‹ L'avenir du peuple canadien-français [microforme]Chapitre 95 sur 97 · HER · texte numérisé non relu

HER

4o% L'AVENIR DU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS

l'État s’est constamment agrandie. De nos jours cependant, l’État constitue encore une entité un peu tyrannique à laquelle l'individu est sans cesse appelé à faire de pénibles sacrifices. Ce siècle a vu -des conquêtes, des annexions de territoires. Les affections, les volontés des peuples ont été foulées aux pieds, des fleuves de sang ont coulé, des plaies vives qui saignent encore ont été pratiquées au flanc des nations. Dans tout cela, cependant, l'individu n’a obtenu aucun avantage, la civilisation n’a rien acquis, le progrès n’a rien gagné. Tout a été fait au nom de l’État tyran, en vue de l’agrandissement des empires.

L’Etat de l’avenir, tel que j’entrevois l’Union continentale nord-américaine, conservera du passé l’élément de cohésion qui s’appelle com- -munauté d'intérêts et de sympathies, il exclura l'élément force brutale qui sera remplacé par celui de liberté, de liberté sbsuiue (1).

Dans cet Etat ; une agglomération d'hommes ayant des souvenirs communs, des qualités et des aptitudes spéciales, une manière de penser et de sentir particulière, ne représentera plus pour ses voisins une force hostile qui, à un moment donné, peut devenir agressive et

1. « Dans le xx+ siècle, a dit Victor Hugo, la guerre sera morte, les frontières seront mortes et l’homme vivra. » Cela sera certainement vrai pour l'Amérique.

NÇAIS

De nos ore une individu es sacries, des ons, les ax pieds, s plaies ‘atiquées , Cepenntage, la n’a rien at tyran, es.

s l'Union rvera du elle com- Lexclura placé par a alités et de penésentera le qui, à essive et

querre sera ra. » Gela

contre laquelle il faut se préparer à entrer en lutte. L'Union américaine, fondée sur la garantie des intérêts communs de ses peuples, saura éviter les hostilités à l'extérieur, videra par la voie arbitrale les difficultés internationales et, à l’intérieur, laissera aux individus, aux groupes, aux provinces, aux États toute la liberté de leurs actes et de leurs affections. Elle ne

leur demandera que l’observation du pacte fédéral.

« St la confédération actuelle venait à se briser, écrivait Tocqueville (1), i{ me paraît incontestable que les Etats qui en font partie ne retourneraient pas à leur individualité première. À la place d’une union, il s’en formerait plusieurs. Je n'entends point rechercher sur quelles bases ces unions viendrarent à s'établir. »

Tout indique aujourd’hui que le lien fédéral subsistera. Rien ne fait prévoir qu’une nouvelle division des Etats puisse un jour devenir : nécessaire, Mais si nous interrogeons l'avenir,

+. De la démocratie en Amérique.

. Si nous nous transportons par la pensée au temps où tousles peuples de l'Amérique du Nord ne formeront qu’une seule nation, il est impossible de ne pas voir qu’indépendamment des divisions politiques, une digne de démarcation naturelle, créée par les affinités de race, de langue, de culture et de souvenirs, séparera certains États des États limitrophes, certains groupes de groupes voisins.

Les Allemands qui, sous la protection du drapeau étoilé, ont colonisé une grande partie des Etats de l'Ouest et contribué si puissamment à les rendre prospères, auront bientôt fondé là une petite Allemagne. Ils s’y développent rapidement, et depuis vingt ans sartout, les plus cultivés parmi eux se rattachent à leur langue maternelle, qu’ils abandonnaient trop facilement auparavant. Le Mexique espagnol qui, un jour peut-être, entrera, lui aussi, dans l’Union, ne conservera-t-il pas sa langue et ses institutions nationales? Une partie de l'Est, enfin, sera française. |

Cet état de choses, vers lequel nous marchons, ne peut constituer pour l'Américain éclairé, quoi qu’il puisse paraître au premier abord, ni un danger, ni un appauvrissement, ni une diminution nationale, ni un obstacle au progrès, ni une dérogation aux principes qui ont inspiré les fondateurs de l’Union. Les pre=

GAIS

sée au lu Nord , imposent des ircation ace, de era cerns qrou-

tion du le partie JuissamM- | bientôt dévelopsurtout, achent à onnaient ue espaui aussi, a langue artie de

Jus maTr— méricain premier ssement, stacle au ipes qui Les pre=

miers pionniers du Rhode-Island et du Massachusetts sont venus, au commencement du xvu siècle, chercher dans une terre vierge un refuge contre la tyrannie, les vexations auxquelles ils étaient en butte dans le vieux monde. Ils ne sont pas venus y fonder une succursale de l’Empire britannique, un comptoir de la puissance anglaise. Ils ont jeté les bases d’un État libre où chacun pourrait se développer, selon ses dispositions, ses aptitudes, en observant les lois:imposées en vue de la conservation commune. L'Union n’est pas une personne morale, un symbole sacré auquel doivent être sacrifiées les affections et les sympathies des. peuples. C’est une agglomération d'hommes travaillant chacun pourson avantage particulier et mettant chacun en commun un peu de leur activité pour sauvegarder les intérêts de tous. Cet État constitué sur des bases si larges, alors qu’il fait tout ce qui est en son pouvoir pour satisfaire les besoins matériels de ses peuples, pourrait-il s’opposer à la satisfaction de leurs besoins intellectuels et moraux ? Favorisant les rapports et les transactions commerciales entre tous les citoyens, quels qu’ils soient, pourquoi chercherait-il à mettre obstacle à la communion des âmes, aux rapports de sympathie entre ceux qu’unissent une. foi, un langage et des souvenirs communs ?

Dans les États anciens (je donne ici, au mot ancien l'étendue qu’on lui donnera avant la fin du siècle prochain), l’homogénéité était une grande force, l’unité de langage presque une nécessité ; il n’en est plus ainsi.

L’homogénéité factice dont rêvent les pansaxonnistes, ne ferait qu'augmenter ce vague ennui qui, depuis longtemps déjà, se dégage dans les couches supérieures de la société américaine.

L’'ennui naquit un jour de l’uniformité.

Sur le continent européen, où le passé a laissé tant de monuments divers, tant de souvenirs portant l'empreinte du génie des races, les hommes, malgré la facilité des communications, ne se sont pas encore tous façonnés dans le même moule, les caractères ont conservé leur variété, la vie se présente encore sous une multiplicité infinie d’aspects. Celui qu'y hante le désir de voir des horizons nouveaux, n’a souvent qu’à traverser la frontière la plus voisine, pour trouver des mœurs, des usages, des coutumes différents de ceux dont le flux monotone l’ennuie dans sa ville natale.

Aux États-Unis, cette ressource n'existe pas, et le voyage n’est quère qu’une corvée ou une exploration géographique.

La concurrence effrénée, la course âpre à la

NÇAIS

, äu mot nt la fin tait une que une

les pane vague dégage société

rmité.

passé a , de soues races, ommunifaçonnés ont conelicore ts. Celui ons noufrontière eurs, des de ceux sa ville

iste pas, e ou une

âpre à la

L'AVENIR DU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS Log

richesse ont développé jusqu’à présent en Amérique une civilsation mesquine et peu intéressante.

La Providence qui a distribué avec une diversité si profuse, les zones, les climats, les productions, les paysages, faisant alterner la montagne et le vallon, le fleuve et les vastes forêts, la Providence elle-même ne saurait vouloir l’extension sur tout un continent d’une nation de langue, de mœurs et de ceutumes uniformes. Le Dieu de l'Univers, qui est un Dieu artiste, ne permettrait pas le maintien d’une immense population dont tous les individus vivraient de la même vie active et fiévreuse, se croiseraient sur des milliers de lieues avec le même veston gris, la même casquette à carreaux, le même accent traînard et nasal, lisant le même journal (sous des noms différents), caressant le même idéal sans grandeur, bercés par le même rêve : Money, Money (1). Ces fondations de religions bizarres, — les Shakers, les Mormons, etc. — de sociétés excentriques — clubs d’hommes gras,

1. Les nègres, il est vraï, mettent un peu d'ombre dans ce tableau, mais pas assez pour le rendre intéressant. N'estil pas à présumer, d’ailleurs, que dans un avenir plus ou moins éioigné, ils iront, comme leurs frères de Liberia, entreprendre la colonisation de l'Afrique et fonder sur le continent noir une grande république civilisée ?

Aro L'AVENIR DU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS

d'hommes maigres, d’ogres, etc. — qui font si souvent l’amusement des chroniqueurs étrangers, ne sont-elles pas une manifestation de cet ennui, de ce désir du nouveau qu’engendre l’uniformité ambiante (1)?

L’immigration des millions d’étrangers que s’est assimilé le peuple américain, a contribué, plus que quoi que ce soit, à intensifie: l'esprit exclusivement mercantile, ploutocratique et égoïste qui distingue nos voisins,

Ceux qui sont venus là ont émiaré parce qu’ils étaient pauvres, parce qu’ils avaient souffert de la pauvreté, et ils n’ont eu qu’un but dans la nouvelle patrie : s’enrichir. D toutes les qualités qui résultent de l’hérédité, des traditions nationales, de la culture antérieure, il semble que rien ne soit resté, Ou plutôt ces qualités se sont transformées en aptitudes pour le négoce. Chez tous les peuples fondus dans la nation américaine, on trouve deux catégories d'individus, les uns -arichis, les autres travaillant. à s’enrichir.

L’humanité n’a rien gagné à cette fusion.

Cherchez, par exemple, chez les Allemands des Etats-Unis ne parlant plus que l’anglais, cette ardeur artistique, ces aptitudes scientifi-

1. « Le vieux monde romain a péri par l'unité, le salut du monde moderne sera sa diversité. » E. Renan. Questions contemporaines,

ÇAIS

ui font s étrantion de ’engen-

ers que contritensifie !

JutoCcrans,

é parce avaient u qu'un hir. L:

érédité, re antéesté, Ou mées en les peuine, on les uns ichir.

USIOn ; lemands anglais, scientifi-

le salut du Questions

L'AVENIR DU PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS Uai

ques qui sont le partage de leurs frères d’outre-mer.…

De temps à autre, les journaux nous apportent le compte-rendu d’une grève; on y ht que quelques centaines de Polonais, d’Italiens, de Hongrois, ont cessé leur travail. Un certam nombre d’entre eux ont fait une manifestation bruyante dans la ville, un conflit a eu lieu avec la police, un contre-maitre a été blessé, etc. Ainsi seulement se manifeste pendant quelques années leur vie nationale : ils sont défiants, se sachant ou se croyant exploités; ils reçoivent un salaire auquel ils n'étaient pas habitués chez eux, mais, d’un autre côté, ils sont soumis à un travail ardu qui leur était inconnu auparavant. Pendant ce temps là, leurs enfants vont aux écoles publiques, apprennent la langue des patrons et bientôt ne parlent plus qu’anglais. A la prochaine génération, plusieurs de ces derniers seront, à leur tour, patrons ou contre-maîtres ; 1ls auront peut-être à faire face à des grévistes, leurs anciens compatriotes, nouvellement émigrés, qu'ils ne daigneront plus reconnaître.

Car cette hérédité de pauvreté leur pèse comme un humiliant fardeau dont on se débarrasse et que l’on jette loin de soi, le plus tôt possible.

« Mais, me dira-t-on, dans cette transfor-

mation, un grand progrès a été accompli :

Les fils de prolétaires ignorants sont devenus des commerçants, des industriels ou des ouvriers à l'aise, possédant une excellente éducation primaire, un fort sens pratique, une haute idée de leur dignité d’hommes, et cela devrait nous faire reconnaître les avantages de la fusion ».

Ces avantages sont les résultats de l’émigration simplement et non ceux de la fusion, de l’émigration d'hommes travailleurs et économes dans un pays aux immenses ressources et où le travail est bien rémunéré. Ils n’auraient pas été moindres, quand l':s émigrés seraient restés fidèles à leurs souvenirs nationaux. Pour accomplir ce progrès, mille sources fécondes entretenues obscurément au cours d’une longue hérédité ont été taries, peut-être, mille germes précieux étouflés. Ce progrès a mis à la portée d'un grand nombre d'hommes, avec un bien-être relatif, les connaissances nécessaires à la spéculation et au trafic; il n’a pas été cette profonde élaboration des âmes qui s’opère par le développement de toutes leurs forces intellectuelles et morales. « Les Américains doivent leur forme de gouvernement à un heureux acctdent, a dit Herbert Spencer (1), non à un

Page 1