‹ L'avenir du peuple canadien-françaisChapitre 4 sur 61 · AVANT LA CONQUÊTE · texte numérisé non relu

AVANT LA CONQUÊTE

« Mon esprit, se reportant dans le passf>, se plaisait à se rappeler les hauts faits et les trauaux inouïs de ces intrépides Canadiens,'qui, tandis que ce vaste continent était encore presque entièrement inconnu, le parcouraient cependant dans toutes les directions et sur une étendue de plus de 1800 lieues, apprenaient à des milliers de peuplades sauvages à connai'tre et à respecter avant tous les autres le nom français. En effet,

quoique^ par une malheureuse insouciance^ on paraisse V avoir oublié^ toutes ces immenses contrées qui s^ étendent depuis le Labrador et la baie d*IIudson jusqu^au Gol^e du Mexi^ quCy furent jadis reconnues, visitées, par^ courues dans tous les sens par ces infatigables Canadiens que la tradition nous peint audacieux, conquérans sans généraux et sans armée, navigateurs intrépides sans marine, commerçans sans richesse et savans géographes sans compas » (M. MiJbert ; Itinéraire pittoresque du fleuve Iludson),

« Les Canadiens ne songeaient qu'à la gloire militaire, bien qu'ils dussent servir sans être payés » (l'abbé Raynal).

Il semblera peut-être, au premier abord, qu'il y ait une certaine vanité d'un autre âge, ou plutôt d'un autre hémisphère, à réveiller un passé vieux de trois siècles pour proclamer le rang social qu'occupaient nos ancêtres. Nous pourrions, sans doute, laisser dire ceux qui veulent voir en eux des fils de paysans taillables et corvéables à merci, des serfs attachés à la glèbe (i). Lorsque toute

I. Bouquinant un jour à Paris sur les quais, je trouvai un volume sur le Canada, dont l'auteur se nommait, je crois. Cheville ou Chevillon ; l'ayant ouvert au hasard, je tombai sur ce passaye : « Les 60,000 serfs qui existaient dans la Nouvelle France, en 1760, sont devenus un peuple de près de deux millions ».

l'avenib du peuple canadien-français 3 trace de privilège, de tyrannie et d'oppression a disparu, le passé, récent ou lointain, ne devrait-il pas être simplement le passé, sans que nulle rancune subsistât, sans qu'aucun regret survécût ? Les familles, les races, les peuples, du reste, ont été tour à tour vainqueurs et vaincus. Qui sait si les ancêtres des gentilshommes de François i" ne furent pas, en des âges reculés, dont le souvenir ne nous est pas parvenu, les serfs des ancêtres des corvéables féodaux ?

Les premiers colons de la Nouvelle France eussent-ils été, d'ailleurs, il y a trois siècles, quelques-uns de ces malheureux ilotes que La Bruyère nous peint comme « des animaux farouches, noirs, livides, brûlés par le soleil, se retirant la nuit dans des lanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines », nous ne songerions pas à les renier et nous n'aurions point houle de notre oriijine. Nul au monde n'a le droit de dédaigner l'homme qui a passé dans la vie ployant sous le poids d'un trop lourd fardeau et qui a souffert plus que sa part des injusiices et des inégalités sociales.

Chez nos pères, dans tous les cas, l'hérédité de l'esclavage aurait été effacée par celle de l'héroïsme. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que nous sommes les descendants de

soldats el d'hommes libres, 'qui oui été def producteurs intelligents, avant d'être héros et des colonisateurs.

Des touristes épris d'un faux idéal d'élé' gance mondaine et de vie oisive, snobs dres^ ses à n'admirer que la richesse el le luxej traversent de temps à autre la province da Québec. l(]norant notre histoire et constatanM que nous ne sommes pas aussi riches que r voisins, ils se disent qu'évidemment des gen^ qui n'ont pas su faire fortune, pendant toua un siècle de paix, sont d'une race inférieure^ à celle des descendants des pèlerins de New Pljmouth et des planteurs de la VirginieJ parmi lesquels on compte de si nombri millionnaires. Lorsqu'ils sont bien disposés^

, ces touristes nous déclarent « de braves gcna, simples, paisibles et soumis comme /es pai/saru normands, leurs ancêtres ».

Etaient-ils vraiment si paisibles, les pre»

miers conquérants du continent américain (i)?;

Notre oriijine ne se perd pas dans la nuÎM

[ des temps. Nombre de mémoires dûs à l^

n'est <fue juste de reconnaïlre (|ue Ir plupart des 1( 'ristes cl piibliclsles Français qui ont parlé de non:! i'ant Ir I ioiirB fait dans ks termes les plus sympa IhiiiuM. Ceux d'eni

fait iiienlion du passé ont rendu liommage à ITiè^ [, rolsme de nos ancêtres ; queiques-uns mjme, t'ammc M. Rb-I|

: Saint Pire, sont devenus les plus éloquents f ÏJEloriens.

L AVENIR DU PEUPLE CA^ADIEN-FRAXÇAIS 5

plume de fonctionnaires, les documents officiels, les relations des missionnaires aux premiers temps de la colonie, ne laissent subsister à cet égard aucune obscurité et ont permis à nos érudits de faire à peu près l'histoire de chaque famille canadienne.

Nos ancêtres, d'abord, n'étaient pas tous Normands, bien que la Normandie ait fourni au Canada plus de colons gue les autres parties de la France. Il en vint de toutes les provinces : beaucoup de Bordeaux, de Lyon, de Toulouse, plus encore de Paris, de Rouen, de Poitiers, de la Rochelle. C'étaient pour la plupart des artisans de tous métiers, des bourgeois, des cadets de petite noblesse, des soldats, des marins. II y avait aussi quelques paysans.

Le premier Canadien qui s'occupa de la culture de la terre fut un bourgeois de Paris, un pharmacien, Louis Hébert, dont l'un des descendants est devenu noire premier sculpteur.

En 1665, tout un régiment, le régiment de Cariynan-Sallières, passa au Canada. « Le régiment de Carignan, dit Mgr Tanguai/ ([}> jeta sar nos rives une nombreuse popu/a/ion appartenant à la meilleure aristocratie. Les

Page 1