‹ L'avenir du peuple canadien-français [microforme]Chapitre 94 sur 97 · DANS L'UNION AMÉRICAINE · texte numérisé non relu

DANS L'UNION AMÉRICAINE

« (1) Zf these provinces felt them-

selves strong enough to stand upon their own ground and if they should desire no longer to maintain their connection with us, we should say : God speed you and give you the means to maintain yourselves as a nation !»

(Discours de Lord Palmerston à la

Chambre des Communes le 23 mars 1865).

L’annexion du Canada aux Etats-Unis aurat-elle lieu après des essais infructueux d’in-

1, Si les provinces canadiennes se sentaient assez fortes pour vivre d’une vie autonome et sielles ne désiraient plus conserver i& lien qui les attache à nous, nous leur dirions : Que Dieu vous.conduise et vous donne les moyens de vous maintenir comme nation |

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Sera-t-elle, comme. tout” le fait pressentir, la none d’une ‘union commerciale et douanière entre les deux pays ? L’Angleterre se résignera-t-elle à voir s’accroître dans d'aussi formidables proportions la puissance maritime de la grande république ?

À ces questions l'avenir seul répondra.

Une chose cependant me paraît certaine, c’est que les modifications qui seront apportées à notre état politique le seront sans effusion de sang, en vertu d’un contrat librement çonsenti. Quand l'heure aura sonné de la séparation définitive -entre l’ancien monde et le nouveau, la destinée s’accomplira pacilique êt solennelle, et rien ne trouplera la tranquillité de l’univers.

À ce moment peut-être l’élément français aura-t-l1 une voix décisive dans les destinées de la nation canadienne, alors nous devrons bien comprendre que nous sommes devenus assez forts, que nous sommes prêts à affronter l’inconnu, et que nous ne faisons pas un saut périÎleux dans les ténèbres.

Peut-être aussi n’aurôns-nous qu’à suivre l'opinion unanime et clairement exprimée de la majorité.

Quoi qu’il arrive, nous ne serons jamais détachés contre notre gré de l’Angleterre ; si,

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entraînés par la force des choses, nous disonts un jour adieu à son drapeau, c’est qu’un autre drapeau nous offrira, en même ‘emps que des avantages matériels plus grands, la même sommede liberté e t d'autonomie.

L'état agrandi résultant de l'annexion sera un état contractuel et nous serons l’une des parties contractantes.

« (1) Un état contractuel rest ni une agrégation, ni une famille, il-est une coopération. volontaire entre les citoyens qui n'exclut nullement les liens antérieurs et la nationalité ».

Mais la République Américaine elle-même n'est-elle pas destinée à se désorganiser ?

Mille prédictions, les unes pessimistes, les autres optimistes ont déjà été faites sur l’avenir des Etats-Unis. Dans une lettre (2) écrite en 1852, Macaulay s’exprime ainsi : « Votre destinée est écrite, quoique conjurée pour le moment par des causes toutes physiques. Tant que vous aurez une immense étendue de terre fertile et inaccupée, vos travailleurs seront

1. Alfred Fouillée. « La science sociale contemporaine.» 2. Citée par Dupont-White,

énfiniment plus à l’aise que ceux du vieux monde — et, sous l’empire de cette circonstance, la politique de Jefferson ne produira peut-être pas de désastres. Mais le temps viendra où la nouvelle Angleterre sera aussi peuplée que la vieille Angleterre. Chez vous de salaire baissera et subira les mêmes fluctuations que chez nous. Vous aurez vos Man- ‘hester et vos Birmingham, ou les ouvriers, par centaines de mille, auront assurément denrs jours de chômage. Alors se lèvera pour -vos institutions le grand jour de l'épreuve. La détresse rend partout le travailleur mécontent et mutin, la proie naturelle de l’agitateur, qui lui représente combien est injuste cette répartition où l’un possèdedes millions, tandis que l’autre est en peine de son repas. Chez nous dans les mauvaises années, il y a beaucoup de murmures et même quelques émeutes : mais peu importe, car la classe souffrante n’est pas la classe gouvernante. Le suprême pouvoir est entre les mains d’une classe nombreuse, il est vrai, mais choisie, cultivée d'esprit, qui est et s’estime profondément intéressée au maintien de l’ordre, à la garde des propriétés. Il s'ensuit que Les mécontents sont réprimés avec mesure, mais avec fermeté, et l’on franchit les temps désastreux sans voler le riche pour assister le

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pauvre ; les sources de la prospérité nationale ne tardent pas à se rouvrir : l'ouvrage est abondant, les salaires s'élèvent, tout redevient tranquillité et allégresse. J'ai vu trois ou quatre fois l’Angleterre traverser de ces épreuves, et les Etats-Unis auront à en affronter de toutes pareilles, dans le courant du siècle prochaïn, peut-être même dans le stècle où nous vivons. Comment vous en tirerez-vous ? Je vous souhaïte de tout cœur une heureuse issue. Mais ma raison et mes vœux ont peine à se mettre d'accord, et je ne puis m'empêcher de prévoir ce qu'il y a de pire.

Il est clair comme le jour que votre gouvernement ne sera pas capable de contenir une maiorité souffrante et irritée. Car chez vous le gouvernement est dans les mains des masses et les riches qui sont en minorité sont absolument à leur mercr.

Un jour viendra dans l'Etat de New-York, où la multitude. entre une moitié de déjeuner et la perspective d'une moitié de diner, nommera les législateurs. Est-il possible de concevoir un doute sur le genre de législateurs qui sera nommé ? D'un côté vous aurez un homme d'Etat préchant la patience, le respect des droits acquis, l’observation. de La foë publique ; d’un autre côté, un démagogque déclamant contre la tyrannie des capitalistes

et des usuriers et demandant pourquoi les uns boivent du vin de Champagne et se promènent en voiture, tandis que tant d’honnêtes gens manquent du nécessaire. Lequel de ces candidats, pensez-vous, aura la préférence de l’ouvrier qui vient d'entendre ses enfants lui demander du pain ? J’en ai bien peur:

vous ferez alors de ces choses après lesquelles la prospérité ne peut plus renaître. Alors ou quelque César, ou quelque Napoléon prendra d’une main puissante les rênes du gouvernement — ou votre République sera aussi affreusement pillée et ravagée au XX° seècle que l’a été l’Empire romain par les barbares au Ve siècle, avec cette différence que Les dévastateurs de l’Empire romain, les Huns et les Vandales, venaient du dehors, tandis que les barbares seront les enfants de votre pays et l’œuvre de vos institutions ».

D’autres voient dans l’Union Américaine l’État idéal vers lequel le monde doit jeter les yeux avec espoir et dont l’évolution normale amènera, sans grands efforts, la solution des problèmes sociaux. Car ici, leur semble-t-il, moins de préjugés anciens luttent contre les tendances nouvelles, moins d’obstacles s’opposent à l’éclosion des forces latentes qui aspirent au jour. Enfouies sous une couche d’égoïsme qui, pour le moment, domime tout,

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dus de vingt peuples divers, naîtra l'esprit nouveau qui dominera le monde en l’éclairant.

Au milieu des foules de travailleurs se lèveront des penseurs, des apôtres, et le peuple habitué à ne pas séparer laction de l’idée, les écoutera et accomplira l'œuvre qu’ils auront

prêchée.

Je me contenterai d’une seule observation en passant : Chez les nations européennes,

“la fortune acquise ou transmise par héritage

permet à ceux qui la possèdent la réalisation de beaucoup de: désirs, l'accession à beaucoup de jouissances, la satisfaction de goûts généralement raffinés et délicats; elle peut être considérée avec une apparence de raison, comme l’équivalent du bonheur. La perte de la richesse y entraîne la privation de presque tout ce qui donnait du prix à la vie. Aussi les priviléaiés de la fortune ne sontils pas prêts à faire des concessions à ceux qui rêvent de les dépouiller. À un grand nombre de riches, le désir de l'indigent, du prolétaire qui, lui aussi, veut s'élever à la possession, paraît presque une énormité. Il n’en est pas ainsi en Amérique ; la possession de

la richesse y constitue un état social et rend

hoo L'AVENIR DU PEUPLE CANADIEN—-FRANÇAIS

possible la satisfaction de certaines vanités, mais ne signifie guère autre chose. Le borheur, comme je l’ai déjà dit, y consiste beaucoup plus à s’enrichir qu’à être riche. Les fortunes, du reste, sont absolument instables -et mobiles ; sans cesse des familles passent de la pauvreté à l’aisance, de l'aisance à la richesse. Il n’est pas de vaincu dans les luttes du commerce ou de l'industrie qui ne puisse retourner sur le champ de combat avec lespoir de réussir. La fortune est, pour ainsi dire, à la portée de chaque citoyen de l’Union.

Du fait que l'idéal caressé par tous est accessible à tous, il résulte que la masse du peuple américain, jouit, à l’heure qu’il est, d’une somme considérable de bonheur et qu'aucun changement immédiat ne s’impose.

Ouand la mise en exploitation de toutes les ressources du pays aura modifié cet état de choses, deux faits, selon moi, se produiront nécessairement : 1° Le cours de l'immigration européenne sera enrayé, et de ce moment commencera pour l’Union une existence plus réellement nationale; 20 Habitués à des idées pratiques, les Américains, millionnuires et prolétaires, capitalistes, patrons et ouvriers — quand l'heure des revendications et des luttes sociales aura sonné — se compteront, feront la part des besoins de: chacun, consta-

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-teront leurs forces respectives et arriveront, on peut en être convaincu, sans de trop grandes catastrophes, sinon sans quelques conflits, à un modus vivendi. Jusqu’à présent, chacun a pu le remarquer, les éléments les plus turbulents, dans les grèves qui signalent ‘les époques de crises, ont été des immigrants d'Europe, généralement ignorants, défiants et “plus portés à obéir à la parole d’un agitateur qu’à la voix du sens commun. Les fils des émigrés, nés sur le soi américain et forts de “leurs droits politiques, adoptent de préférence les méthodes parlementaires.

Quoi qu’il en soit, les questions d'ordre social que peut soulever la pensée de l'avenir ne sont pas pour nous d’un intérêt immédiat.

L'union politique de tous les États subsistera, personne n’en dnute, tant que ce pays sera un pays neuf, un vaste réceptacle de peuples non encore rempli. Elle survivra à cette phase; car elle a été cimentée par le sang ; car, pour la maintenir, on n’a pas reculé

1, À. de Tocqueville écrivait en 1835 : « 11 me parait cer- « tain que, si une partie de l’union voulait se séparer de l’au- « tre, non-seulement on ne pourrait pas l'empêcher, mais on

« ne tenterait même pas de le faire. » Les évènements ne lui ont pas donné raison,

Le vaste système de voies ferrées qui relie l’une à l’autre

devant une guerre désastreuse (1). Les sentiments, et surtout les intérêts sur lesquels elle est basée, m'ont fait que gagner en intensité depuis 1866. Un conflit d'intérêts, une divergence de vues dans la politique économique, pourrait encore la compromettre, mais, tout nous le fait prévoir, nous marchons en Amérique vers le libre échange absolu. Le peuple est naturellement, instinctivc nent lhibre-échangiste, et le peuple gouverne. Le libre-échange, en empêchant que les districts agricoles ne soient lésés par des lois douanières au bénéfice des districts manufacturiers et vice-versa, assurera à chaque Etat une liberté et une autonomie parfaites.

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La constitution actuelle des États-Unis n’est pas une constitution définitive. Elle se modifiera probablement, car elle a été établie au bénéfice des individus, elle est essentiellement et constamment perfectible.

Le bien-être des citoyens étant le but que se sont proposé ses, auteurs, et tous les citoyens ayant voix délibérante au conseil de PÉtat, elle subira les changements qui seront

toutes les parties des États-Unis, a contribué dans une grande mesure à cimenter l'union.

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nécessaires à la conservation de ce bien-être, au meilleur développement de toutes les forces actives qu’elle a mission d'entretenir et

-de protéger.

La nation nord-américaine; telle qu’elle devra se trouver constituée dans un avenir plus ou moins éloigné, sera une grande puissance d’un type nouveau et qui maugurera une phase de progrès dans la marche de l’hu-

.manité,

Les nations anciennes ne connurent quère que l’union basée sur la force. « (1) L'Egypte, da Chine, l'antique Chaldée ne furent à aucun degré des nations. C’étaïent des trou-

peaux menés par un fils du soleil ou un fils

du ciel. L'empire assyrien, l'empire per-

-san, l’empire d'Alexandre, ne furent pas non

plus des patries. Il ny eut jamais de patrtotes assyrtens; l’empire sind fut une vaste féodalité. »

Les empires modernes ont conservé, en les modifiant, ces principes de cohésion du passé :

le sentiment dynastique et la force brutale. Le

temps et les circonstances y ont ajouté d’autres éléments puissants : la communauté d’intérêts, la communauté de sympathies, d’aspirations et de souvenirs. La conception de

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