DE LA NÉCESSITÉ DES HAUTES ÉTUDES
« La vie n'a de prix « qu'aussi longtemps que l'on « peut faire un pas en avant, « agrandir son horizon, s’auq- « menter soi-même », Edgar Quinet « La création »,.
« Sans doute, il est bon « d'avoir des ingénieurs, des « géomètres et des machinis- « tes, pour faire des chemins c « de fer, des bateaux à vapeur « et des chaudières et conduire « nos citoyens, nos marchands C « et nos touristes sur tous les « points du globe; mais cela « ne suffit pas à la prospérité, « à la dignité d’un grand pays.
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« Les télégraphes électriques sont, sans doute, admirables pour transmettre la pensée avec la rapidité de l'éclair, etc., etc. Mais il serait très important aussi de savoir quelles paroles et quelles pensées nous transmettrons si vite, quels hommes nous mettrons sur ces chemins de fer et sur ces bateaux à vapeur, quels citoyens, enfin, nous enverrons à l'étranger, « représenter l'honneur de notre « pays » (Mgr Dupanloup : De la haute éducation intellectuelle, p. 61).
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Je suis forcé dans ce chapitre d’alléquer des faits, de soutenir des propositions qui, en dehors de la Province de Québec, ne sont plus quère contestés à notre époque. Dire qu’un peuple ne peut prendre rang parmi les autres peuples que s’il est leur égal par la culture intellectuelle, que l'ignorance ne peut engendrer la grandeur, que celui qui est chargé d’enseigner une science doit en connaître tous les secrets, ce sont là de ces vérités qui paraissent naïves, tantelles sont incontestables. Combien cependant qui n’en sont pas convaincus, dans uotre pays; combien qui sont encore remplis de cette vieille illusion : la sagesse des nations primitives, le bonheur des nations arriérées!
La question de l’éducation est l’une de celles sur lesquelles nos compatriotes sont le plus divisés; elle a donné lieu en ces derniers temps à de nombreuses polémiques et engendré, je le crains, beaucoup de partis pris et d’entêtements.
Lorsqu'il s’agit de la diffusion de l’instruction primaire, de l’encouragement à donner aux écoles communales, tout le monde est d'accord et chacun pérore à qui mieux mieux sur les bienfaits de l’éducation, excepté toutefois un certain nombre des principaux intéressés. Ceux-ci, pères de famille peu à l'aise ou d’un esprit trop borné, prétendent que leurs enfants en savent assez, que le temps passé à l’école est perdu pour le travail; et l'on ne va pas plus loin. Le spectre de l’instruction obligatoire, qui, du reste, n’a pas encore osé se montrer ouvertement au Canada, recule devant le respectable principe de l’autorité paternelle. La question est résolue.
Il est tour naturel que l’homme de nos classes dites instruites, qui n’a aucun point de comparaison à sa portée, qui ne rencontre que des gens ayant à peu près la même somme de connaissances que lui, qui vit en dehors de tout mouvement littéraire, scientifique et artistique, loin de toute bibliothèque, et qui n’a pas -eu l’avantage de bénéficier d’une instruction
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universitaire élevée, trouve également qu’il en sait assez. Comment lui persuader le contraire? N’a-t-il pas appris, naguère, les dates auxquelles ont eu lieu nombre de batailles, de faits d'armes glorieux, de prises de citadelles? Ne se rappelle-t-il pas encore les noms des vainqueurs et des vaincus? N’a-t-il pas traduit jadis César, Virgile, Horace et Homère et les Pères de l’Église? N’a-t-il pas lu Corneille, Racine, Boileau, plusieurs comédies de Molière (édition corrigée à l’usage de la jeunesse), les Harmouwes de Lamartine et les Contemplations de Victor Hugo? Que peut-on exiger de plus ?
Il existe une moyenne d'instruction composée du maigre stock de latin et de littérature emporté du collège, des renseignements multiformes puisés dans les journaux, et des études professionnelles que nul ne peut dépasser sans concevoir une fort haute idée de sa science.
M.X..., citoyen éminent de Montréal, a rencontré M. Z..., citoyen non moins éminent de Québec. La conversation a été des plus relevées, et tous deux se sont quittés enchantés de leur savoir mutuel et respectif. M. X... a causé pertinemment des œuvres de Bonald, du comte de Maistre et de Montalembert ; M. Z.. a cité avec à propos quelques traits méchants de Louis Veuillot, rappelé quelques
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phrases « risquées » de ce ma/propre de Zola et critiqué cet eralté de Victor Hugo « qui avait beaucoup d'imagination, mais dont le jugement avait été faussé par les mauvaises lectures ». Les quelques profanes quientouraient nos deux compatriotes étaient émerveillés.. En vérité, il faudrait être bien exigeant pour demander plus aux citoyens air'qeants d'aucun pays.
Et puis, après tout, tant de science est-elle nécessaire pour faire un beau speech et devenir un é{/ustre tribun?
«Quel besoin avons-nous d’études ardues et compliquées, diront ceux de nos hommes rastrutts qui ne s’illusionnent pas sur l’étendue de leur savoir; notre peuple en sera-t-il plus heureux? L’instruction donnée dans nos collèges classiques et notre université nous a amplement suffi jusqu’à présent ; pourquoi ne continuerait-elle pas à nous suffire? » Nous pourrions à la rigueur, répondrai-je, nous passer de latin, de grec, d’extraits d’auteurs classiques et même d’histoire.On manque rarement de pain pour ne pas savoir ces choses; les jouissances du cœur sont aussi fécondes pour les simples que pour les lettrés ; mais on déchoit comme peuple, on perd, peu à peu, tout sentiment de fierté, et l’on prépare les voies à la domination étrangère. Car, ce sont
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finalement les peuples les plus cultivés qui dominent et qui absorbent les autres.
Cette vérité, je le sais, ne s’imposera que difficilement à l'esprit d’un grand nombre de Canadiens. Nous sommes si habitués à la routine peu compliquée de notre existence villageoise et citadine, si bien protégés contre tous les courants du dehors que plusieurs considèrent notre force d'inertie comme un rempart contre la décadence et qu’ils redoutent le proqrès.
Dans la petite ville souriante et qaie où la vie se déroule avec son activité facile, son indolence aimable, on se demande ce que la science viendrait faire, quel rôle elle serait appelée à jouer, quelle somme de bonheur elle pourrait ajouter à celui que l’on possède déjà.
Certes, c’est une piètre satisfaction que de pouvoir raisonner sur le sujet et l’objet, la finalité et la causalité, l’être et le non-être, la représentation et la chose en soi. Il peut être quelquefois superflu d’avoir approfondi les grands problèmes de la sociologie et de l’éco- Lomie politique.
Tout le pédantisme des savants en us ne vaut pas, peut-être, la poignée de main cordiale, le bon gros rire jovial, la phrase hérissée de barbarismes et d’anglicismes, mais sans prétention et sincère, du bourgeois cana-
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dien qui nous invite à prendre une consommation ou à faire une partie de whist, tout en causant politique ou cheval.
En. somme, on ne demande pas au médecin de faire de savantes dissertations sur la bactériologie ou l’histologie, mais seulement de donner le remède approprié au mal dont on souffre et d’être aimable et gracieux avec ses clients. On n’exige pas non plus d’un avocat qu’il plaide en termes aussi noblement académiques que M° Barboux du barreau de Paris.
On se contente de lui vouloir une grande probité, de la discrétion dans la façon dont il établit ses mémoires de frais, une connai:;sance profonde des habiletés de la procédure, une ample provision de précédents, de décisions de tribunaux supérieurs s’appliquant à tous les cas. On aime, avec cela, qu’il parle lonquement, verbeusement, et qu’au temps de la lutte électorale, il puisse faire quelques speechs éloquents pour son parti.
De ci, de là, il y a bien un certain nombre d’âmes romanesques, éprises d’idéal, aspirant à la beauté esthétique, qui voudraient tout connaître et tout approfondir et tendent de toutes leurs forces à des jouissances plus nobles dans une vie plus haute. Mais ce sontlà des chimères que l’on noiera dans l’alcool, que l’on épuisera dans les tourments et les
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voluptés du flirt, et qui, dans tous les cas, s’envoleront d’elles-mêmes, lorsque l’âge, les: soucis, les tyrannies de la vie enfin feront prévaloir la raison et le sens pratique.
Ceux dont je traduis ainsi l'opinion trop commune se démentent cependant eux-mêmes par une remarquable inconséquence. Ils comprennent, en effet, si bien qu’un peuple ne peut se maintenir indépendant et fier au milieu des autres peuples sans participer à la vie intellectuelle générale, sans grossir leur trésor de gloire de ses propres trésors, qu’ils multiplient les grands hommes de province et les célébrités locales dans des proportions réellement inquiétantes.
Le désir de briller pour quelqu'un de chez soi, de se voir embelli dans un autre, est si fort qu’à défaut d'illustrations réelles nous nous en créons d’imaginaires. .À défaut d’éloquence, nous glorifions la faconde, à défaut d'idées neuves, les lieux communs. A défaut des maîtres notre admiration salue ics exécutants,
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Nos compatriotes satisfaits par cette hon-
nète médiocrité, cette gloire pour la consom-
mation domestique, et se complaisant dans le sentiment de leur humble Lien-être, se croient pratiques: il ne leur vient probablement pas à l’esprit qu’ils manquent de patriotisme ; car ils se battraient courageusement pour défendre leurs foyers ou leur nationalité menacés. Et c’est à la faveur de ce calme optimisme que l'esprit américain pénètre au milieu de nous.
Qu’on ne dise pas qu'il faut laisser les choses suivre leur cours, ne rien hâter, et qu:
tout viendra en son temps, que le développement de nos ressources s’accomplira d’une manière normale, sans efforts de notre part:
le monde marche vite depuis le commencement de ce siècle et il faut être armé de tous les instruments du progrès pour ne pas être laissés trop en arrière. Nous ne pouvons plus nous contenter d’un progrès qe j'appellerai « progrès de consommation »; car nous ne différons absolument en rien de nos pères et de nos grands-pères, si ce n’est que nos besoins se sont accrus et que nous dépensons plus qu'eux pour vivre. Nous sommes entrés, en outre, dans une ère où la passion des voyages est devenue générale, où le monde est envahi par des touristes cosmopolites ; nous ne pouvons plus dissimuler notre médiocrité et notre ignorance sous les dehors d’un
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