‹ L'avenir du peuple canadien-françaisChapitre 42 sur 61 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

l'avenir et le progrès.

« (i) Tlierc will bc a change in « Iho conception of honour. It « will liccoine a wonder Ihat « :liore shouUl evcr Iiave exis- « ted tliose who Ihouyht it 4c ; dniirable lo enjoy "vvilhout « workiny at the expensc of « olliers who >vorked >vithout « enjoyiny. »

(H. Spencer. The stiidij of sociologij, p. 2C1).

Notre avenir comme peuple est su])ordonné à Tavenir du progrès, aux conquôtes de 1^

1. Notre conception de l'honneur se modifiera. Un jour viendra où l'on sera étonné d'apprendre que des hommes ont

l'ayjemir du peuple canadien-français 3o3

civilisation, aux révélations de la science. Nous subirons le contre-coup de toutes les révolutions du Globe, nous serons irrésistiblement entraînés dans les voies ouvertes par les grandes nations. N'est-ce pas une entreprise bien téméraire dans les circonstances que de chercher à prévoir cet avenir?

Le inonde a marché si vite depuis le commencement du XIX® siècle, les transformations produites par les découvertes nouvelles dans les conditions de la vie sociale, ont tellement dépassé toutes les prévisions que Ton hésite maintenant à ploncjer le regard dans Tinconnuy pour tâcher d'y hre ce qui sera, ce qui adviendra dans quinze, dans vingt, dans trente ans.

Les uns croient vaguement à un bouleversement absolu de noire ordre social qui ne laissera rien debout de tout ce qui existe aujourd'hui; d'autres traitent les aspirations vers une vie nouvelle et les plans de réorganisation des novateurs de rêves de poètes, de projets d'idéologues; et, d'un coté comme de l'autre, on ne voit rien de mieux à faire que de se cuirasser d'indifférence et d'égoTsme.

Dans les liantes sphères intellectuelles,

existé qui Iroiivaient admir.'iblc de jouir des biens de la vie sans travailler, aux dépens d'autres hommes qui travaillaient sans jouir.

ftSo4 l'aVEMU du I'EIPLE TAXADIKN-FIUNÇAIS ■

■cependant, s'élaborent mille projets de réfoivB Kjnes; des philosophes et des sociologues! ■puljUent chaque aimée (len monceaux de vgIihb l^es délUiissant le droit, invoquant la justice^ Itindiquanl les routes à suivre, expliquant les^ ^conditions dans lesquelles le honheur devien-^ Idra accessible à tous. Jamais, en aucun temps;-! Pon n'a vu un aussi ijraud nombre de nobles e« ftpuissants esprits s'occuper d'améliorer le sorM ■ de l'humanité. !

I Quelles révolutions, quels calaclysmes se! f préparent, de quelles révélations la science! I viendra-t-elle éclairer notre route? Nui uô! I saurait le dire ; maïs, n'en doutons pas, ce qufl I sera vaudra mieux que ce qui est. L'empire! I que l'homme exerce sur le monde matériel! l augmente sans cesse, et dans la môme pro-! ^portion, bien qu'on ne veuille pas rgénéralft^ I ment le reconnaître, se développe l'idée du» m droit et du devoir dans les âmes. Ce parallé-! rlisme se continue ra-t-il, de nouvelles forcera L réyélées à l'humanité pennetlront-elles dts! I réaliser l'idéal de justice qu'entrevoient toun I les hommes bien pensants, sans exiger de tron I grands sacrifices de la part des privilégié^ I sans amener de ces conflits sanglants qui onfl I accompagné, dans le passé, les progrès de lA I civilisation ? ^

I L'habitude, la roulhie, les convictions long^

l'avenir du peuple canadien-français 3o5

temps entretenues et passées à T état d'instinct sont des forces puissantes et contre lesquelles toute lutte est longue et difficile ; ce n'est que pas à pas que le inonde progresse ; les formes surannées sont plus persistantes que les idées et les principes dont la fausseté a été reconnue. Quoiqu'il en soit, la révolution qui se fait depuis longtemps dans les esprits, ne peut manquer de modifier tôt ou tard l'ordre des faits et des choses existant. Les idées que professent aujourd'hui la plupart des savants et de ceux qui marchent à la tête du monde intellectuel, celles au moins sur lesquelles presque tous sont d'accord, se généraliseront peu à peu ; peu à peu, elles se substitueront à nos crovanccs actuelles, elles effaceront les anciens préjugés, elles détrôneront les anciennes injustices.

Le monde plus éclairé ne s'en trouvera pas plus heureux, sans doute, et il continuera à chercher encore le mieux; car l'esprit ne peut se complaire dans l'immobilité. Toujours l'imagination verra, au-delà des biens acquis et possédés, d'autres biens supérieurs et désirables, près des ruines des maux conjurés, d'autres maux aussi intolérables, qu'il faudra détruire et effacer. Et il est bon qu'il en soit ainsi. Le plus grand des malheurs, ce serait un état amélioré qui pourrait être considéré

r.So6 l'avenir du I'tin.E CXNXDIE>-FnA.\ÇAIS

■iComme dérmiiif, qui fermerait aux finies les j E'^rles lie l'iotîni et assi^jnerait des limites aux B^tctivit^B idéales. Le proi|rès auquel ou en EiMrait redevable serait une cloche pneumatique P-Joiée sur rhumauilé et dans laquelle celle-ci ■.étOulTerait bientôt. Mais cela n'est pas à crsin' Lllre. La science, soit qu'elle travaille directe-

■ Bteut à améliorer le sort des sociétés, soit que, mift'f des voies détournées, elle clierche à nniTrir à l'homme do nouvelles sources de Ljfbuissance, sent qu'elle a devant elle un champ | v^Iimilé. De même que les religions, elle prêftehe la conquête d'un royaume inconnu et K «DSciigne la foi en la vie éternelle. Elle ne peut R.fkire le Ijonheur ahsolu, mais on peut prévoir vie temps où elle aura assuré à chaque homme

■ na droit éijal à la hberté et aux biens de ta B vie. C'est elle qui sauvera les sociétés moder- ■i&es. Sans cesse elle étend le champ du travail, ■;elle ouvre l'espace au désir, père de l'espé- ■TSnce ; elle est la force féconde qui entraîne J-le courant intellectuel, l'empêche de se yon- ■ffler au même poiul ou de bouleverser sto-à l^irïveB. Elle prévient la stagnation et la débâ-J liele. 1

■ Nous savons peu de choses des rpandes cîvi- j B,lisations du passé ; la vie intime des peuples. I B^'sparus nous échappe, mais de ce que non*! I Savons, nous tirons, le plus souvcnl, des con- 1

l'avenir du peuple canadien-français 3o7

clusions erronées, car nous attribuons au progrès des défaillances, des catastrophes, des ruines qui n'ont été que le résultat de la négation du progrès. Des peuples anciens, ayant atteint un certain degré de culture, ont péri, parce qu'ils se sont imaginé qu'ils ne pouvaient pas aller plus loin, parce que leur civilisation était basée sur l'intolérance, la luxure, l'oppression, parce que, manquant de foi, ils n'ont pas eu le sentiment de cette solidarité humaine qui nous ordonne de préparer l'avenir pour ceux qui viendront après nous. D'autres ont péri, parce qu'ils ont été vaincus et subjugués par des peuplades barbares hostiles à la civilisation et au progrès.

Un nom brillant, plein d'attrait et plein d'horreur, suggestif de jouissances inconnues, de misères innommées, nous arrête au crépuscule de toutes les grandes civilisations du passé : Ninive, Babylone, Carthage, Rome. On revoit ces villes enveloppées d'une lueur fauve, dans le rêve lointain ([ni reconstitue les siècles envolés, il nous semble entendre encore la plainte de toute une humanité opprimée, au mibeu des chants d'ivresse, des hurlements de la débauche et des rires hilïriques des oppresseurs — puis, vers les matins lirumeux, après les nuits d'orgie, le bnillement de dégoût du jouisseur que les désirs ont fui et que ni la

f 3o8 l'aVEMR Dl' l'ELPLE r.ANADItX-FR-VNÇAIS ■

I volupté du sanrj, oi la luxure, ne peuvent plusf satisfaire. On s'est liabitué à diviser l'iiistoire ^ [ du monde en phases de ijravitation de l'obs— ■ L curtié vers la lumière, avec, comme étape J [finale, cet anéantissement dans le désordre, J [ l'anarchie, la confusion et le crime. Pourquoi^ veut-on que ce soit là le terme fatal des èree^ [■ de progrès ? I

I Ceux qui se complaisent aujourd'hui dans M i ce morne pessimisme, s'imaginent que le mal 1 I dont ils souffrent est commun à la plupart de I [ leurs contemporains, que c'est le mal d'un I t siècle trop avancé, saturé de civilisation, le J I pressentiment d'une décadence future, car I L nous sommes plus avancés que tous les peu- m pies anciens dont le souvenir est venu jusqu'à I I nous, lis se trompent, c'est tout simplement le 1 [ mal d'âmes trop étroites qui ne voient pas , I dans l'aniéhoration et le perfec lionne ment de [ leur être le hut principal- de la vie, d'âmes J I trop faiLles qui ne peuvent se maintenir sur ■ I les sommets atteints et continuer l'ascension, fl I II est doux d'espérer et de croire qu'à tra-4 , vers des phases successives de révolution et de4 ' réaction, d'ayilation et de calme, le monde 1 I continuera toujours à marcher vers un état 1 t plus parfait. « L'avenir, a dit M. Herbert . I Spencer (i), tient en réserve des formes de j L I. < ... Ibe rcinole Future has in slore forms gC social lire M

l'avenir du peuple GANADIE^-FRANÇAIS Sog

vie sociale supérieures à tout ce que nous pouvons imacjiner. » X'v a-t-il donc rien dans ce rêve des poètes de tous les temps : d'une vie immortelle, d'êtres constitués comme riiomme, mais plus beaux, plus parfaits, mais défjajjés de toutes nos infirmités, vivant dans un éternel printemps, sous un ciel toujours pur et ensoleillé ? Ces visions que les poètes ont évoquées dans le passé, ne sont-elles pas plutôt les formes entrevues de l'avenir ?

<( La croijance au progrès^ dit M. Renouvier (i), nous distingue fortement des siècles précédents. Elle est pour nous une cause de forcej un mobile de changements et d^amé^liorations, un principe d'affranchissement du passéy de ses erreurs et de ses crimes^ pres^ que une religion qui nous tient provisoire-ment lieu de tant de vérités qui nous manquent ou que nous ne pouvons plus reconnaître au sein de nos doctrines en décomposition. »

higher than any wc hâve iniagined »(7'/ie stady of sociology^ p. 4oo).

Page 1