‹ L'avenir du peuple canadien-français [microforme]Chapitre 49 sur 97 · RE HET ER · texte numérisé non relu

RE HET ER

Un temps viendra peut-être, bien que cela ne me paraisse nullement probable, où les historiens et les sociologues, les hommes politiques et les publicistes, auront pour juger les nations un critérium différent de celui qui a toujours prévalu.

Le peuple qui attirera leurs éloges sera alors le petit peuple humble, primitif, qui aura presque inconsciemment résolu le problème du bonheur et qui aura contribué au grand œuvre, humain, en réalisant cette part enviable : la plus grande somme de désirs modestes satisfaits, la paix, le calme, les relations sociales aimables, l'égalité aussi parfaite qu’elle peut l’être, le travail obligatoire pour tous. Nous nous rapprochons, à plusieurs point de vue, de cet idéal. Mais aujourd’hui, on ne juge un peuple que sur ce qu'il a créé, sur sa contribution au progrès économique et intellectuel du monde.

Procédant de la méthode de leurs aînés, les historiens d'aujourd'hui ne savent voir encore que les côtés brillants des nations, ils passent devant les vertus modestes pour aller porter leurs hommages au génie, à la fierté, à la haute culture, ;

Les exemples ne manquent pas, dans l’histoire de l’antiquité, de villes qui ont échappé au pillage et à l’incendie parce qu’elles étaient ou avaient été la patrie d’un grand poète, d'un

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jrand philosophe ou d’un savant illustre. Nous n'avons guère changé. De nos jours, les petits peuples qui peuvent se glorifier de posséder des hommes éminents ont acquis à l’autonomie, à la vie nationale, des droits si puissants, si sacrés, qu’une nation conquérante ne pourrait les leur contester sans exciter, en dehors de toute raison politique, une indignation universelle, La Suède-Norvège, patrie d’Ibsen et de Bjærnson, la Suisse qui, dans ce siècle, a ajouté au livre d’or de l’humanite 1es noms de Mme d2 Staël, de Candolle, de Sismondi, de Gottfried Keller, de Bluntschli et de tant d’autres, ont payé leur droit d’entrée au cercle des nations de haute civilisation. L’immense Russie, que l'Europe dédaigneuse repoussait parmi les nations asiatiques et qu’elle appelait barbare, a conquis une place honorable dans la vie du continent, et cela malgré l’autocratie rétrograde de son gouvernement, sans doute un peu parce qu’elle peut mettre en campagne une armée de plusieurs millions de soldats, mais aussi et surtout parce qu’elle est la patrie de Tourgueneff, de Gogol, de Pouchkine, de Dostoïevski, de Tolstoï, etc.

Seuls les barbares ne se sont pas inclinés devant le prestige de la gloire, ne se. sont

pas agenouillés devant la majesté du génie bienfaisant, $

En 1871, lors du siège de Paris, lAngleterre est intervenue pour empêcher le bombardement, non pas parce que la vie de femmes et d'enfants sans défense était exposée, — c’est une des fatalités de la guerre — mais parce que des obus auraient pu détériorer quelques-uns des chefs-d’'œuvre artistiques dont la ville-lumière est remplie, démolir un musée, renverser des monuments. La voix de l’art, plus forte que celle de la pitié, a fait taire les canons et conjuré la mort.

Chaque grand homme, dont le nom peut réunir dans une même pensée de fierté et de reconnaissance les âmes des citoyens de tout un peuple, est un rempart puissant qui protège la vie nationale de ce peuple.

« St l’on nous demandait, dit Carlisle (1) :

Que préféreriez-vous abandonner, vous Anglais, votre empire des Indes ou votre Shakespeare ; aimertes-vous mieux n'avoir Jamais eu de Shakespeare, ou n'avoir jamais eu d’'empire des Indes?

En vérité, ce serait-là une grave question, Æ et les personnages officiels répondraïent sans cnte en langage officiel; mais nous, n°45.

r‘ons-nous pas aussi forcés de répondre:

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pouvons nous passer de Shakespeare. L’empire des Indes se séparera de nous, tôt ou tard, mais Shakespeare ne nous quittera pas ; il vivra toujours avec nous. Nous ne pouvons nous passer de Shakespeare. Tous les peuples d'origine anglaise seront un jour séparés au point de vue politique, économique, etc. Un

seul roi régnera sur tous et toujours, le rot Shakespeare. »

J'entends le lecteur impatient qui me dit :

« Mais vous parlez de grands hommes, d’hommes de génie, de haute culture, à un pauvre | petit peuple de moins de deux millions d’habitants, à peine dégagé de luttes séculaires, gêné par les difficultés économiques, un peuple chez lequel n’existe aucune grande fortune, où chacun est obligé de travailler pour vivre. Vous lui citez l’exemple d’autres petits peuples, il est vrai, mais de peuples dont la civilisation et les traditions de culture remontent Là cinq ou six siècles. Et puis, le génie ne se crée pas de toutes pièces, on ne l’obtient pas par la culture intensive; les grands hommes ont capricieux, ils naissent souvent aux endroits où on les attend le moins ». Le même

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lecteur ajoutera peut-être avec ironie : et pendant que nous nous efforcerons de devenir tous grands peintres, grands poètes, grands sculpteurs, qui nous fournira le pain quotidien, qui s’occupera d'établir nos enfants, qui cultivera nos terres et échangera nos produits?

Soyons un peu pratiques, si c’est possible. »

Dans un pays riche, populeux et ancien, le même lecteur s’écrierait avec autant de lo.iique apparente : Comment pouvez-vous nous parler de cultiver les beaux-arts et les lettres, dans ce pays où la vie est si chère, où toutes les carrières sont encombrées, où la multiplicité des grandes fortunes a créé un idéal de bien-être, toujours de plus en plus difficile à atteindre, où l’égoïsme absolu est à l’ordre du jour, où la concurrence est si intense, qu’il est presque impossible de parvenir sans avoir du génie et surtout le génie de l’intrigque, etc, etc.

Les deux objections ont la même valeur; | elles ont toujours été et elles seront toujours 4

invoquées par de fort braves gens qui n'ont

pas l’habitude de changer d’avis. Qu’on me

permette cependant de faire observer ceci:

on ne voit, en aucun pays, les jeunes gens ayant de la fortune — sauf de rares exceptions — se consacrer exclusivement aux arts ou aux lettres et remporter de grands succès dans ces carrières.

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La fortune appartenait autrefois aux nobles, batailleurs et jouisseurs désœuvrés ; elle appartient aujourd’hui (en dehors de la juiverie cosmopolite) aux industriels et aux commercants, qui veulent également en jouir ou l’augmenter ; les littérateurs, les savants, les artistes sont, pour le plus grand nombre, obligés de jagner leur vie. Or, il est incontestablement plus facile de gagner sa vie dans la province de Québec qu’en aucun pays de l'Europe.

Celui qui s’y adonnerait aux travaux de l'esprit ne pourrait pas aspirer, sans doute, à conquérir la fortune, mais ;l ne serat pas exposé non plus à la misère, pour peu qu’il fût prudent et énergique.

S'il est quelqu'un au monde, d’ailleurs, qui puisse se contenter d’une part minime des biens matériels, c’est, sans contredit, l'écrivain, l'artiste, le savant, pour lesquels sont ouverts tous les cieux de la pensée.

Les écrivains de France, d’Angleterre, d'Allemagne, etc., me dira-t-on encore, peuvent compter sur des millions de lecteurs; les peintres, les sculpteurs de ces mêmes pays trouvent facilement des acheteurs pour leurs tableaux et leurs statues parmi les nombreuses familles opulentes du vieux monde, qu’un goût cultivé ou la simple vanité portent à encourager les arts; les savants y obtiennent des chaires

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grassement rémunérées dans les universités et autres institutions de haut enseignement.

Notre situation est beaucoup plus avantageuse au point de vue de l’écoulement des productions littéraires que ne saurait l’être celle des Hollandais, des Suédois, des Portugais, des Hongrois, dont la langue n’est parlée que par quelques millions d'hommes. Notre langue est la langue française, la plus répandue dans le monde entier parmi les classes supérieures, où se recrutent surtout les lecteurs capables d'apprécier les œuvres d'une valeur réelle.

Quand nous aurons produit de ces œuvres, ce ne sont pas les lecteurs qui nous manqueront. Les écrivains de la Suisse française et de la Belgique ont le même accès auprès du public français que leurs confrères parisiens.

L'art n’a pas de pays; nous avons encore cet avantage, cependant, que les œuvres de valeur de nos artistes trouveraient chez nos voisins des Etats-Unis un débit facile, tandis que celles des débutants se vendraient aisément dans notre province où les amateurs sont peu exigeants et où règnent encore, sans conteste, le chromo et la lithographie. D’ailleurs dans le développement parallèle de la richesse et des beaux-arts au Canada, c’est la richesse, n’en doutons pas, qui fera les progrès les plus rapides.

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