‹ L'avenir du peuple canadien-français [microforme]Chapitre 70 sur 97 · ARTE · texte numérisé non relu

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les nombreux avantages qu'offre notre pays, au point de vue de Pacquisition du bien-être et de la constitution, dans des conditions relativement faciles, d’un patrimoine sûr et transmissible.

Parmi les descendants des 3. 250.000 colons qui peuplaient les États-Unis, lors de la guerre de l’indépendance, il y a certainement, à l'heure actuelle, fort peu de journaliers, d'ouvriers de fabriques et de valets de fermes. Taus ou presque tous sont propriétaires. Il devrait en être ainsi pour les Canadiens-Français.

La question de la colonisation et du rapatriement est celle sur laquelle tous nos compatriotes s’entendent le mieux; seulement nous ne pourrons jamais la résoudre au moyen de discours patriotiques et d'articles de journaux. Tout le monde s'accorde à constater ceci :

L'agriculture n’est plus en faveur ; les jeunes gens, dont la plupart se marient trop tôt, n’ont plus l'énergie nécessaire pour faire de bons défricheurs, ils aiment mieux hériter d’une terre en valeur, mais grevée d’une lourde hypothèque, dans la paroisse où ils sont nés, être commis à la ville, ou émigrer aux États- Unis, que d’aller passer quelques années dans la forêt, au milieu de la fumée, exposés aux piqûres des moustiques, mal nourris et mal vêtus. Quant à l'avenir, ils n’y songent guère.

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Ce mal ne peut avoir pour remède qu'une initiative patriotique prise par les classes diriqyeantes.

Qu'on me permette, avant d'aller plus loin, de citer deux lettres que je viens de lire dans un Journal hebdomadaire, publié à Londres, a « Canadiar Gazette » (numéro du 1°" février 1894).

dire ‘eur da cette feuille :

ques renseignements, relativement au CGanada,c’est-à-dire au Manitoba, aux territoires du Nord-Ouest ou à la Colombie anglaise. Je suis âgé de trente-deux as, et bien que j'aie été employé pendant quinse ans dans un bureau, je suis suffisamment robuste, ma santé est bonne, et j'aime beaucoup l'exercice ea plein air. Je suis absolument dégoûté de la besogne dont je m'occupe et dans laquelle Je wentrevois pas un avenir bien bril-

lant.

Croyez-vous que Je puisse réussir et qagner de l’argent dans l’agriculture au Ca-

nada ?

Un employé de commerce écrit au

vous serai obligé de me donner quel-

Je pourrait toucher environ cent livres (500 dollars), lorsque j'aurai passé un an au Canada, et pendant l’année, j'aurai peut-être pu faire quelques économtes.

Je suppose que j'aurais à travailler comme valet de ferme pendant un an. Ce travail estil dégradant et difficile ?

Cette vie peut-elle convenir à un gentleman ? »

Le reste de la lettre se rapporte au climat, On le voit, le « City gentleman », bien que disposé à travailler de ses mains, n’est pas indifférent à la question de dignité, et ül entend ne pas déchoir socialement.

Le rédacteur de la Canadian Gazette communiqua la lettre au capitaine Andrew Hamilton, bien connu au Canada: j’extrais de la réponse de ce dernier les lignes suivantes :

… « Le capital de cent liv''es n’est pas trop considérable et ne devra pas être entamé, laut que son possesseur ne connaîtra pas dans tous ses plus menus détails la questiox de l'agriculture dans les praïries. Avec des connaissances et du travail, cette somme sera tout-à-fait suffisante ; votre correspondant pourra la doubler la première année, ou la perdre en son entier, s’il l’emplote imprudemment, Qu'il gagne sa vie et s’instruise tout d’abord. C’est ce que font mes amis. Le

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L'AVENIR DU PEUPLE (:ANADIEN-FRANGAIS :287

qgaatrième de mes fils n gagné sa, nourriture, ses habits et ses passuges sur l’Allantique, en travatllant comme vulet de ferme (dans une excellente famille avec laquelle il vit ‘sur an pied d'intimité) depuis l’âge de quiase ans. I a aujour&’hui dix huit ans e! demi.

Le travail ne dégrade. personne au Canada.

Je suis revenu en Angleterre avec un mon-.

sieur très bien, qui me parlaït avec enthou-. stasme de la vie des prairies ; i/ y avait travaillé, comme valet de ferme, pendant trois ou quatre ans et se proposait d'y retourner, si la besogne à Londres ne lui convenait pas. Quant à ce que peut ètre cette vie pour un geitlemar, naturellemeat cela dépeid de l'espèce de gens aves lesquels il.se trouve, Il y «a beaucoup de gentlemen qui cultisent,. ul y a beaucoup de gens respectables, maïs il y en a aussi qui soat tout le contraire... à 1.

Après une expérience de douze axs deïla vie des colons et émigrauts canadiens, je suts absolument convaïacu qu'un homme ayaut Les dispositions, la détermiaatiox et la position sociale, à Londres, de votre correspoudant, est presque mieux préparé pour. réussir que l’homme qui s'est déjà occupé de travaux manuels réellement ‘pénibles, où qui a fait différents métiers, a été cocher ou méme valet de ferme, m4. amas, eacuerse sors

va 288 L’AVENIR DU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS

Ce sont des hommes de cette trempe (1) qui ont donné à l'Angleterre son vaste empire colonial.

Tous nos ancêtres, à nous, se sont occupés de travaux manuels, tous, sous la domination française, officiers et soldats, ont également travaillé dans les champs et fait la traite des pelleteries avec les Indiens, comme ils ont bataillé et exploré. Ainsi ont fait nos voisins, ls pionniers de la république américaine.

Mais voilà qu’un préjugé a pris racine au sein de notre population : il semble maintenant que ke fait d’avoir quelque instruction a pour conséquence nécessaire l'exercice d’une profession libérale, l’entrée dans une carrière où l'on n’ait pas de fatigue phys:que à supporter. Le commis qui additionne, huit ou dix heures par jour, des colonnes de chiffres, établit en . belle ronde le droit et l'avoir de ses patrons, MM, Jones et Cie, ou, debout derrière un

Paunpioir, mesure, trois cents jours par année,

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1: Dans, son poème « The Princess », Tennyson fait une esquisse délicieuse de ce type d'Anglais :

no little lily-handed Baronet, he :

A great, broad-shouldered, genial Englishman, A lord of fat prize oxen and of sheep, ; \iu, A taiser of huge melons and of pine, A patron of some thirty charities, A pamphletéer on guano and on grain, À quarter-sessions chairman ; abler none.

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des milliers d’aunes de drap et de toile, ne doute pas de sa supériorité sociale sur le vaillant défricheur, sur le travailleur des champs. Tant mieux, si cela peut lui faire mieux apprécier son lot dans la vie ! Dans notre Amérique démocratique, l’homme dont l’esprit est élevé et le cœur courageux, quelle que soit la carrière à laquelle il se destine, quel que soit le travail auquel il doive se livrer, peut se considérer comme l’égal de tout autre homme, et personne ne le trouvera ridicule d’avoir cette fierté.

Ce qu'il faudrait aujourd’hui, dans notre province, ce sont des jeunes gens ayant reçu une bonne éducation, comme les fils du capitaine Hamilton, qui ne craindraient pas d’aller affronter les rudes travaux du défrichement, et qui, par leur exemple, enseigneraient à tant de leurs jeunes compatriotes qui n’y songent pas quelle différence il y a entre le labeur pénible du mercenaire, dans une fabrique étrangère, et l’œuvre du colon, du pionnier.

Seulement nos qualités de race, différentes de celles de l'Anglais, exigent que nous procédions autrement que ce dernier.

L’Anglais peut ‘so/ément s’en aller conquérir un héritage dans les pays nouveaux ouverts à son activité ; la solitude ne lui pèse pas ; le but à atteindre, toujours présent à ses

Yeux, le ‘soutient et l'encourage. Le Français, Jui, n'aime pas la solitude, il'ne sait pas se passer d'amis, de compagnons ; il tient à causer en travaillant ; il subit surtout l’entraînement de son entourage. « Les Français nc sont tout-puissants qu’én masse », disait Mme de Staël. Ce que l'Anglais accomplit isolément, chacun pour soi, n’obéissant qu'à sa ‘seule initiative, nous pouvons accomplir en groupe, chacun pour tous et tous pour chacun, én vertu d’une impulsion donnée par un esprit dirigeant. et acceptée par la masse, d’un exemple venu de milieux influents.

Il ne serait pas beaucoup plus difficile de donner un nouvel essor à la colonisation et d'entraîner à cette œuvre des milliers de jeunes gens, qu'il n’est difficile d’entraîner ces mêmes jeunes gens à aller applaudir des speeches insignifiants et à se passionner pour des phrases creuses, si l’on montrait la même ardeur à la propagande.

N'oublions pas les leçons de notre passé.

Notre histoire n’est pas l’œuvre d'hommes isolés; elle est l’œuvre de compagnies de soldats, de partis d’explorateurs, de coureurs des bois, de groupes d’aventuriers, et plus tard de sociétés de patriotes.

L'association s£7a, si nous le voulons, une très grande force dans notre développement

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éducationnel et économique. Au moyen d’associations basées, non sur des vanités mesquines, mais sur des sentiments éleyés, généreux et pratiques, nous pourrons accomplir ces deux grandes choses : doter notre province d'Établissements d’éducation rivalisant avec celles des pays de haute civilisation, tirer parti des ressources de notre sol, retenir nos jeunes gens chez nous, agrandir notre domaine agricole,

Je suis même convaincu que, dans cette question du défrichement, dont les travaux sont si pénibles, le succès est presque impossible sans le concours de beaucoup d'efforts réunis. La forêt est une place forte dont on ne saurait s'emparer si l’on ne dispose d’un nombre d'hommes suffisant, d'engins et d’armes appropriés (1).

Le Canadien français suit volontiers l’exern: ple du quide qui s’impose, il aime à conformer sa conduite à la conduite d’hommes éclairés, il subit facilement lascendant d’une élite, Aussi les efforts sincères que feraient en

1, Les lourds troncs d’arbres à entasser, les souches à extraire du sol, etc., etc., tout cela demande les forces unies de beaucoup de bras. Je n’entrerai dans aucun détail, mais l'expérience a prouvé que vingt hommes travaillant en commun et avec méthode peuvent défricher trois fois plus rapidement vingt lots de terre contiqus que s’ils travaillaient isolément chacun pour soi.

faveur de la colonisation des citoyens patriotes et jouissant d’une certaine influence, seraient certainement couronnés de succès.

Je voudrais donc voir se former des sociétés de colons composées de jeunes gens ayant étudié dans nos collèges, de fils de cultivateurs se destinant à l’agriculture, de fils d’émigrés revenant des Etats-Unis : de jeunes gens qui sentiraient revivre en eux le courage et la fierté des ancêtres, pour aller fonder. des paroisses dans la partie encore inculte de la province de Québec et continuer l’œuvre du regretté Mgr Labelle.

La conquête du défricheur, voilà la première de toutes les œuvres de civilisation. L’homme qui, à la place de la forêt humide, crée les champs verdoyants, la maison riante, les voies ombreuses, les jardins fleuris, cet homme est le vrai conquérant. Une société de jeunes gens intelligents, instruits autant que possible, qui seraient décidés à ne pas reculer devant les fatigues et les privations de quelques années, afin de se faire un avenir indépendant, qui consacreraient leurs moments de loisirs à augménter leurs connaissances agricoles et autres, qui auraient le bon esprit de ne se marier que lorsqu'ils seraient à la tête d’une belle et grande ferme, qui prendraient surtout des habitudes de prévoyance et de prudence pro-

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pres à leur assurer une prospérité continue : une société ainsi constituée réaliserait des merveilles.

Le Nord-Ouest nous est fermé, grâce à la loi injuste et rétrograde votée par la législature du Manitoba et prohibant les écoles françaises, mais nous avons encore les trois quarts de la province de Québec à coloniser. S'il est plus difficile de défricher la forèt que de mettre la prairie en culture, d’un autre côté, notre province nous offre de nombreux avantages sur le Manitoba au point de vue du climat, de la facilité de lirrigation et de l’arboriculture, et

en outre elle constitue un centre presque exclusivement français.

« Qu'on l’entende donc bien, dit Mgr Dupanloup, il ny a personne, ni homme, nt femme, ni grand seigneur, ni grande dame que ce soit, qui doive craindre de se rabaisser, en s’occupant d’un labeur aussi noble, aussi utile que celui de l’agriculture. » L’aqriculture ne mène jamais à la grande fortune, mais elle conserve ce trésor inapprécable : la santé ; elle assure à celui qui ne

considère pas le travail manuel comme un ‘châtiment, une vie bien remplie, embellie par de saines Jouissances, et s’il a reçu une ins- ‘truction suffisante et possède un peu de sens artistique, Je dirai des jouissances d’un ordre élevé et pures par dessus toutes (1). « Au degré d'instruction que devra posséder l’agriculteur progressif, tout le monde reconnaîtra que, de métier qu'il est encore trop souvent aujourd'hui, l'art agricole perfeclionné devient la plus noble des carrières, peut offrir à l’homme rastruit le théâtre le plus élevé des connaissances humaines, la plus noble et la plus indépendante des posttions soctales et rend à l’agriculture la première place qu’elle doit occuper dans la production matérielle. »

A la vérité, le jeune colon qui, sans capitaux, aura défriché une ferme au Canada, ne pourra songer tout d’abord à faire de la culture intensive et naturellement dispendieuse. 11 devra se contenter d'améliorer ses procédés, ‘se dégager de la routine, faire la meilleure culture extensive possible et ne se permettre ‘d'expériences scientifiques que sur une petite échelle et dans la limite absolue de ‘ses ressources. En revanche, pour peu qu'il ait le

1 Pépin Lehalleur, cité par Mgr -Dupanloup.

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goût du beau, il pourra se procurer toutes les jouissances du poète et de l'artiste.

Il y a, sur les bords du Saint-Laurent et

dans les cantons de l'Est, de fort belles propriétés, certes; mais Jusqu'à présent, on a trop négligé dans nos campagnes le côté pittoresque et artistique. Nulle part en Amérique, les chemins publics ne sont plus mal entretenus que dans la province de Québec, nulle part on ne s'occupe aussi peu d’embellir les environs des fermes et de faire des plantations d'arbres. Voilà pourquoi l’agriculture ne possède aucun attrait pour le plus grand nombre de nos compatriotes et n’est considérée que comme un moyen pénible de qçagner sa vie. On ne songe pas à l'augmentation du bien-être et même de la richesse, que le développement du goût artistique, du sens de la beauté, apporterait au Canada français, au charme que donneraient à nos campagnes les routes bien entretenues et ombragées d'arbres, les maisons entourées de parterres, de parcs, de vergers, etc. Et, remarquons-le bien, ce sont là des améliorations qui ne coûtent presque rien, ne demandent que fort peu de travail et n’entraînent le sacrifice d'aucun profit, d’aucun avantage pratique.

Eà ouvrant de nouvelles paroisses, il faut songer à y acclimater tout d’abord la beauté. En vérité, j'aurais-plus confiance dans le succès

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