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L'AVENIR DU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS 155 bonheur paisible et idyllique. Pendant longtemps, notre existence n’a été connue que de nos voisins et compatriotes anglais. Lorsque nos frères de France nous ont découverts, ils ont été émerveillés du courage avec lequel nous avions traversé un siècle d’abandon en conservant l'héritage transmis par nos ancétres. S’attendant à nous trouver absolument ignorants, ils ont été surpris de constater que le niveau de l'instruction primaire était aussi élevé, chez nous, que dans tous les autres pays du monde, excepté l'Allemagne. On nous a étudiés quelque peu au point de vue économivue et social, plus encore au point de vue pittoresque ; un jour on s’avisera de se demander: mais ce peuple qui n’est déjà plus de la première jeunesse, — car on vieillit vite par le temps qui court — ce peuple canadien-français, que fait-il, que produit-il ?

Déjà, en 1824, un écrivain de la Revue d'Edimbourg, parlant du peuple américain, s’écriait : « Qui, dans les quatre parties du monde, lit un livre américain, va voir une pièce américaine, ou une statue, ou un tableau américain? Qu’est-ce que le monde doit aux médecins ou aux chirurgiens américains ?

Quelles nouvelles substances leurs chimistes ont-ils découvertes? Quelles nouvelles cons-

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tellations leurs astronomes ont-ils aperçues ? Qui boit dans un verre américain ? Qui mange dans de la vaisselle américaine ? Qui porte un habit ou dort dans des draps américains ? » Le temps n’est peut-être pas très éloigné où on se fera les mêmes questions à notre sujet.

Il y a dans notre histoire des pages si belles, si héroïques; nos ancêtres ont si bien incarné l’âme ardente et chevaleresque de la France d’autrefois; on sent au fond du cœur canadien un tel amour de la mère-patrie, que notre peuple, dans son ensemble, forme pour les écrivains et publicistes français une entité très sympathique.

Ceux d’entre eux qui, jusqu’à présent, se

sont occupés de nous, séduits par la merveil-

leuse légende Ge notre passé, se sont tus, pour la plupart, indulgents et courtois, sur les défectuosités de notre culture et le ridicule de nos mœurs « politiques ». Nous leur sommes reconnaissants du bien qu’ils disent

de nous ; nous leur en voudrions peut-être de

se montrer sévères à notre égard, et leur

‘sympathie nous est un précieux encourage-

ment. Mais disons-nous bien qu’il n’en sera pas toujours ainsi et qu’un jour viendra où l’on ne nous ménagera pas de dures vérités.

Notre cœur en saignera peut-être.

Si J'insiste sur ce point, c’est que, dans notre

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situation géographique et ethnographique, nous ne pouvons pas être indifférents à l’opinion étrangère, surtout à celle de la France; c'est, comme je l’ai déjà dit, que la plus sûre garantie de notre conservation nationale, c’est la fierté ; et cette fierté, elle doit reposer sur la conscience de notre valeur, sur le sentiment que nous remplissons dans le Nouveau- Monde une mission haute et utile. Si nous ne produisons rien dont nous puissions être fiers, si nous ne nous affirmons pas par des qualités précieuses, par des œuvres fécondes, notre peuple finira par être classé, comme une quentité négligeable, parmi les peuples inférieurs. Notre patriotisme s’aflaiblira à mesuré que s’éloignera le passé; l'idée française s’éteindra et les enrichis passeront peu à peu dans les rangs des autres races où ils pourront plus facilement satisfaire leur vanité, leurs désirs de prééminence et de distinction. Les huit cent mille Canadiensfrançais qui ont émigré aux États-Unis, les fils. de ceux-ci surtout, dont un bon nombre certainement auront fait fortune, oublieront ce pays qui ne leur rappellera plus rien de grand, ne leur parlera plus que de luttes stériles ; ces Canadiens se détacheront pour jamais de notre vie nationale, pour jamais renonceront à la nationalité française,

On parlera français pendant longtemps encore, pendant des siècles sans doute, sur les bords du Saint-Laurent ; le peuple pauvre et ses politiciens de plus en plus bruyants resteront fidèles à une langue de plus en plus détériorée. « £t jusqu'à ce que labsorption soit complète, comme disait Fichte au peuple allemand en 1800 (1), on fera des traductions des livres scolaires autorisés dans la langue des barbares; c’est-à-dire à l’usage de ceux qui seront trop stupides pour apprendre la lanque du peuple dominant ».

Mais, me dira-t-on, nous avons produit, relativement à notre populatiôn, depuis trente ans, plus d'hommes distingués que nos voisins et nos compatriotes des autres races. En effet, un certain nombre d'hommes de talent se sont affirmés malgré les difficultés qui se sont opposées à leur éclosion, malgré l’inertie ambiante qui les enserrait, malgré le peu d’en-

couragement qu'ils ont rencontré. Trois d’en- !

tre eux surtout, un poète, un historien et un sculpteur (2), ont fait connaître notre nom à

l'étranger et jeté quelque gloire sur leur :

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