AVtMR Ll rtVPLE CANARIES-FRANÇAIS
L^iaySf défrîclié ses Icrres, aballu ses for<ïts et j '■combattu ses ennemis, a élé une tilclie pëniltle. iitles et ces travaux ont assuré à tous les K'dbsceiidaats de ceux qui les ont accomplis ■■les moyens de vivre, au plus grand nombre, le hien-être, à un nombre très reslreinl, une ■ situntton privilégiée, li est donc juste que les quelques postes bien rémunérés ou lionorifi- , -ques que peut otTrir notre pays soient confiés f â des enfants du sol. Ce sentiment témoigne t'peu en Taveur de noire hauteur de vues, mais feic'est un sentiment, et il n'y a pas à s'insurger. Dans les pays neufs, en général, on accueille Iplus volontiers les immigrants appartenant . ■«ux classes ouvrières, au commerce ou à f'ragricuUure, que les médecins, Iss avocats et pies professeurs.
Que nous rest,e-t-i! à faire?
Depuis trois ou quatre ans, un certain nomlibre d'artistes canadiens, dont quelquus-uns Tfléjà ont exposé au salon (i), étudient^ Paris, t fDes médecins leur ont tracé la voie, et
flieure qu'il est, dix huit ou vingt des nôtres J fc'«Oinptenl parmi les élèves les plus assidus rdes grandes célébrités médicales de la capi-
îQ i8(|4, MM. mhetl Ht Mnsaon pour la sculpture et |<ÛM. Beau, Sninl-tharlcs, el Suzor-Culù pour la pi^iutiirc.
cT-iî*^-'.-' ■' ■ .■ ■■ .
"' ITAVBNIR DU PEUPLE CANADIEN- FRANÇiUS 221
taie, MM. Guyon, Lancereaux, Péan, etc., etc. II faudrait que le mouvement fût suivi dans d'autres carrières, que de jeunes Canadiens^ français fussent inscrits également, dans les différentes facultés de droit, de sciences et de lettres, et qu'ils eussent l'ambition de ne revenir au pays que docteurs ou au moins agrégés de l'université de Paris. Que nous aijons, au Caïada, da.is dix ou douze ans, des docteurs en droit, ès-arts, ès-sciences, eslettres de la Faculté de Paris, et notre université, quelles que soient les influences déprimantes ou rétrogrades qui pourront prévaloir alors, se verra forcée de créer des chaires en leur faveur. La nouvelle France ne pourra refuser à ceux de ses fils qui lui reviendront chargés des fruits les plus précieux du génie de la vieille France, les mogens de vivre et de faire bénéficier leurs compatriotes des richesses acquises. C'est le seul moyen pratique et infaillible que nous ayons de vaincre les partisans de notre trop modeste statu-quo dans le domaine de l'éducation. En 1660, dix sept héroïques jeunes gens, Dollard Desormeaux et ses compagnons, pour sauver la patrie en danger et intimider les Iroquois qui menaçaient la colonie, s'enfermèrent dans un petit fort en palissades, sans autre espoir, sans autre désir (jue celui de
222 l'aVEXIR du PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS
mourir aprèn avoir vendu chèrement leur vie. Ils luttèrent avec une énergie désespérée et moururent accablés par le nombre.
iV'// a-t'il pas dans la province de Québec dix sept jeunes gens d'énerfficy de talents supérieurs (et dont les parents possèdent quelque fortune) qui seraient prêts à rcnon^ cer à tout rêve « politique », pour consacrer à r étude dix ou douze ans de leur vie et aller puiser aux sources de la science^ selon leurs aptitudes et leurs goûts particuliers^ les forces dont nous manquons? Leur lutte contre l'ignorance n'aurait pas pour issue fatale la mort et la défaite. Elle leur assurerait, au contraire, une carrière brillante et ferait « cesser la grande pitié qui est au cœur du peuple canadien-français ».
Etre l'un des initiateurs de la science et de la haute culture dans son pays ; en i^tre le premier critique littéraire, le premier botaniste, le premier physicien, le premier géologue, le premier philologue ; (Hre l'ancêtre de noml)reuscs générations d'artistes, de lettrés, de savants auxquels on aura ouvert une voie glorieuse : cette mission qui, aujourd'hui, peut devenir celle de quiconque, étant doué d'aptitudes spéciales, voudra la choisir, n'cst-elle pas pleine d'attraits et digne de Tambition d'une Ame fière ?
*^rv^s..^-î- ■^. .. :■- ■ ■
t^AVENm pu PE(J1>LE GANADIEN^FRANÇAIS asS
J'entends encore ici les objections de « V homme pratique ». « Nous ne sommes pas assez riches pour avoir des savants et des artistes ; les jeunes gens qui consacreraient ainsi leurs belles années à l'étude, seraient plus tard dans l'impossibilité de gayner leur vie. Il n'y a place chez nous ni pour des géologues, ni pour des astronomes, ni pour des botanistes. » J'ai déjà répondu à la première partie de cette objection. Quant à ceux qui auront approfondi des ficiences ne contribuant pas d'ordinaire à la production de la richesse, notre université, je le répète, sera forcée de créer en leur faveur des chaires bien rémunérées; car elle aura tout intérêt à s'attacher ces jeunes gens, quand ce ne serait que pour empêcher la fondation d'une institution rivale.
Qu'on ne l'ignore pas, dans un petit pays comme le nôtre, un jeune homme qui se sent des aptitudes supérieures et qu'anime l'ambition certainement légitime de se faire une grande réputation, n'a pas d'autres moyens à sa disposition que les arts, les lettres et les sciences. Dans les sciences, je comprends l'économie politique, dont l'étude devrait s'im, poser à ceux qui entreprennent de développer les ressources agricoles et industrielles de notre province.
,* 3S4 l'aVFMB IIL peuple CAN*DIE\"-rRASÇAiS
Il y a peul-étrc en Suisse, en Hollande, en | tède, au Daitciiark, des liomnics politiques une liante valeur et d'une grande habileté ni auraient pu briller sur un grand ibéâ- P4rc: mais qui connaît leur nom ? Combien l'hommes très reiisetjinés mCme, en France et Anyieterre, pourraient, sans recourir à l'Altnach de Golba, nommer le pri^sident de la >ublique helvt^liqne, le président du conseil ministres de Suède, de ÎS'orvêye ou du Danek ? Eu revanche, personne n'i[|nore les ims de Bluntscbli, de Bjœrusou, d'Ibseu, de Irandés.
Les arts, les sciences, les belles-lettres int des fruits des vieilles civilisations, ce ne >nt pas des produits indigènes, et il nous faut, toute nécessité, les importer chez nous. s lorsqu'une ibis nous nous serons adoa- 18 à leur culture et que nous aurons pu iprécier les richesses dont ils sont la source, ■us serons mille fois reconnaissants  ceux à i noMi devrons les précieuses jouissances 'ils nous procureront.
Les jeunes canadiens sortant de nos collèges le voueront avec la môme ardeur au travail' à l'élude, une fois l'habitude prise, qu'ils vouent aujourd'hui au « sport politique », ec le même enthousiasme que nos ancêtres pportc aux expéditions guerrières. Des
chaires nouvelles seront créées au fur et à mesure qu^auymentera le besoin d'apprendre et de savoir ; la vie intellectuelle s'élèvera, s'agrandira, s'ennoblira, et rien ne pourra entraver ce mouvement.
Je ne crois pas qu'il y ait au monde un seul pays, sans excepter l'Alleniacjne et Tltalie, où le sentiment musical soit aussi général et aussi profond qu'au Canada français.
Cette virtuosité innée qui a répandu avec une telle profusion les orateurs cherchant à entraîner les foules par la musique des mots, le charme des phrases ronflantes ; cet amour de la forme qui a multiplié les auditoires capables de savourer ces jouissances ; cette ardeur voluptueuse des âmes, ces entrahiements faciles, cet enthousiasme si promptement allumé qui nous distinguent, tout cela constitue la base même du tempérament artistique. Or, c'est surtout dans la sphère musicale que ce tempérament s'est le plus clairement manifesté chez nous jusqu'à ce jour.
La musique est le plus populaire des arts, c'est aussi celui dont le charme se révèle le
2î>r» 1/ AVENIR Dl- PEIPLE CAXADIEN-FRANÇAÎS
plus ia.-il(MiM?n(, le seul qui, intime aux moins cultivés, <l4»nne cette sensation douce, cette éuiotion poétique du « dieu tombé qui se souvient (les cieux. » Les cliefs-d'ofuvre de Tarcliitciture, de la peinture, de la sculpture, ne sauraient produire chez Tijjnorant qu'une espèce d'éhlouissement, de surprise, une admiration s'adressant au savoir-faire de l'artiste ; la plus simple mélodie sait réveiller au cœur du plus qrand comme du plus humble les doux souvenirs et les rêves divins. Le jeune dessinateur, le jeune architecte, à ses premiers essais, n'éprouve pas un sentiment très dilVérent de celui qu'éprouve Tapprenti menuisier, ébéniste ou forgeron. Le petit musicien qui, dans une heure d'enthousiasme, improvise sa première mélodie, s'élève déjà aux pures jouissances de Tar liste et du poète.
Qui n'a constaté, dans nos campaynes et dans nos villes, combien sont nombreuses les personnes qui jouent avec un (joût exquis de quel((ue instrument de musique ?
Qui d'entre nous ne commît cin([ ou six, au moins, de ces jeunes prodi/jcs, dont on dit: Si cet enfant avait ravantaqe de suivre les cours d'un bon conservatoire, quel artiste il deviendroit !
On pourra contester les dispositions spécia-
"îrV! :'■■■■'
l'avenir du peuple gamâdien-frânçais 2^27
les du peuple canadien-français à tout autre point de vue ; mais ses aptitudes musicales sont incontestables.
Seulement, si Ton veut tirer de ces dispositions heureuses plus qu'un amusement, plus que des jouissances passacjères ; si l'on veut augmenter, affiner ces jouissances, ici encore il faut une culture appropriée, la haute éducation musicale. On n'ol)tient rien sans cela. Toutes les autres conditions nécessaires à Téclosion artistique, nous les possédons.
Pourquoi les Allemands, si essentiellement musiciens, si épris d'harmonie chez eux, semblent-ils n'avoir rien conservé aux Etats-Unis de cette qualité nationale ? C'est que l'art ne peut éclorc que dans un terrain propice. Le bruit des usin(*s, le rjrinciMnenl des macliiiies, l'activité fébrile du commerce et de l'industrie, relfarouc'lient sans doute. Il faut pour ([u'il fleurisse f[ue rien n'obSv.Mirciss(*. le soleil, rpie rien ne ternisse la Iim[)idité de Tair. 11 faut avant tout à Tai'tiste \\n milieu synqiathif[ue, le ravoimenuMit de cœurs aiVc.tueux (^t d'esprils enthousiastes; il faut que, devani lui, la vie s'épanouisse îivec tout le charme dont elle est susceptible, ([ifelle ne S(ut pas seulement la course luUive (riiomnuîs alfairés qui di:4)araissent avant que TomI ait pu les saisir, luîiis aussi, par moments, la promenade nonchalante
I 3a8 l'avemr du pelple canadien-français ^Ê V" de diUtlanms qui passent ou souriaiit i-T prett'^ I neiil le temps d'aimer. V
I La vie dans iiolrc province h liiea i-e dou-^|
■ Itle caracLèrc d'aclivUé chez plusieurs, el d'afw I -mable iionelialaace chez le plus ijrand nombre ^^ M. Le souci des affaires el de la richesse à acomwB W rir ne nous préoccupe pas encore outrofl I mesure, nous aimons à nous laisser vivre. L(ïS B ...Canada Trançais est peut-èlre, oserai-je dire^fl
■ le seul endroit dans toute l'Aniérique du Nord, S
■ où une société d'artistes, de musiciens, defl W peintres, de sculpteurs, pourrail se développerfl I à l'aise et trouver Ions li?s élénienls coiigé->fl I oiaux propres k favoriser son œuvre. Il mau-^fl B que aux esprits uti peu de cet atlînement quoS
■ donne la haute culture, la vision du beau y estfl I un peu obscurcie, mais le voile qui nous la^H
■ ' dérobe esL lé^ger cl disparaîtra facilement. ^Ê I II faut donc, pour mellrc à profit ces heu<^^| m reuses facultés, pour tirer parti de ces cir'*^| I constances favorahlcs, créer des écoles d'art,^|
■ Il faut que l'Etal, la municipalité ou nue asa(H^| K' dation de citoyens prenne l'enseitjnementfl I artistique sous son patronage immédiat. m K J'ai dit plus haut que déjà un certaiu S B nomlire de jeunes peintres canadiens faisaient 4
■ à Paris des éludes sérieuses; ceci peut nou8 I K donner bon espoir pour l'avenir de la peinture fl m dans notre pays; main poiirtjufil n'aDons-nouf^Ê
pas un conservatoire de musique à Montréa/^ quand la ville de Toronto, moins importante que Montréal et située en plein pays anglais, en possède un? La même indifférence coupable qui réyne dans notre province pour tout ce qui ne se rattache pas aux luttes des partis, nous » empêché de sonyer à ce détail, — la culture des arts — de même qu'à la plupart des branches du haut enseignement. « L'art n'existe, cependant, que pour les pays qui le cultivent ». Sans les arts, aussi bien que sans les sciences et les lettres, un peuple reste nécessairement arriéré, aveurjle aux plus exquises beautés, sourd aux voix les plus suaves, fermé aux plus pures jouissances.
Nous avons, dans toutes les parties de la province, des professeurs de piano et de violon; mais jamais tant que nous nous en tiendrons là, notre population si friande de musique ne pourra compter sur une bonne interprétation des grandes (l'uvrcs du répertoire classique, excepté lors des rares tournées de quelques grands artistes européens. Jamais nous ne pourrons composer un orchestre capal)le d'exécufer convenablement une symphonie de Haydn ou de Beethoven, une suite de Bach, ou même une rhapsodie de Liszt, et nous devrons nous contenter de la musique des valses de Strauss et de Waldteulel, d'ouver-
23o l'avenir dit PEIPLE CANADIEN-FRANÇAIS
turcs d'opéras, et de pots pourris tirés des œuvres de Lecoq et d'Offenliacb. De même (ju'uu peintre ne peut exceller dans sodl art, si, en outre de Ion()ues études dans une académie de peinture, il n'a l'occasion 'de visiter souvent des musées, des expositions, et d'étudi(*r à loisir les chefs-d'œuvre des mattres ; de intime un musicien très hien doué pourra difficilement produire une œuvre de quelque valeur, s'il ne lui est donné d'assister fréquemment à une exécution supérieure des grandes compositions vocales et instrumentales, s'il n'existe pas d'institution où le jeune compositeur « trouve à nourrir son imagination et à écliaulVer son ijcnie au contact permanent des créations immortelles de l'art. » Aujourd'hui, comme on le sait, la musique est devenue pres([ue une science, et le compositeur doit se doul)K*r d'un critique musical. Quant à la foule, jamais elU» ne s'éh^vera à la compréhension intégrale des cliefs-dVcuvre de l'art classi([uo et surtout de Tccole moderne ; jamais nous ne posséderons k* dilettante musical, au (joiU pur et délicat, tant (juc nous n'aurons pas tme académie de musique qui fera notre éducation dans cet art divin. Jusque là, nous assisterons reli^jieusement aux concerts donnés par les virtuoses étrangers, d'une réputation consacrée, mais un peu comme chez nos voi-
. l'ayenir du peuple canadien-français 23i
sifiS, à cause de la mode. Un conservatoire dans la province de Québec, outre qu'il développerait et épurerait notre goût musical, aurait pour effet d'ouvrir à un bon nombre de jeunes yens une carrière honorable et facilement lucrative. Les artistes qu'il aurait formés trouveraient dans toute l'Amérique anglaise un champ immense à exploiter. Le sens du beau enfin, en se développant au sein de notre population, augmentera la sonmie du bonheur général. Chaque paroisse voudra avoir son orchestre que dirigera l'organiste de l'église, élève du Conservatoire, et ce sera là un grand attrait ajouté à la vie villageoise.
Les habitants des villes et des campagnes allemandes^ disait Mme de Staël (i), les sol^ dats et les laboureurs savent presque tous la musique. Il ni^est arrive d^entrer dans de pauvres maisons noircies par la fumre du tabac et d'entendre tout à coup, non-seulement la maîtresse, mais le maître du logis improviser sur le clavecin, comme les Italiens improvisent en vers ». Cette plirase est quelque peu fantaisiste. Ce qui est vrai, c'est que cliaque village allemand possède un excellent orchestre, ([ue ses habitants savent apprécier, et que le directeur qui est en même temps
r. De l'Allemugne,
L AVENIR Dl' PEUPLE CANADIEN-rHANÇArs
l'instituleur de la localilé, lient à ne Faire cxé-l cuter (]iie des morceaux de maîtres, m^lc^s de I quelques valses enirattiarites et de romances l son'ime utiles é<i»lemeiil si<|ii^L's par des mat-] très, pour la plupart.
Que de pures jouissances la cullure inusi-ii cale apporte A ce peuple, pauvre et écrasa]! par les dépenses militaires ! Je n'ouhlierai'fl jamais l'impression que j'éprouvai, un soîr,^ dans un petit villaije de la Prusse saxonne, en.1 entendant l'orchestre de l'endroil, exécuterï l'cetle divine mélodie de Sclmberl « Près de /am mer ». C'était un soir de fête, — la fêle de laj récolte, au commem-emcnl d'octobre — , d un i|rand jardin avolsinant la mairie. Deux ou ' trois cents villaijeois, hommes, femmes et enfants, étaient assemblés en fçice des musi- j cieus qui occupaient une espèce d'estrade. OaJ n'entendait pas un murmure, pas un souffle.-'' J'examinais les fii|ures de ces enfants, de ce»^ hommes lourds, aux épaules puissantes, à l'aif^ entêté ; on les aurait crus sous l'iuQuence de^ quelque puissance mystérieuse, tant regard se fixait avec intensité dans l'ombr$i éclairée de quelques lanternes chinoises, tttuA leurs lèvres entr 'ouvertes seniblaîents'enivrer'a ■yoluplueusement de la miModie qui s'élevait J dans l'air. Quant la dernière note se fut eff»^ J cée lentement comme un soiipii', je sentis leaa
poitrines se dilater, respirer plus à Taise ; le silence régna une seconde encore, puis des applaudissements enthousiastes, des bravos dans lesquels il y avait des larmes se firent entendre, éclatèrent bruyants, délirants. Et les musiciens, le sourire aux lèvres, sentant qu'ils possédaient, suspendue aux cordes de leurs instruments, l'àme de cette foule, qu'ils tenaient dans leurs mains pour quelques instants encore le bonheur de ces deux cents villageois, leurs parents et amis, recomm.'ncèrent au milieu du même silence religieux, suivi des mêmes applaudissements fiévreux. A la troisième reprise, toutes les voix, tous les cœurs répétèrent avec l'orchestre les derniers vers de la douce poésie de Heine.
El de tes veux, de les beaux veux Tombaient des larmes.
Je n'oublierai jamais ce soir d'automne, où seul, à l'étranger, loin de tout cœur ami, j'ai senti mon Ame s'unir à celle de ces villageois allemands, dans un même enivrement d'une douceur infinie ; car jamais peut-être je n'ai aussi bien com[)ris et éprouvé ce pur sentiment, la solidarité, la fraternité humaine.
Cette îîme allemande, si éprise d'harmonie, si sensible aux charmes de la musique, n'a pas été transmise ainsi à travers les siècles.
iG.
Les Germains belliqueux, pas plus que les Gaulois, n'étaient des T}Ttées;seul alors, sans doute, le son du cor pouvait faire vihrer leur cœur. Plus tard, les chants des Minnesinger ne se firent (juère entendre que dans les châteaux des seigneurs, sous les fiers donjons. Ce n'est qu'au siècle dernier que le goiît de * la musique est devenu général en Allemagne, grttce surtout aux souverains de tous ces Etats minuscules dont notre siècle a vu disparaître le plus grand nombre, dans l'œuvre de l'unification nationale.
Ces petits ducs, princes et margraves, qui voulaient donner le plus d'éclat possible à leur cour, ont fondé des écoles, bâti des théâtres, accordé des subventions aux artistes et développé ainsi dans la population des apti^ tudes bien conformes, du reste, au caractère à la fois naïf, enthousiaste et rêveur des Allemands.
La France avait produit, avant la révolution, plusieurs musiciens de talent, mais ce n'est que depuis la fondation du Conservatoire de Paris qu'il existe une école française de musique, cette glorieuse école qui, à l'heure actuelle, possède plus de musiciens éminents que l'Allemagne et l'Itahe.
L'harmonie, cette langue divine.
Qui nous vint d'Italie et qui lui vint des cieux,
. l'aveiiir du peuple canadien-fhançais 285
à d'abord été cultivée à Rome, à Gènes, à Venise et à Naples, de même que la peinture, sans doute parce que le peuple italien avait de yrandes dispositions artistiques, mais aussi parce que c'est dans ces villes que furent fondés les premiers conservatoires et les premières écoles de musique. Les institutions de saint Philippe de Néri^ à Gènes; les conservatoires dei poveri di Gesu-CristOy de Sauta Maria di Loreto et de saint Oao^rio à Naples, les quatre conservatoires de musique pour les femmes à Venise, etc., toutes ces écoles remontent au xvii°, au xvi© et jusqu'au xv° siècle.
Les conservatoires de Paris, de Vienne, de Milan, de Prayiie, n'ont été fondés qu'au commencement de ce siècle. Quant à TAUemaqne, elle avait au siècle dernier plusieurs excellentes écoles de musique.
Pour ceux (fui ne se rendent pas hien compte de la supériorité que possède un conservatoire ayant une vinytaine de professeurs sur vin(jt excellenis professeurs de piano, de violons et de chant répartis dans une ville, je raj pellerai ceci :
L'enseiijnement d'un conservatoire doit comprendre les matières suivantes : Le solfèye et la (Iiéorie élémentaire de la musicpie ; le chant, la vocalisation et la musique vocale
230 l'aVEMB du PEIPLE CANAOltN-FRANÇAIS
d'ensemhli! ; la dû-linii cl la ttL-.'lamatîoii; la"^ laDijiie ilalîeiiiie cl la jiroiintii'iation latine; Ja dt'trianialinii Iviiipii? el les i^rudes dramatiques; t'eriseirihk' iiLsIriiiiieiil»! (musique dCi ebambre et musique d'orchestre); l'harmûnie I et l'açcompaijnement ; le contre-point et iae^ fu(jue ; la composition appliqn<^e aux diverse genres de musique ; l'étude analytique des j formes et procédés teclmiques et enfin les-^ divers instruments ; orgues, piano, violon, liarpe, violoncelle, flûte, alto, contrebasse, Jiautbois, etc. L'n conservatoire doit posséder! Lune bibliothèque d'oeuvres musicales; il coiti-1 I prend un orchestre recruté parmi les pro- j t.lësseura et les élèves des classes supérieures.^ f qui donne chaque année, plusieurs grandes'! r> auditions puliliques ou concerts d'ceuvres clas- I siques, généralisant ainsi U goût de la bonne "^ I musique. Enfin, la réunion d'un nombre considérable d'artistes distingués fait nécessaire** 1 ment naître une émulation dont l'art bénéfi-l
Les cours aux cnnscrvaloires de Paris, de Q Rome e( à quelques autres sont ouverts gratuitement, à tous ceux qui satisfont aux conT-«j ditions exigées pour l'admission. A Bruxelles,.,
l'avenir du peuple ganadien-fiunçais 337
ils sont gratuits pour les Belges seulement, les élèves étrangers ont à payer deux cents francs par an. En Allemagne, on exige de tous une rémunération généralement assez modique.
Les élèves d'un conservatoire ont cet avantage qu'ils peuvent recevoir des leçons de professeurs illustres pour un prix inférieur à celui qui leur serait demandé par le plus humble professeur particulier, en outre de tous les autres avantages qui résultent des études d'ensemble, des leçons de théorie, des auditions presque quotidiennes de chefs-d'œuvre nuisicaux, etc., etc.
Je ne vois pas bien les difficultés que présenterait la fondation d'un conservatoire, à Montréal, sur le plan des conservatoires allemands non subventionnés, en y introduisant le système des bourses et des cours gratuits, en faveur d'un nombre déterminé d'élèves qui ne seraient pas en état de payer et qui justifieraient de la possession d'aptitudes et de talents supérieurs. Il suffirait que quehjues citoyens influents et dévoués à leur pays voulussent prendre l'initiative de cette fondation, ([ue la ville auraiî tout intérêt à doter et que le gouvernement de la province tiendrait également sans doute à favoriser ; une institution de ce genre, qui s'assurerait les services de professeurs éminents et de quelques artistes
238 l'avenir dv peuple canadien-français
d*une (jrandc réputation, pourrait subsister par ses seules forces; car elle attirerait des élèves de toutes les parties de la province, des autres provinces du Dominion et des Etats- Unis, Les limites de ce livre ne me permetteiil pas d'entrer dans plus de détails; j'ajouterai seulement que ce que je disais plus haut relativement aux objections que Ton pourrait opposer à l'investiture de professeurs étrangers pour les chaires d'enseirjnement universitaire n'est pas applicable ici et que tout le monde serait heureux de voir résider au milieu de nous quelques (jrands artistes européens.
Oui, je voudrais voir s'élever à cAté de notre Montréal commercial et industriel, un Montréal littéraire, artistique, savant, qui serait comme la serre-chaude où tout ce qu'il y a de cjrand, de beau, d'élevé dans l'âme de notre peuple, germerait, pour ensuite aller féconder les autres centres canadiens-français d'Amérique. Je voudrais ([ue Montréal eût son université, son conservatoire, rivahsant avec les liantes écoles d'Europe; une bibliothèque publique, une école des beaux-arts, une école polytechnique. Et le jour viendra, je l'espère, où nous posséderons tout cela.
l'avenir du pel'ple canadien-frakçais .289
Dans un de ses plus patriotiques discours, M. Laurier.(i) rappelait l'exemple de Rome, imposant sa civilisation à tous les pays qu'elle avait conquis, un seul excepté, la Grèce, à la civilisation de laquelle elle dut, au contraire, continuer d'emprunter, et il ajoutait : « Messieurs^ la Grèce vaincue pouvait-elle tirer une plus éclatante vengeance que de forcer la maîtresse du monde à devenir sa vassale Intellectuelle ?
Le dlrals-je, c^est un peu le sort que je rêverais pour la nationalité à laquelle pappartlens. Je voudrais forcer cette ftère et grande race anglaise à laquelle la Providence nous a associés, à parler notre langue, à étudier notre littérature comme nous sommes obligés d^apprcndre sa langue et d'étudier sa littérature ».
Que nous réussissions, après de lonrjs eflbrts, à doter noire niélropole d'institutions do haute éducation, jxni à peu une tradition s'y créera, elle aura un renom à soutenir. Les maîtres feront des élèves; un milieu intellectuel s'v trouvera par le fait même constitué, et toutes les classes de la population s'intéresseront à son maintien.
I. L'Iion. Wilprid Laurier. Discours publiés prir M. l'Irio Bartlie.
h4*) l'aVENIH Dit l'KLI'LE {;ANAI>ieN-FnAKÇAIS ■
■ Lea arltMtes, les lettrés, l<;s iiii)i*nieurs, le&l Eournaliflles, qui se répandront ensuite parfl Utoutc l'Améiique, comme le rayonncmei.t dam Kce loyer de 1 aule culture, porteront eu-a ■illK^nie tempa à nos fii>rc8 dispersés dans! [la (jrandi; républir|ue la liorté du nom fran-l Kçnis. Ils ne noua (piilleronl pas, ils reslerontj Eau pays par le cœur ; ils y reviendront, les ai"B nistes surtout. Car, setnblahle îi l'oiseau des pay^fl
■ méridionaux, qui, lidèle, revieni aux rivayesol ■ensuleillés, après ses péréijriiiations sous ]e^Ê Bcieuxdu nord, l'arliste se seut invincîl>I$metitf Battiré vers les milieux symjiatliiques où î] esifl Kaon-aeulement admiré, mais aussi compris en Lalmé. Les vrais arlistes ne quitleront Jamai^fl Epar le cœur et la pensée, Montréal, devcniM mjm centre artistique; ils y enverront étudiera Ueurs fîls ; ils y re\ iendruul eux-mêmes finira IJeui's jours. m ft Cette attraction des milieux syinpathîqueaa Mpù vivent des Âmes sœurs de la mHre, estS lune loi aussi inéluctable que les lois de la cha-^ Rieur tft de l'éleclriciié. Elle explique l'aimaLIerA tet pittoresque vie de bohème desijrandes 'iné-<4
■ tropoles où le jeune iittéraleur aime mieuxV Bivéyéter pauvre et hesogneux que d'allerfl Jrédiyer un journal ou devenir clerc d'avou^l l'en province, Combien d'artistes ^ Paris, Ber-^ I lin, \'ienne, Rome, auxquels on a offert dcaa
l'avenir du peuple canadien-français 24i
situations l)rillantes, aux Etals-Unis, et qui préfèrent vivre avec leurs maigres appointements, au milieu de leurs camarades, dans leur vrai élément ! (i)
Et alors, me dit ironiquement « l'homme pratique », car les idées que j'exprime lui paraissent aussi impraticables que saucjrenues, alors nous aurons aussi à Montréal, notre bohème, nous aurons un quartier latin, rempli de flâneurs, de mcurt-de-faim, qui n'apporteront rien de solide à ce pays que nous cherchons, nous, à rendre prospère, par notre travail et notre industrie !
D'abord, c'est un fait remarquable que la bohème n'existe pas dans les petits pays. Jamais on n'a entendu parler de littérateurs ou d'artistes avant à souffrir de la misère
dans des capitales comme Stockholm, Copenhague, Budapesth, Berne, Genève, Zurich, etc. Le talent laborieux, mourant de faim, c'est là un fait excessivement rare, en vérité, presque incoiuui dans la vie des jeunes peuples.
La bohème littéraire et artistique est un produit des qrandes métropoles où l'individu se trouve isolé, perdu, pour ainsi dire, et où
I. L'n ineinl>rti de l'orrheslpc de l'opéra de Vienne ou d«; Berlin (jaijnc en moyenne huit cents dollars par an ; à Paris les ni.i!>iciens ne sonl guère mieux rémunérés.
2^2 l'avenir du peuple càj^adien-fràt^çais
personne, en dehors de son petit cercle d'intimes, ne s'intéresse à son sort. Je ne parle pas ici, bien entendu, de l'étudiant pauvre, aspirant médecin, avocat, littérateur ou peintre, qui ne reçoit de sa famille que des subsides insuffisants, mais de l'artiste dont le talent déjà mûri reste inconnu.
Et quand même nous aurions aussi notre bohème, quelques jeunes gens bien doués,, mais sans fortune, vivant gaiement et courageusement sans trop s'occuper du lendemain^ heureux du bonheur de connaître, de comprendre et de créer, quelques meurt-de-faim géniaux qui vous vendront leurs tableaux pour le prix de la toile et des couleurs, et feront les délices de vos soirées pour un cachet dérisoire ; le mal serait-il si épouvantable ? C'est souvent de l'œuvre de ceux-là, qui furent pendant leurs jeunes années des rêveurs et des meurt-de-faim, qu'est faite la gloire d'une nation.
Cette conception d'un état social dans lequel on ne voudrait voir que des gens riches et des gens clierchant à s'enrichir qui jouit d'une si grande faveur en Amérique, me semble une conception mesquine, inférieure et singulièrement étroite.
Avez-vous remarqué dans toutes les grandes villes européennes, quelques-uns de ces»
jJayesik du peuple canadi£n-f&ançai9 a43
vieillards, à la figure douce et souriante, au regard profond, mais toutefois gardant encore un certain rayonnement enfantin, aux joue» glabres et diaphanes, ou bien grasses et cléricales, et toujours pâles, de cette pâleur que créent les longues veilles à la lueur des lampes et dans l'air lourd des bibliothèques ? Vous les reconnaissez tout de suite : ce sont des artistes, des professeurs, des savants. Leur mise est souvent un peu négligée, un peu démodée, leur démarche inélégante ; pour tant quelle note aimable ils jettent au milieu de ces silhouettes de passants affairés, de gommeux, toujours les mêmes. On sent chez ces hom?nes, Tâme de celui qui a tout étudié, tout compris, tout vu à la lumière de la science, ([ui a pesé toutes nos faiblesses, souri de toutes nos misères, et qui est bon parce (ju'il sdit. Ces hommes-Ui man([uent dans rAmiM'irpie du Xord, et il me semble qu'il n'y îi i){îs de civilisation conq)lcte sans eux. Ils sont le symbole sympathique de la civilisation même.
Oii n(^ manquera pas de trouver que je fais une i)art trop grande à l'élément litt;M'aire et artistique, dans cette ([uestion de l'avenir de notre peuple, (jue j'attache trop d'importance à la culture intellectuelle.
On me dira qu'un peuple n'est pas une sim-
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pie maclline à savourer des strophes rythmées, à se repaître de mélodies, à méditer sur des théories et des formules abstraites. Je rappellerai que j'adresse ce livre surtout à notre jeunesse appartenant aux classes dirijieantes, dont Tune des principales raisons d'être est la culture de l'esprit. J'insiste sur ce qui nous manque, j'indique une direction que nous avons trop négligée jusqu'à présent. « Pour faire de la vie humaine ce que r homme commence à comprendre qu'elle doit étre^ dit Mathew Arnold (i), // faut nonseulement les forces rMnies du travail et d'une bonne direction^ mais aussi celles de V intelligence et du savoir; la puissance de la beautp, celle de la vie sociale et de la bonne éducation ».