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Dans la province de Québec, notre langue jouit des mêmes prérogatives que dans la vieille France; mais là, aussi bien que dans tout le reste de l'Amérique, un danger sérieux la menace : lAnglicisme.
L’Anglicisme, voilà l'ennemi, tel a été le mot d'ordre d’une campagne entreprise, il y a quelques années, par quelques organes patriotiques de la presse canadienne (1); cette campagne, malheureusement, s’est poursuivie et se poursuit encore au milieu de l'indifférence presque généraie de notre population, et l’ennemi continue ses ravages.
La langue anglaise a emprunté beaucoup à la nôtre, mais elle a donné à presque tous les mots empruntés une signification différente de celle qu’ils ont conservée en français. Ainsi au mot « lecture » les anglais ont donné le sens de « conférence » ; de « salaire » ils ont | fait sa/ary, qui signifie rémunération : le traitement d’un ministre, l’indemnité d’un député, les appointements d’un employé, le salaire d’un ouvrier, les gages d’un domestique tout cela se traduit par sal/ary. On comprend que pour un Canadien-Français, qui a tous les jours l’occasion de lire et de traduire de l’anglais, le
1. Notre poète national, M. Fréchette, s’est courageusement dévoué à cette tâche invrate, ainsi que M. Beaugrand, direc- 2 teur du journal La Fatrie et quelques autres patriotes,
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terrain soit très glissant et qu’il faille être constamment sur ses gardes. Aussi tous les jours pouvons-nous lire dans nos journaux des phrases comme les suivantes : M. X... a fait une /ecture à la salle Saint-Jean-Baptiste. Le sa/arre des ministres. Îl est rumeur que. (lt is rumoured). J’ai rencontré M. Z... sur la rue (on the street). Les employés duservice civil (civil service), etc., etc. Les termes techniques se rapportant à la plupart des industries nouvelles, aux inventions mécaniques, aux professions et métiers acclimatés chez nous depuis la conquête, nous les avons empruntés à l'anglais ou traduits de la manière la plus commode possible. C’est amsi qu’une locomotive se nomme au Canada engin (engine) ; une écluse, dame (dam) ; une force hydraulique, pouvoir d'eau (water-power). Du mot anglais Registrar (conservateur des hypothèques), nous avons fait Régistrateur ; l'assistant de ce fonctionnaire se nomme député-régistrateur (deputy registrar). L’interrogatoire d’un témoin devant un tribunal se divise en trois parties indiquant que des questions ont été
| posées par l’un ou Pautre des avocats : l’exa-
men-en-chef (examination-in-chief), les {ransquestions (cross-questions) et le réexamen (reexamination) ; déposer un document au greffe du tribunal se dit souvent f/er (file), etc., etc.
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Je ne parle pas des fautes grossières qui décorent les enseignes de nos boutiques (grocertes, marchand de provisions, marchandises sèches, etc.), dont, grâce à certains journaux, personne maintenant n’ignore le ridicule.
Où ce système d'emprunts à une langue étrangère nous conduira-t-il ?
Certains de nos compatriotes, prenant au sérieux quelques paroles flatteuses de trop aimables touristes, déclarent que nous parlons un français plus pur que les Français de France et soutiennent que nous avons conservé la langue du xvne siècle, D’autres, un peu moins optimistes, réclament cependant pour nous le droit d’emprunter à la langue anglaise tous les mots dont nous avons besoin. N’a-t-on pas acclimaté en France, disent-ils : wagon, turf, jockey, flirt, etc. ? Pourquoi n’userions-nous pas de la même liberté ?
Le langage que nous parlons est resté celui du xvu* siècle en ce sens que notre vocabulaire est aussi limité qu’il y a deux cent ans, et que nous sommes encore réduits aux 1600 mots dont se servait Racine. En France la langue s’est enrichie en puisant à ses sources naturelles, qui sont le grec et le latin, tandis que chez nous elle s’est appauvrie en empruntant à l’anglais des termes qui la défigurent ct la rendent impuissante, comme dit Edgar
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