui qui doit disparaître ne s'aperçoit de son état que lorsqu'il est trop tard pour réagir.
Que tous ceux qui sentent dans leur poitrine battre un cœur ardent et fier, s'associent à l'œuvre commune !
Parmi les ouvriers qui travaillent à la cons-
I. Des peuples sont tombes des plus hi civilisation a la ruine et à la acrvilude pour s't'Ire abandon' nés pendant, deux (|énërations. (.Monlesrjuicu).
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K-truclioii (i'un <!'dificc, il en esl qui contents ^d'ac«ompIir leur tSclie quotidienne et de pertcevoir leur salaire, quittent leur travail chaque I Boir, y reviennent chaque matin, mercenaires ^indifftîrenls, sans jeter sur l'œuvre à laquelle VôIb coulribueut, un regard ému ou satisfait. TCaulres, au contraire, abandonnant de temps |A autre, la (ruelle et le marteau, s'éloiijnenl llentement hors de l'ombre des murs et consl latent d'un air heureux les progrès réalisés. Wlis regardent comment la façade se détache Véans la perspective, ils suivent des yeux l'ali- [nement des coltmoes, l'enlacement des arabesques, ils éludient avec intérêt l'effet que kl'enseniblc produit dans le paysage, soucieux uurtout que l'œuvre de leurs mains ne le cède i aucune autre en beauté.
Je demande à mes jeunes compatriotes d'éti'e «s ouvriers inlelliijents, épris de leur œuvre ^t intéressés à ses résultais.
I Ce livre que je leur dédie, que je dédie à lea amis, aux amis de mes amis, n'a pas l'autorité que confèrent l'âge, l'expérience et le ■avoir. II n'est que l'ardente prière d'un pades patriotes. Puisse-t-il, au moins, Bveiller quelques pensées généreuses, inspirer melques espoirs, confirmer quelques résolutons viriles !
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Je suis forcé de dire de dures vérités; je froisserai peut-être quelques susceptibilités ; qu'on me pardonne 1
Ce serait un enfantillage ridicule que de vouloir cacher notre état à ceux qui s'intéressent à nous, ou de vouloir nous le dissimuler à nous-mêmes. Il faut au contraire nous rendre bien compte des maux dont nous souffrons et mettre nos plaies à nu, si nous voulons en trouver la quérison.
Dans la première partie de cet ouvrage, j'étudie les phases successives de notre vie nationale depuis la fondation de la colonie, l'esprit qui a inspiré nos ancêtres et les dangers qui nous menacent. Dans la seconde, j'essaie d'indiquer les moyens par lesquels nous pourrons conjurer ces dangers et assurer l'avenir. Dans la troisième enfin, je recherche quelle sera en tenant compte des circonstances actuelles et des événements qui se préparent, la place définitive que nous occuperons sur le continent américain.