‹ L'avenir du peuple canadien-français [microforme]Chapitre 72 sur 97 · L'AVENIR ET LE PROGRÈS · texte numérisé non relu

L'AVENIR ET LE PROGRÈS

« (1) There will be a change in « the conception of honour. It « will become a wonder that « there should ever have exis- « ted those who thought it « admirable to enjoy without « working at the expense of « others who worked without « enjoying. »

(H. Spencer. The study of sociology, p. 261).

Notre avenir comme peuple est subordonné à l'avenir du progrès, aux conquêtes de la

1. Notre conception de l'honneur se modifiera. Un jour viendra où l’on sera étonné d'apprendre que des hommes out

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civilisation, aux révélations de la science. Nous subirons le contre-coup de toutes les révolutions du Globe, nous serons irrésistiblement entraînés dans les voies ouvertes par les grandes nations, N'est-ce pas une entreprise bien téméraire dans les circonstances que de chercher à prévoir cet avenir ?

Le monde a marché si vite depuis le commencement du x1x® siècle, les transformations produites par les découvertes nouvelles dans les conditions de la vie sociale, ont tellement dépassé toutes les prévisions que l’on hésite maintenant à plonger le regard dans l'inconnu; pour tâcher d’y lire ce qui sera, ce qui adviendra dans quinze, dans vingt, dans trente ans.

Les uns croient vaguement à un bouleversement absolu de notre ordre social qui ne laissera rien debout de tout ce qui existe aujourd’hui; d’autres traitent les aspirations vers une vie nouvelle et les plar: de réorganisation des novateurs de rêves de poètes, de projets d’idéoloques ; et, d’un côté comme de l’autre, on ne voit rien de mieux à faire que de se cuirasser d’indifférence et d’égoïsme.

Dans les hautes sphères intellectuelles,

existé qui trouvaient admirable de jouir des biens de la vie sans travailler, aux dépens d’autres hommes qui travai'laient sans jouir,

cependant, s’élaborent mille projets de réformes; des philosophes et des sociologues publient chaque année des monceaux de volumes définissant le droit, invoquant la justice, indiquant les routes à suivre, expliquant les conditions dans lesquelles le bonheur deviendra accessible à tous. Jamais, en aucun temps, on n’a vu un aussi grand nombre de nobles et puissants esprits s'occuper d'améliorer le sort de l'humanité.

Quelles révolutions, quels cataclysmes se préparent, de quelles révélations la science viendra-t-elle éclairer notre route? Nul ne saurait le dire ; mais, n’en doutons pas, ce qui sera vaudra mieux que ce qui est. L'empire que l’homme exerce sur le monde matériel augmente sans cesse, et dans la même proportion, bien qu’on ne veuille pas généralement le reconnaître, se développe l’idée du droit et du devoir dans les âmes. Ce parallélisme se continucra-t-il, de nouvelles forces révélées à l'humanité permettront-elles de réaliser l’idéal de justice qu’entrevoient tous es hommes bien pensants, sans exiger de trop grands sacrifices de la part des privilégiés, sans amener de ces conflits sanglants qui ont accompagné, dans le passé, les progrès de la civilisation ?

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temps entretenues et passées à l’état d’instinct sont des forces puissantes et contre lesquelles toute lutte est longue et difficile ; ce n’est que pas à pas que le monde progresse ; les formes surannées sont plus persistantes que les idées et les principes dont la fausseté a été reconnue. Quoiqu'il en soit, la révolution qui se fait depuis longtemps dans les esprits, ne peut manquer de modifier tôt ou tard l’ordre des faits et des choses existant. Les idées que professent aujourd’hui la plupart des savants et de ceux qui marchent à la tête du monde intellectuel, celles au moins sur lesquelles presque tous sont d’accord, se généraliseront peu à peu ; peu à peu, elles se substitueront à nos croyances actuelles, elles effaceront les anciens préjugés, elles détrôneront les anciennes injustices.

Le monde plus éclairé ne s’en trouvera pas plus heureux, sans doute, et il continuera à chercher encore le mieux; car l'esprit ne peut se complaire dans l’immobilité. Toujours l’imagination verra, au-delà des biens acquis et possédés, d’autres biens supérieurs et désirables, près des ruines des maux conjurés, d’autres maux aussi intolérables, qu’il faudra détruire et effacer. Et il est bon qu'il en soit ainsi. Le plus grand des malheurs, ce serait un état amélioré qui pourrait être considéré

‘comme définitif, qui fermerait aux âmes les

portes de l'infini et assignerait des limites aux activités. idéales. Le progrès auquel on en serait. redevable serait une cloche pneumatique jetée sur l'humanité et dans laquelle celle-ci étoufferait bientôt. Mais cela n’est pas à craindre. La science,-soit qu’elle travaille directement à améliorer le sort dessociétés, soit que, par des voies détournées, elle cherche à ouvrir à l’homme de nouvelles sources de jouissance, ‘sent qu’elle a devant elle un champ illimité. De même que les religions, elle prêche la conquête d’un royaume inconnu et enseigne la foi en la vie éternelle. Elle ne peut faire le bonheur absolu, mais on peut prévoir le temps où elle aura assuré à chaque homme un droit égal à la liberté et aux biens de la vie. C’est elle qui sauvera les sociétés modernes. Sans cesse elle étend le champ du travail, elle ouvre l’espace au désir, père de lespé- ‘ance ; elle est la force féconde qui entraîne le courant intellectuel, empêche de se qonfler au même point ou de bouleverser ses rives. Elle prévient la stagnation et la débàcle. |

Nous savons peu de choses des grandes civilisations du passé ; la vie intime des peuples disparus nous échappe, mais de ce que nous savons, nous tirons, le, plus souvent, des con-

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clusions erronées, car nous attribuons au progrès des défaillances, des catastrophes, des ruines qui n’ont été que le résultat de la négation du progrès. Des peuples anciens, ayant atteint un certain degré de culture, ont péri, parce qu'ils se sont imaginé qu’ils ne pouvalent pas aller plus loin, parce que leur civilisation était basée sur l'intolérance, la luxure, l'oppression, parce que, manquant de foi, ils n’ont pas eu le sentiment de cette solidarité humaine qui nous ordonne de préparer l’avenir pour ceux qui viendront après nous. D’autres ont péri, parce qu'ils ont été vaincus et subjugués par des peuplades barbares hostiles à la civilisation et au progrès.

Un nom brillant, plein d’att:ait et plein d'horreur, suggestif de jouissances inconnues, de misères innommées, nous arrête au crépuscule de toutes les jrandes civilisations du passé : Ninive, Babylone, Carthage, Rome. On revoit ces villes enveloppées d’une lueur fauve, dans le rêve lointain qui reconstitue les siècles envolés, Il nous semble entendre encore la plainte de toute une humanité opprimée, au milieu des chants d'ivresse, des hurlements de là débauche et des rires lubriques des oppresseurs — puis, vers les matins brumeux, après les nuits d’orgie, le baillement de dégoût du Jjouisseur que les désirs ont fui et que ni la

volupté du sang, ni la luxure, ne peuvent plus satisfaire. On s’est habitué à diviser l’histoire du monde en phases de gravitation de l’obscurité vers la lumière, avec, comme étape finale, cet anéantissement dans le désordre, l'anarchie, la confusion et le crime. Pourquoi veut-on que ce soit là le terme fatal des ères de progrès ?

Ceux qui se complaisent aujourd’hui dans ce morne pessimisme, s’imaginent que le mal dont ils souffrent est commun à la plupart de leurs contemporains, que c’est le mal d’un siècle trop avar:é, saturé de civilisation, le pressentiment d'une décadence future, car nous sommes plus avancés que tous les peuples anciens dont le souvenir est venu jusqu’à nous. Ils se trompent, c’est tout simplement le mal d’âmes trop étroites qui ne voient pas dans l’amélioration et le perfectionnement de leur être le but principal de la vie, d’âmes trop faibles qui ne peuvent se maintenir sur les sommets atteints et continuer l’ascension.

IT est doux d’espérer et de croire qu’à travers des phases successives de révolution et de réaction, d’agitation et de calme, le monde continuera toujours à marcher vers un état plus parfait. « L'avenir, a dit M. Herbert Spencer (1), tient en réserve des formes de

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vie sociale supérieures à tout ce que nous pouvons imaginer. » N’y a-t-il donc rien dans ce rêve des poètes de tous les temps : d’une vie immortelle, d'êtres constitués comme l’homme, mais plus beaux, plus parfaits, mais dégagés de toutes nos infirmités, vivant dans un éternel printemps, sous un ciel toujours pur et ensoleillé ? Ces visions que les poètes ont évoquées dans le passé, ne sont-elles pas plutôt les formes entrevues de l’avenir ?

« La croyance au progrès, dit M. Renouvier (1), nous distinque fortement des siècles précédents. Elle est pour nous une cause de force, un mobile de changements et d’améliorations, un principe d’affranchissement du passé, de ses erreurs et de ses crimes, presque une religion qui nous tient provisoirement lieu de tant de vérités qui nous manquent ou que nous ne pouvons plus reconnaïtre au sein de nos doctrines en décomposilion, »

higher than any we have imagined » (The study of sociology, p. 400).

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