EMPARONS-NOUS DU SOL
On peut, Je crois, établir en principe que tout jeune homme, d’une énergie et d’une intelligence moyennes, et possédant quelques centaines de dollars, qui se résignerait à vivre en queux, à travailler ferme, à se priver de toute jouissance, pendant six ou sept ans, disons depuis l’âge de dix-huit jusqu’à vingt-cinq ans, peut se faire dans l’agriculture, au Canada ou aux Etats-Unis, une situation indépendante, prospère, et s’assurer pour l'avenir, une vie honorable, autant que saine et agréable. On peut dire avec autant de vérité que le même jeune homme, travaillant, en qualité d’ouvrier,
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dans une fabrique ou une usine, également de dix-huit à vingt-cinq ans, serait, après ces sept années de servitude, aussi pauvre et aussi peu avancé qu'auparavant. Pourquoi un si grand nombre de nos compatriotes reculent-ils devant les nobles travaux du défricheur, pour aller compromettre leur santé et abrutir leur intelligence dans l’atmosphère lourde des fabriques de la Nouvelle Angleterre ? J’ai expliqué plus haut, quelles sont les causes de l’émigration canadienne aux États-Unis. Les cultivateurs canadiens désertent leurs terres, parce qu'ils ont été ruinés par labus du crédit, l'usure, la dépression agricole ; parce qu’ils ont manqué de prévoyance et de prudence. Ils ne songent pas à refaire leur fortune, en colonisant des terres nouvelles au, tout au moins, à encourager leurs fils à se faire défricheurs, parce que jugeant mal les causes de leur insuccès, ils en sont venus à la conclusion que l’agriculture, au Canada, est une profession ingrate et qu’il est presque impossible, en s’y adonnant, de gagner sa vie.
On a fait naufrage parce qu’on n’a pas su éviter les écueils de la route, et l’on n’ose entreprendre une nouvelle traversée.
Etant donné nos habitudes de bien-être et de comfort, un jeune cultivateur ne devrait pas songer à se marier avant d’avoir, outre une
ferme en bon état de défrichement et susceptible de rapporter, même dans les mauvaises années, une somme suffisante pour couvrir toutes les dépenses d'exploitation et de subsistance, un certain capital en numéraire destiné à parer aux accidents imprévus. Or, c’est généralement le contraire qui arrive (1). De 1870 à 1880, un cultivateur à l’aise, de la province de. Québec, a donné à chacun de ses cinq ou six fils une ferme d’une valeur de trois à quatre mille dollars, avec maison, granges, bétail, instruments aratoires, etc., mais il à laissé à chacun d’eux une dette hypothécaire de mille à quinze cents dollars, dont l'intérêt était payable à une banque, à sept ou huit pour cent, soit de 70 à 120 dollars par an. Les fils, pleins de confiance, se sont mariés dès leur entrée en possession et ont continué la vieille routine qui avait réussi à leur père pendant les années d’abondance précédant 1870. Ils ont eu un grand nombre d'enfants, les dépenses des ménages se sont accrues; ne parvenant pas à économiser les intérêts annuels qu'ils devaient payer, ils ont contracté de nouvelles dettes hypothécaires, escompté des billets à ordre, et dix, douze ou quinze ans plus tard,
1. Le célèbre économiste Mac Culloch prétend qu’un cultivateur devrait toujours posséder un capital plutôt supérieur qu'inférieur à la valeur de sa ferme,
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plusieurs d’entre eux, la plupart peut-être, sont partis pour les Etats-Unis, après avoir connu tous les ennuis, toutes les vexations, toutes les humiliations de la lutte contre l'usure et les jens de loi, de cette vie cruelle où les mois se comptent par les échéances de billets à payer ou à renouveler. Cette histoire est celle d'un grand nombre de familles canadiennes.
Toutes les statistiques, toutes les études des économistes ont établi que, dans l’état actuel de l'agriculture, un cultivateur, surtout lorsqu’il est chargé de famille, ne peut payer un intérêt de 6 0/0 sur une hypothèque qgrevant une partie importante de sa propriété. Cette vérité n’a pas encore pénétré jusqu’à nous. Il est trop tard aujourd’hui, pour dire aux pères de famille : Economisez, prévoyez, ne vous endet- (eZ pas, mais aux jeunes gens disons ceci :
Imitez l'Écossais et l'Allemand, dont les établissements agricoles sont si prospères dans toutes les parties de l'Amérique. La supériorité de ces peuples consiste dans leur sens pratique, qui les porte à prévoir, à apprécier à leur juste valeur les chances d'avenir et qui les empêche de faire des calculs trop optimistes,
Jusqu'à présent, nous avons encouragé autant que possible les mariages précoces et en conséquence, les familles nombreuses dans le but
278 L'AVENIR DU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS patriotique d'accroître notre force nationale, Le résultat a été bien différent de celui que nous attendions, notre population n’auymente pas dans la province de Québec, et l'hypothèque dévore nos patrimoines.
« I y a assez longtemps, dit M. Fréchette, que la fécondité de nos femmes fait le thème de nos dithyrambes patriotiques et se charge de prouver au monde entier la supériorité de notre race. »
Dans la quesiior :e notre développement national, nous avons adopté ce mot d'ordre « Emparons-nous ‘' s7, » La conquête du sol, si favorable au maintien de notre nationalité, présente des avantages plus grands encore peut-être au point de vue économique.
Il n’est dans notre pays aucune industrie, si productive qu’elle soit, qui puisse se comparer au défrichement de la terre, ni pour la somme des richesses produites, ni pour l’équité de leur répartition.
Calculons, en effet, ce que peut rapporter le travail de deux cents ouvriers pendant un espace de trois ans, dans une industrie très prospère. Je suppose que le capital placé : capital fixe, capital roulant, capital de consommation, soit seulement de cent mille dollars. L’industriel a réalisé, avec la protection du qouvernement, un bénéfice net de 15 0/0 : soit, en
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trois ans, 45.000 dollars, Pe cette somme, je suppose encore que 20.000 dollars ont été consommés et que le reste à été employé pour accroitre la production future ou pour la rendre plus facile ; ilreste donc dans le pays une augmentation de richesse de 25.000 dollars. J’admets, en outre, que neuf ou dix employés supérieurs, commis, contre-maiîtres, aient pu économiser sur leurs appointements, chacun deux cents dollars, par année — quant aux ouvriers, 1/s ont vécu — cette augmentation se trouve portée à 31.000 dollars, Elle à probablement eu pour effet, d’un autre côté, en raison des tarifs protecteurs en viqueur, de faire payer à toute la population du pays un prix plus élevé pour un certain nombre d’objets de consommation.
Passons à l’agriculture : Les deux cents ouvriers ont obtenu du qouvernement des terres non défrichées, cent arpents chacun, à trente sous par arpent. Un homme défriche facilement, pendant la belle saison, dix arpents de forêt, y compris le fossoyage, l'abattage des arbres, ete. Le colon possède donc, au bout de trois ans, une terre de cent arpents, dont trente en culture, que personne ne songera à évaluer à moins de mille dollars. Nous nous trouvons en présence d’une augmentation de richesse non consommable, pour
la province, de 190.000 dollars ', De plus le défricheur est maintenant en état de vivre, il va chaque année augmenter la valeur de sa propriété, acheter des instruments aratoires, du bétail et, s’il est prudent, s’il a soin de ne pas s’endetter, de ne pas se marier trop tôt, dans dix ans il aura une installation commode. sa ferme sera toute défrichée, améliorée et vaudra cinq mille dollars. De plus cette augmentation de richesse n'aura pas seulement profité à deux ou trors familles, maïs à deux cents. Quelle calamité si, au lieu d’être utilisé dans notre pays, le travail de ces deux cents ouvriers sert à enrichir l'étranger, si, au lieu d’avoir ajouté à notre patri:oine une plusvalue de 190.000 dollars, nous avons perdu deux cents chefs de famille !
On pourrait faire à ce calcul un certain nombre d’objections. Ainsi, il faut au défricheur un petit capital pour acheter des outils, quelques instruments aratoires indispensables, du bétail, etc., il lui faut manger et se vêtir pendant qu'il travaille au défrichement, et ce capital, s’il ne le possède pas, il ne peut l’emprunter, car au taux de six, surtout pendant
1. Si l’on distrait de cette somme celle de 6000 dollars, représentant la valeur de 20.003 arpents de terre non défrichée, et par conséquent d'aucun rapport, nous restons avec un gain de 184.000 dollars.
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les premières années, alors que la terre ne lui donne qu’un très mince revenu, il sera bientôt ruiné. Mais, à vrai dire, un bon nombre de jeunes qens qui pourraient s’adonner avec profit au défrichement, possèdent ou peuvent se procurer la somme nécessaire, d’autres peuvent la gagner en travaillant comme bâcherons, pendant l'hiver, C’est ainsi qu'ont été colonisées avant 1870, alors que les produits agricoles trouvaient un débit facile, la plus grande partie des terres des cantons de l'Est, Une somme de cinq cents dollars pour chaque colon, — correspondant aux cent mille dollars que j'ai supposés placés dans lindustrie, — serait amplement suffisante.
Créer un « crédit agricole et de défrichement », procurer aux cultivateurs et aux détricheurs des capitaux à trois ou quatre pour cent, voilà la question qui devrait s’imposer avant toute autre à nos législateurs.
Sur le-terrain économique, tous nos efforts doivent tendre, pour le moment, à un but unique : développer nos ressources naturelles, étendre le champ de notre colonisation. L’avenir est sans contredit à l’agriculture ; la richesse principale c’est la terre. L'industrie donne autant qu’on le veut, il n’y a pas de limites à sa production, et si elle continue à ne pas tenir compte des besoins réels des con-
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sommateurs, bieñtôt tous les marchés seront encombrés,
Les fabriques ne sont pas toujours construites pour répondre à des besoins du marché international, dont l’état est difficile à connaitre et à apprécier, mais ie plus souvent, au contraire, pour placer et utiliser des capitaux.
Autour des fabriques et des usines dont sont remplis les grands pays industriels, des villes entières ont été construites, des milliers de familles d'ouvriers se sont groupées ; un bien petit nombre sont propriétaires de leurs maisons, mais toutes ont des meubles, toutes se sont fait des relations, se sont habituées à la vie locale. Les capitalistes, de leur côté, ont dépensé des sommes très considérables pour l'achat d’un matériel, la construction de machines, de magasins, de bâtiments de tous genres servant à l'exploitation, etc. Il résulte de ces faits que ces fabriques et ces usines devront, par tous les moyens et quoiqu'il advienne, continuer de produire. D'un autre côté, la plupart des pays européens, qui ont un surcroît de population, et quelques-uns d’immenses populations d’indigents, sont naturellement forcés d'encourager et de développer l'industrie. Leurs gouvernements se préoccupent peu des conditions de l'offre et de la
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L'AVENIR DU PEUPLE CAN:DIEN-FRANÇAIS 283 demande à l'étranger ; ils ne songent qu’à créer une industrie nationale
Des pays nouvellement nés à la civilisation, et qui n'étaient autrefois, au point de vue industriel, que des consommateurs, comme l'Inde, le Japon et même la Chine, commencent, eux aussi, à construire des usines et des fabriques. L'industrialisme, se développant dans ces conditions difficiles, ne peut que continuer à donner les résultats qe nous avons déjà constatés: grouper les victimes du paupérisme, augmenter la division des classes, créer des richesses individuelles et préparer des désordres sociaux. L’encombrement des marchés rendra nécessairement avant peu les profits de l'industrie inférieurs, s'ils ne le sont déjà, à ceux de l'agriculture.
La production agricole, au contraire, est nécessairement limitée, et quand toutes les terres seront colonisées, ce qui ne saurait se produire de sitôt, elle ne pourra s’accroître que par la substitution de la culture intensive à la routine actuelle.
Il s’agit pour nous d'empêcher une partie de notre population de passer dans les rangs du prolétariat, et de multiplier, dans des proportions normales, le nombre des familles de propriétaires. Il s’agit enfin d'assurer à nos compatriotes, préférablement aux étrangers,
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