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bétail, qu’on se procurerait des instruments aratoires perfectionnés, un phaëton plus confortable, qu’on consacrerait une somme plus importante à l’instruction des enfants, etc. Ces bonnes intentions plus ou moins réalisées, il se trouva qu’à la première échéance les produits de la ferme n’étaient pas vendus et qu’on en offrait des prix dérisoires. Les protectionnistes déclaraient que ce n’était qu’une gêne momentanée, qu'avec les nouvelles manufactures canadiennes on allait revoir une ère de prospérité supérieure même à celle dont on avait joui avant la crise. Les libre-échangistes, prédisaient le contraire ; mais on croit facilement ce qu’on désire. Bref, on payait l'intérêt échu, en escomptant un. billet à ordre à une banque de la ville voisine, à huit ou neuf pour cent. Les échéances d'intérêts se succédaient, la vente de la récolte à des prix infimes ne suffisait pas à les couvrir et le billet à ordre se renouvelait, passait d’une banque à une autre, se divisait en deux ou trois effets négociables, atteignait une somme considérable qu’il fallait enfin solder au moyen d’une nouvelle hypothèque. Avec le premier terme d’intérêt échu sur lenouvel emprunt hypothécaire, l’usurier entrait en scène; car ces banques de petite villen’accordent qu’un crédit très limité. Et c'était le commencement de la fin.
Le négociant qui vit du crédit, réussit assez facilement à se relever de deux ou trois chutes; le propriétaire foncier se relève rarement, lorsqu'il a seulement glissé sur la pente de l’hypothèque. Chacun sait que, même dans les années de prospérité, un cultivateur ne peut payer huit pour cent d'intérêt. Combien reste-t-il de propriétés aujourd’hui, dans la province de Québec, qui ne soient pas'qrevées d'hypothèques de raille à cinq mille dollars, à sept et huit pour cent ?.. En vérité, la situation est on ne peut plus grave.
Il y a déjà longtemps que tous les Canadiens aimant leur pays déplorent amèrement et combattent par la parole et le journal cette calamité nationale de l’émigration aux États- Unis. La plupart s’insurgent surtout contre le luxe, les dépenses exagérées, dans lesquelles ils voient la principale cause de la ruine des familles. Il est incontestable qu’il y a deux ou trois générations, on aurait vécu largement avec le même revenu qu’on déclare insuffisant aujourd’hui; mais il n’est pas facile d'établir une ligne de démarcation entre le nécessaire et le superflu; les notions du bien-être se modifient constamment, et tous les produits que l’industrie moderne jette à profusion sur les marchés multiplient nos exigences et nos désirs. Le besoin de ce que nous appelons le
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superflu ne prend pas naissance à la campagne ; il se développe d’abord dans les villes, s’étend dans les bourgs, puis devient général. La tendance à l’imitation donne aux mœurs, comme aux maladies, un caractère rapidement épidémique.
Ajoutons que le goût du bien-être, du comfort, de l’élégance n’est pas un mal en soi; car il implique un degré de civilisation plus avancé, un certain développement artistique, un affinement des intelligences. Et puis J'avoue qu’il me semblerait d’un bourgeoisisme étroit de dénier, a priori, àceux qui travaillent et produisent un bien-être que nous trouvons absolument dans l’ordre chez les privilégiés plus ou moins parasitaires de notre état social (1). Je préfère ne prècher que la simple prudence. Il faudrait que chaque citoyen sût équilibrer son budget et ses dépenses, qu’il s’appliquât à prévoir les embarras financiers qui peuvent survenir, et qu’il ne vît pas l’ave-
1. Les socialistes, qui annoncent la bonne nouvelle aux travailleurs, déclarent que l'humanité ne sera pas appauvric par l’avènement du nouveau règne, mais que les jouissances, aujourd’hui le privilège d’un petit nombre, deviendront communes à tous. Car la terre est assez riche, disent-ils, l’industrie assez féconde, et le travail de tous assurera à tous assez de loisirs. Cette croyance n’est peut-être qu’une utopie. Mais elle répond si bien aux désirs de ceux qui aiment l'humanité qu’elle s'impose à l'intelligence et à la raison.
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nir d’une manière trop optimiste. L'extension du crédit, comme je l’ai dit, a été le point de départ de la ruine de la plupart de nos agriculteurs. Cet instrument du progrès économique est un instrument à deux tranchants dont il faut se servir avec une extrême prudence.
Que le spectacle des catastrophes, que les leçons de lexpérience instruisent ceux qui sont portés trop facilement à croire à une prospérité permanente ! Il est certain que les cultivateurs, dont le luxe a déterminé la ruine, ne prévoyaient pas ce résultat, et que les imprudents de l'avenir qui iront expier, dans les fabriques de la Nouvelle-Angleterre, des calculs trop optimistes, un besoin de comfort peu conforme à leurs moyens, ne soupçonnent pas ce qui les attend. Du reste, jamais parole de moraliste cu conseil de pasteur n’aura à ce sujet le moindre résultat, s’il n’est accompagné d’un exemple général qui ramène la société à des goûts plus humbles,
Il manque aux cultivateurs canadiens-français, en général, ce qui fait le succès de la plupart des commerçants, l’esprit de prévoyance, de prudence, d’ordre et d’économie, qui seul peut conduire au bien-être.
On a parlé souvent de ce millionnaire de New-York, de Boston ou de Philadelphie — on le fait naître un peu partout — qui a commencé
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sa fortune en ramassant des bouts de cigares dans les rues et en vendant des journaux.
Gagnant dix sous par jour, il en dépensait cinq ; peu à peu il a acquis un petit pécule.
Quand son avoir a été suffisant, il a ouvert une boutique dans un sous-sol, Ses profits se sont accrus, son expérience également ; il a fait des spéculations n’entraînant aucun risque et il est ainsi parvenu à la richesse. Ce millionnaire n’est pas un être imaginaire. Il en existe aux Etats-Unis de nombreux exemplaires, et s'ils n’ont pas tous ramassé des bouts de cigares, ils ont souvent débuté par des fonctions aussi humbles. L'agriculture, en vérité, ne mène jamais à la grande fortune ; mais, dans un pays comme le Canada, elle beut assurer à celui qui prendrait le souci de bien équilibrer son budget et n’abuserait pas du crédit, beaucoup d’aisance et de bonheur.
Quoiqu'il en soit, tous les efforts qui ont été faits au Canada dans le but de répandre ces vérités ou d’autres aussi utiles n’ont pas abouti Tout ce qui a été dit et écrit à ce sulet n’a pas empêché une seule famille de q r ses foyers. Les partis politiques naturellement ne sont pas d'accord. « Vous êtes heureux chez vous, indépendants et libres », disent à nos cultivateurs les adeptes du protectionisme, « et vous allez là-bas servir sous des maîtres,
perdre votre nationalité peut-être, abandonner votre religion. Vous vous préparez de grands déboires ; vous croyez émigrer dans un pays dont les ressources sont illimitées, quelle erreur ! Le Canada est plus prospère que les Etats-Unis, les Américains le reconnaissent eux-mêmes. » Les libre-échangistes tiennent un langage tout différent. « Vous pourriez être heureux chez vous, indépendants et libres, déclarent-ils, mais un gouvernement aveugle ou malhonnête, sacrifie vos intérêts à ceux de quelques grands industriels. Vous n’avez qu’à ouvrir les yeux : Les produits agricoles atteignent dans la Nouvelle-Angleterre un prix triple de celui qu’ils atteignent au Canada. Les Etats-Unis seraient prêts à nous accorder un traité de réciprocité. Il ne tient qu’à vous, à votre vote, de renverser les barrières douanières qui nous séparent de notre marché naturel. Vous pouvez rivaliser avantageusement, à conditions égales, avec les cultivateurs de l'Ouest américain; car vous pouvez, en huit ou dix heures, transporter vos produits dans les centres manufacturiers de la Nouvelle Angleterre, tandis qu’il leur faut deux ou trois jours, La vie, en outre, est à meilleur marché au (Canada que chez nos voisins ; ainsi, tout vous favorisera dans cette concurrence ».
Cela paraît très plausible; mais l’agriculteur
ruiné n'a pas le temps d’attendre, il ne se rend bien compte que d’une chose, c’est qu’il est pressé par l’usurier dont l’espèce s’est excessivement multipliée depuis vingt ans ; c’est qu'on à déjà intenté contre lui des procédures judiciaires ; c’est que linsomnie est la compagne de ses nuits, et qu'il est malheureux enfin. Il sait encore que si, dans les fabriques américaines, le travail est ardu, si l’ouvrier y est exposé à des chômages périodiques, il y seraen somme bien rémunéré, et que sa vie, à la vérité, plus renfermée, moins libre, y sera dégagée des mille soucis qui la rendent si amère au pays. Il reviendra, d’ailleurs, il ne part que pour quelques années.
Une crise terrible sévit actuellement aux Etats-Unis, plusieurs émigrés ont ‘dû revenir au Canada, etles protectionnistes triomphent. Ajoutons que l’industrie fromagère qui a pris un grand développement dans notre pays, depuis quinze ans ei a trouvé un marché avantageux en Angleterre, a pu, dans certains endroits, ram: ner une prospérité relative chez les cultivateurs dont les terres étaient libres d’hypothèques. Malheureusement, elle n’a pas suffi à libérer de leurs charges les propriétés qui étaient obérées.