‹ L'avenir du peuple canadien-français [microforme]Chapitre 71 sur 97 · DE · texte numérisé non relu

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jeunes colons inhabitués au maniement de la hache et de la bêche, mais courageux, intelliyents, unissant à une instruction suffisante, le goût du beau, des habitudes d’ordre et de prévoyance, qu’en celui de défricheurs simplement robustes et habitués aux plus durs travaux.

Pour bien aimer la campagne, il faut qu’une âme soit éclairée d’un rayon de poésie ; il faut que j'œil de l’agriculteur puisse apprécier une belle végétation, une belle aurore, que son cœur puisse savourer cette douce paix, cette calme harmonie qui se dégagent de tout ce qui l’environne.

Dans les villes, l’homme passe, indifférent à presque tout ce qu’il rencontre ; à la campagne, il s'attache à tout, aux êtres et aux choses; rien n’existe dans son entourage qui ne lui soit familier et qui n’ait une place dans ses affections.

Les gens des villes habitent, pour la plupart, des maisons qui ne leur appartiennent pas ; selon leur caprice ou ceux d’un propriétaire, ils déménagent à intervalles irréguliers, et chaque terme voit de lourdes voitures chargées de meubles se transporter d’un faubour( à un autre, d'une rue à une autre. Ces migrations ne se font pas toujours sans regret, elles ne s’eflectuent pas sans que des meubles

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soient détériorés, des bibelots sacrifiés. On monte des escaliers, on s’installe et l’on cherche à donner au nouveau logis, autant que possible, l'aspect de celui que l’on vient de quitter, car on s’est habitué à telles dispositions de pièces, à telle distance entre un meuble et un autre, tant il est vrai que l’on aime à localiser son bonheur entre certains espaces déterminés, entre certains objets matériels permanents. Cette vie nomade, en multipliant nos souvenirs, leur enlève de leur intensité et par 1à même, de leur charme.

Le châtelain, le grand propriétaire rural qui habite le vieux manoir ancestral, la maison qui l’a vu naître, éprouve un bien autre attachement pour son foyer ; mais rien peut-être n'égale l'amour du défricheur pour la terre qu'il a créée et fertilisée. Cette terre, elle lui doit tout ; avant son arrivée, il y avait à cet endroit une forêt sombre, des massifs d'arbres séculaires, des fouillis de broussailles, des pins, des sapins morts jonchant le sol, enchevêtrés dans une ‘égétation sauvage, pourrissant sous des tapis de mousse humide.

Il a conquis cette terre par la hache et le feu, chaque parcelle de ce sol représente des Journées d’un labeur pénible ; ila travaillé là pendant les belles années de sa jeunesse, rêvant du bonheur prochain, de l’amie qui vien-

drait partager son foyer, des enfants qui l'égavyeraient. Il à vieilli, créant toujours, agrandissant et embellissant son patrimoine, continuant son œuvre de civilisation et de progrès. Toute sa vie est là; à chaque instant il peut jouir de toute son œuvre, et quand il regarde cette belle ferme qui est sienne, ce n’est pas seulement la vanité du propriétaire qui s'affirme, c’est l'orqueil du créateur. de voudrais que ce fût encore la jouissance raffinée de l'artiste.

J'aime à me figurer qu’un jour, quand Îa science, fauchant les préjugés et ouvrant les âmes, aura accompli une partie de sa mission, chaque cultivateur fera à Part une part dans sa vie, chaque champ, chaque prairie, sera comme une toile où l’homme, avec la collaboration de la pluie et du soleil, cherchera non-seulement à produire les biens de la terre, mais aussi à réeliser la beauté, ce rêve éternel de tout organisme supérieur. Il fera bon alors s’en aller, joyeux pèlerin, par les monts et les vallées, le long des routes ombreuses, comme dans un musée où tout sera réuni pour plaire, où tous les sens seront charmés.

Depuis les temps les plus reculés, je le sais, certaines phrases consacrées ont constamment fait ressortir la noblesse de l’état d’agriculteur, l’agrément de la vie des champs; tout

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bonheur poétique rêvé s’est toujours localisé au fond d’une vallée ombreuse, dans une chaumère entourée de fleurs. Cependant, jusqu’à présent, la poésie des champs n’a quère été savourée que par des dilettantes et des rêveurs, rarement par des agriculteurs pratiques.

Les poètes qui ont chanté lArcadie ont simplement entrevu lavenir, ils ont représenté dans un monde chimérique du passé ce que la civilisation seule pourra créer.

Si tant de nos jeunes gens qui terminent, à l'heure qu’il est, leurs cours classiques, ou commencent leurs études universitaires, et par conséquent se rendent compte du peu d’avenir que leur offrent les carrières libérales, pouvaient s'élever à une conception noble et grande de la vie et du devoir patriotique, nous verrions, dans quelques années, moins de politiciens besogneux dans la province de Québec, moins de chercheurs d'emplois publics. Mais il y aurait des sociétés de colons à l’œuvre, nous aurions, dans la vallée du Le Suint-Jean, des bacheliers soucieux en mème temps du beau et de lutile, travaillant à créer de nouvelles paroisses, et encouraqeant par leur exemple, dans les autres classes de la population rurale, les habitudes d'économie, de prudence, de travail et de simple élégance.

Trop longtemps on a considéré comme incompatibles ces deux choses : le travail manuel et le savoir, le maintien d’un rang social et l’accomplissement de ce devoir « gagner son pain à la sueur de son front. »

Suivons l'exemple de l'Anglais, que ni son éducation, ni ses habitudes bureaucratiques n’empêchent de se faire colonisateur et même valet de ferme, lorsqu'un jour le désir de l’indépendance et de la vraie liberté s’empare de son cœur.

L'homme idéal, l’homme tel qu’il sera dans l'avenir, n’est-ce pas celui-là dont l’âme est assez grande, assez éclairée pour jouir de tout ce que la nature et lart offrent de beautés, dont le courage est assez haut, les forces viriles assez développées pour lui permettre de lutter contre les forces adverses du sol, du climat et d'en triompher ?

Que les indigents qui, chaque ar iée, traversent l'Atlantique errichissent les industriels américains et assurent la prospérité de leurs usines, ce n’est pas un rôle qui nous convienne à nous, fils des premiers pionniers de ce continent. Rappelons-nous ceci : nos professions libérales sont encombrées; nous avons dans la province ‘de Québec dix-sept collèges, dans chacun desquels deux où trois cents élèves reçoivent, à l’heure qu’il est, une

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éducation classique; des milliers de jeunes gens émigrés aux États-Unis, ou sur le point d’émigrer, dès que les hypothèques grevant leurs propriétés l’exigeront, seraient heureux d’aller coloniser et ouvrir des terres nouvelles, s'ils étaient sagement conseillés, encouragés d’une manière efficace, si surtout l’exemple leur était donné par des compatrictes auxquels une instruction un peu supérieure prêtât un certain prestige. Ne voit-on là rien à organiser, rien à créer, aucune initiative à prendre dans l’intérêt de notre race ?

Emparons-nous du sol!

Tous les physiologistes sont d'accord sur ce point, c’est que rien ne peut mieux ou aussi bien favoriser le développement d’une race vigoureuse, intelligente et d’aptitudes supérieures que la vie à la campagne, dans certaines conditions d’aisance et de culture intellectuelle.

« Les campagnes, sont en quelque sorte, le

laboratoire où se créent les forces du bien (1). »

1, Montesquieu,

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