I. On heroes
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pouvons nous passer de Shakespeare. U empire des Indes se séparera de nous, tôt ou tard^ mais Shakespeare ne nous quittera pas; il vivra toujours avec nous. Nous ne pouvons nous passer de Shakespeare. Tous les peuples d'origine anglaise seront un jour séparés au point de vue politique, économique, etc. Un seul roi régnera sur tous et toujours, le roi Shakespeare. »
J^entends le lecteur impatient qui me dit ; « Mais vous parlez de grands hommes, d'hommes de génie, de haute culture, à un pauvre petit peuple de moins de deux millions d'habitants, à peine dégagé de luttes séculaires, gêné par les difficultés économiques, un peuple chez lequel n'existe aucune grande fortune, où chacun est obligé de travailler pour vivre. Vous lui citez l'exemple d'autres petits peuples, il est vrai, mais de peuples dont la civilisation et les traditions de culture remontent à cinq ou six siècles. Et puis, le génie ne se crée pas de toutes pièces, on ne l'obtient pas par la culture intensive; les grands hommes sont capricieux, ils naissent souvent aux endroits où on les attend le moins ». Le même
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électeur ajoutera peut-élre avec ironie : e^ pendant que nous nous efforcerons de devenir [ tous grands peintres, grands poètes, grands F sculpleurs, qui nous fouruira le pain quotidien, qui s'occupera d'établir nos enfants, qui culti- ■ Tera uos terres et écliangera nos produits? ' Soyons uu peu pratiques, si c'est possibli Dans un pays riclie, populeux et ancien, lemême lecteur s'écrierait avec autant de logique apparente : Comment pouvez-vous nous larler de cultiver les beaux-arts et les lettreSj dans ce pays où la vie est si chère, où toutesi les carrières sont encombrées, oïl la multiplicité des grandes fortunes a créé un idéal de F bien-être, toujours de plus en plus difficile à atteindre, où l'égoïsme absolu est à l'ordre du L Jour, où la concurrence, est si intense, qu'il est I presque impossible de parvenir sans avoir du I .génie et surtout le génie de l'intrigue, etc., etc. Les deux objections ont la même valeur e'ies ont toujours été et elles seront toujours voquées par de fort braves gens qui n'ont pas l'habitude de changer d'avis. Qu'on me permette cependant de faire observer ceci on ne voit, en aucun pays, les jeunes geni ayant de la fortune — sauf de rares excep^ lions — se consacrer exclusivement aux arti ou aux lettres et remporter de graods succèlt! dans ces carrières,
-. '^^'^ii^fiixai pv peuple canadien-français lyS
La fortune appartenait autrefois aux nobles, batailleurs et jouisseurs désœuvrés; elle appartient aujourd'hui (en dehors de la juiverie cosmopolite) aux industriels et aux commerçants, qui veulent également en jouir ou l'augmenter ; les littérateurs, les savants, les artistes sont, pour le plus grand nombre, obligés de gagner leur vie. Or, il est incontestablement plus facile de gagner sa vie dans la province de Québec qu'en aucun pays de l'Europe.
Celui qui s'y adonnerait aux travaux de Tesprit ne pourrait pas aspirer, sans doute? à conquérir la fortune, mais il ne serat pas exposé non plus à la misère, pour peu qu'il fût prudent et énergique.
S'il est quelqu'un au monde, d'ailleurs, qui puisse se contenter d'une part minime des biens matériels, c'est, sans contredit, l'écrivain, l'artiste, le savant, pour lesquels sont ouverts tous les cieux de la pensée.
Les écrivains de France, d'Angleterre, d'Allemagne, etc., me dira-t-on encore, peuvent compter sur des millions de lecteurs; les peintres, les sculpteurs de ces mêmes pays trouvent facilement des acheteurs pour leurs tableaux et leurs statues parmi les nombreuses familles opulentes du vieux monde, qu'un goût cultivé ou la simple vanité portent à encourager les arts: les savants v obtiennent des chaires
11^4 l'avenir mi PEUPLE CANADIE.V-rBANÇAIS grassement rémunérées dans les universités 1 et autres institutions de haut enseif|nement.. Notre situation est beaucoup plus avantageuse au poini de vue de l'écnulement des pro- ] ductiiins littéraires que ne saurait l'ôtre celle des Hollandais, des Suédois, des Portugais, de! Hongrois, dont la langue n'est parlée que par I quelques millions d'hommes. Notre langue est j la langue française, ta plus répandue dans te I monde entier parmi les classes supérieures, oà se recrutent surtout les lecteurs capables 1 d'apprécier les œuvres d'une valeur réelle. Quand nous aurons produit de ces œuvres, ce mt pas les lecteurs qui nous manqueront, i Les écrivains de la Suisse française et de la | FSelgique ont le même accès auprès du public I 1 français que leurs confrères parisiens.
L'art, n'a pas Je pays; nous avons encore
t cet avantage, cependant, que les renvres de
I râleur de nos artistes trouveraient chez no« 1
l'Toisins ries Etals-Unis un dét)it facile, tandis ]
I que celles des débutants se vendraient aisé-
Ynient dans notre province où les amateurs sont
[ peu exif|eanls et où règneul encore, sans coo-
f leste, le cliromo et la lithographie. D'ailieurs
ians le développement parallèle de la ri(
it des beaux-arts au Canada, c'esl la ricl
l'en doutons pas, qui fera les progrès le
rapides.
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Quant à la science, comme jd Texpliquerai plus loin, nous ne pourrons l'acclimater qu'au moyen de la création de chaires nouvelles dans notre université.
Je dis aussi ; soyons pratiques. Ouvrons à toutes les aptitudes, à tous les talents que nous constatons au sein de notre population des carrières dans lesquelles ils pourront être mis à profit, donnons-leur les moyens de se développer. Ne néyliçieons aucune de nos richesses; surtout les plus rares, les plus précieuses, les plus réellement productrices. Que tout ce qui germe puisse éclore et porter des fruits. Je ne demande pas que l'ouvrier quitte son atelier, l'agriculteur son champ, l'avocat son étude, pour aller se grouper autour d'une université ou d'une école d'art, qu'ils abandonnent leur travail quotidien pour se livrer aux hautes spéculations philosophiques ou à l'étude du dessin et du piano. Mais l'avocat, le médecin, le notaire des générations futures n'en gagneront pas moins bien leur vie parce qu'au lieu d'avoir passé quatre ans d.* leur jeunesse à flâner à Montréal ou à Québec (avec quelques intervalles d'étude vers le temps des examens), ils auront acquis quelques connaissances solides. Nos classes dirigeantes ne s'en porteront pas plus nual pour occuper leurs loisirs à se tenir un peu au
courant di la vie intellectuelle générale, pour avoir ouvert leur âme à des jouissances d'un ordre élevé.
Jî demande que nous ayons des écoles on nos jeunes gens de talent puissent acquérir des connassancas qui les mettent au niveau des gens cultivés des autres pays; que Ton fasse des efforts pour renverser la domination déprimante de la médiocrité prétentieuse et ignorante. Nous aurons contribué par làmême à notre développement matériel en ouvrant nombre de carrières nouvelles qui seront productives.
Nous sommes, à l'heure qu'il est, dans l'état d'une province un peu routinière, un peu arriérée qui s'en remet à la métropole du soin de représenter l'esprit national, le génie de la race et qui se désintéresse absolument de toute préoccupation à ce sujet. La partie colonisée de la province dî Québec pourrait constituer au milieu de la France deux ou trois vastes départements que l'on considérerait comme exe 'ssivement prospères, bien que fort mal cultivés, et dont les conditions sociales de liberté, d'égalité et d'indépendance sembleraient absolument idéales aux esprits non prévenus par les idées anti-r ligieuses ;' au point de vue de l'éducation, nous serions quelque peu au-dessous du niveau général sur-
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tont en raison de nos anglicismes, mais nous ne trancherions pas autrement sur la vie de province, si ce n'est par noire passion ridicule pour le sport politique. J'excepte dans cette comparaison les grands centres imiversitaires, comme Lille, Bordeaux, Montpellier, etc.
Notre situation, ne l'oublions pas, n'est pas, en Amérique, celle d'une simple province, nous sommes les seuls représentants de la race française, sur ce continent; nous sommes un peuple à part, tenu comme tous les autres peuples, d'affirmer sa vitalité en contribuant au progrès.
Tel état de l'union américaine, telle province anglaise du Dominion peut, à la rigueur, se contenter d'une prospérité agricole, commerciale et industrielle ; car aucun de ces Etats, aucune de ces provinces n'a, à proprement parler, une histoire à part, des traditions séparées, une mission différente de celle de toutes les autres divisions politiques de l'Amérique du Nord. Nous ne le pouvons pas.
Le temps est venu pour nous, je le répète, de jeter les bases de l'œuvre de civilisation spéciale qui nous incombe sur ce continent, de préparer les voies à l'avenir, de prendre, en Amérique, une position en vue, afin de ne pas être perdus et oubliés au milieu des populations de race étrangère qui nous entourent.
Il nous faut entrer dans le mouvement des hautes études et du progrès, afin de ne laisser se perdre aucune de nos forces vitales. Il nous faut apporter notre contingent à la production intellectuelle des nations, afin de nous assurer des droits incontestables à une vie autonome, afin que personne à l'avenir n'ose rêver notre absorption, afin surtout de resserrer le lien qui nous unit à nos frères émigrés dans la république voisine.
« Un million économisé sur la haute cultiire^ a dit Renan (i), peut arrêter net le mouvement intellectuel d'un paijs; donné à Vinstruction primaire^ ce million sera de peu d'effet... L'instruction primaire n'est solide dans un pays que quand la partie éclairée de la nation la veut, la comprend^ en voit l'utilité et la justice, »
« Travaillez à produire des classes supé^ rieures qui soient animées d'un esprit libérai, sans cela vous bfUisses sur le sable.,. Les pays qui, comme les Etats-Unis, ont créé un enseignement populaire considérable, sans instruction supérieure, expieront longtemps encore cette faute, par leur médiocrité intellectuelle, leur grossièreté de mceurs, leur esprit superficiel, leur manque d'intel^ ligence générale. »