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CHAPITRE V

LÀ DÉFENSE GALPfTA.LISTe

I. — Pour briser l'attaque de la classe ouvrière, la classe dirigeante use de moyens variés, qu'elle emploie alternativement, ou à la fois. Comme elle dispose de la puissance publique, et que l'Etat n'est que l'organe de sa domination, elle tourne la loi et tous les rouages du mécanisme politique contre le socialisme. Mais comme elle accapare, en outre, la richesse, et qu'il lui en coûte peu de susciter le désordre, en achetant des consciences, elle sème la corruption et divise le peuple. Elle pratique, en somme, le système qui a si bien réussi aux Anglais dans rinde, et elle s'attache à recruter, dans le prolétariat international, des « princes protégés ». Cette dernière méthode d'action, qui n'est pas absolument nouvelle, puisqu'elle a été expérimentée en France pendant la crise de 1848, est peut-être plus redoutable que tout autre pour l'effort com-

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muniste. Elle a déjà donné de tels résultats, qu'eRc gagne de proche en proche, qu'elle conquiert de nonveanx pays, et qu'elle semble devenir le système fereri des gonvemenrents.

Jadis, l'État se bornait a exercer une répression rigoureuse et féroce contre la propagande intellectuelle du socialisme; — contre les piiblîcistes, les orateurs, les simples adhérents, il avait édicté des lois draconiennes ; de même, îl châtiait sévèrement les grèves et disloquait les syndicats ; en toutes circonstances, intervenait l'armée, associée aux forces policières, qui étouffait dans le sang la moindre velléité de révolte. Mais la poussée révo- Itrtionnaire croissante a mesuré rineflîcacité de ces moyens, et c'est alors que des hommes politiques de hk bourgeoisie, plus avisés et plus audacieux, et des chefs du patronat, résolus à tout tenter pour paralyser un mouvement quasi-invincible, ont snbstftné la douceur h la violence, les séductions aux menaces, et enrôlé une portion du prolétariat à ta garde de fa société caduque. A vrai dire, les deux modes d'action subsistent côte à côte : la cor» nrptîon fonctionne en même temps que la coercition, ou bien les deux procédés se succèdent avec rapidité, mais îl est évident que le premier étend sa zone d'application avec une extraordinaire vignenr. Depaîs Tapparition du socialisme, aucun

péril aussi pressant n'avait été suspendu svtt la classe ouvrière ; Thomme résiste plus facilement à la persécution brutale qu'aux promesses d'avantages matériels, et la crise^ que nous évoquions, au débuts s'explique en partie par la méthode, dont la boiïrgeoisie a fait, ou renouvelé, l'épreuve, en ces dernières années.

II. — Le communisme a connu plusieurs phases héroïques ; sans remonter jusqu'à la conspiration des Égaux, qui demeure comme un phénomène isolé dans l'histoire du xviii^ siècle, on peut si« gnaler trois époques, où la propagande politique a été comprimée par d'étonnantes rigueurs légales et par des actes gouvernementaux exclusifs de toute clémence; après 1830, chez nous; après 1848, dans toute l'Europe ; après 1871, dans l'Ancien Monde et dans le Nouveau. Le règne de Louis- Philippe, à dater des soulèvements populaires de Paris et de Lyon, s'écoula dans la terreur jusqu'en 1837 ou 1838; une étroite surveillance policière s'abattit sur les rudiments de groupes socialistes ; — et pourtant aucun moment n'a été si fécond pour le développement de la philosophie et de l'économie sociales en France, que la période intermédiaire de la monarchie de Juillet. Après 1848, l'insurrection de Juin déchaîne une réaction générale contre les idées nouvelles, et ceux qui les répandent, son|.

systématiquement arrêtés et condamnés. Après 1871, la bourgeoisie riposte à l'expansion de Tlnternationale, à la Commune , puis à la réorganisation des partis ouvriers nationaux^ par des aggravations des Codes. La loi française du 14 mars 1872, déclare que toute association, qui aura pour but de provoquer à l'abolition du droit de propriété, de la famille, de la patrie, de la religion, constituera, par le seul fait de son existence et de ses ramifications sur le territoire français, un attentat contre la paix publique. Plus tard interviennent, chez nous, les textes qui tendent à réprimer les « menées » anarchistes, et qui restreignent étrangement la li» berté d'écrire. En 1878, Bismarck obtient du Reichstag allemand le Socialistengesetz, ou loi « contre les aspirations offrant un danger général de la Social Démocratie » ; voté le 2 janvier, et d'abord exécutoire jusqu'au 31 mars 1881, ce dispositif subsista, en réalité, douze années. D'autres Etats suivirent encore ces exemples..

Par intervalles, des souffles de réaction passent sur l'Europe ; la classe dirigeante estime que la latitude de propagande du communisme est trop grande ; elle remet alors en question les principes accrédités par le libéralisme moderne, et qui ce* pendant n'ont jamais inspiré directement les^ législations. Tantôt elle s'affole devant les suâcèt

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électoraux do socialisme politique, ou devant la croissance du prolétariat syndical ; tantôt elle prend prétexte de quelque manifestation de Findivîdualisme libertaire pour forger des sanctions nouvelles, ou encore^ subitemt^nt, sa magistrature^ irritée devant sa propre impuissance à refouler les idées, torture les textes pour en déduire des condamnations accablantes.

Malgré tout, la phase historique, où tout socialiste était un héros inconscient, où la seule procession de Fidéal communiste vouait un homme aux pires châtiments, est passée dans l'Europe occidentale. Le Socialistengesetz a été abrogé en Allemagne, dès 1890, et un nouveau projet déposé, en 1894, contre les menées révolutionnaires, n*a pas été approuvé par le Reichstag. La loi française de 1872 a été abandonnée en 1901. Il est vrai que les lois dites <c scélérates » subsistent toujours, mais rares sont leurs applications. Si dans les pays monatchiques, des poursuites pour lèse-majesté aboutissent toujours k des condamnations, si chaque été, a leur Congrès, les socialistes allemands énumèrent encore leurs années et leurs mois de prison, le présent n'est plus comparable au p^ssé. Si les ministres de la guerre français font déférer au jury les écrivains qui mènent la lutte contre; le^imiliiarisméy les juitys^aoqniittcn^' les ^jc-

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cusés. Il est manifeste que les gouvernements n'ont plus qu'une fol restreinte dans la vertu de la répression pénale, et comment, d'ailleurs, après 4ine expérience de plus d'un quart de siècle, conserveraient-ils une confiance stérile et dérisoire . III. — Toutefois, les grèves leur fournissent de multiples occasions de recourir à la force et d'exercer, sur le prolétariat, un terrorisme d'en haut. Plus ils se pénètrent de la conviction de leur impuissance .devant le rayonnement de la pensée humaine, et plus ils sont tentés de sévir cruellement contre les actes, qui consacrent cette pénétration des théories nouvelles. S'il est malaisé d'atteindre le groupement politique, dans la pratique courante de la vie, il est facile de ressaisir les groupements syndicaux, de frapper les travailleurs en chômage, en exploitant ou en créant des prétextes. Partout .encore, en dépit des affirmations solennelles des principes libéraux, le droit de coalition est rétréci, ou aboli, par la loi et par la jurisprudence. Au nom de la liberté du travail, l'Etat détruit la liberté de la grève. Chaque fois qu'un certain nombre d'ouvriers se mettent en révolte contre la règle de l'usine, et se concertent pour suspendre momentanément leur labeur, l'infanterie et la cavalerie paraissent ; le gouvernement prend le patronat sous .SSL protection. Mais bien rares sont les occasions.

où les troupes demeurent paisiblement dans leurs cantonnements, et où les conflits de la force sont totalement écartés. Ces dragonnades, sociales de rage contemporain n'ont rien d'idyllique. Presque toutes les batailles sanglantes qui se sont produites depuis quinze ans, au cours des querelles du capital et du prolétariat, de l'État et des salariés, ont illustré tragiquement des grèves. Fourmies et Chalons chez nous. Buggeru, Castelluzo et Sestriponente en Italie ; bien d'autres épisodes douloureux encore, en Espagne, en Suisse, en Autriche, en Hongrie, en Russie, ont jalonné cette longue histoire. En Belgique, chaque tentative de chômage général a été noyée dans le sang.

La semaine d'avril 1893, qui a précédé l'institution du suffrage plural, a été signalée par des fusillades à Jolimont, à Mons, à Anvers, ailleurs encore. Mais c'est sans doute aux États- Unis que les pouvoirs publics, plus étroitement asservis à la bourgeoisie^ ont montré le plus de férocité dans la répression des mouvements ouvriers. Les souvenirs d'Homestead ont été presque effacés par les événements -dé novembre 1903, à Cripple-Creek, dans la région minière du Colorado, où le gouverneur Peabody se comporta comme un nouveau duc d'Albe.

On conçoit que les grèves aboutissent malaisé-

ment h une solution, qui satisfasse les prolétaires. Non seulement ceux-ci luttent contre rénorme puissance matérielle des chefs d'industrie, qui peuvent soutenir de longs jours^ sans fléchir, la suspension du travail, et qui en profitent même souvent pourécoulerlestock surproduit, mais encore l'Etat met toutes ses ressources, prélevées sur le peuple, au service des employeurs. Comment resterait-il impartial en de semblables occurrences, alors que toute victoire, môme partielle, des salariés, affaiblit sa propre base, et sape plus ou moins Tordre existant? La tentation de comprimer toute poussée hostile, par la force brutale, est trop vive pour que les gouvernants puissent résister. Les charges de cavalerie, les feux de salvo ne dispersent pas seulement^ sur-le-champ, les foules grondantes; elles laissent, avec une rancune profondément enracinée, il est vrai, le souvenir obsédant des minutes de carnaofe. Au lendemain de ces scènes troublantes, que tous les pays civilisés ont connues, la terreur règne; elle disloque les syndicats ; la police poursuit Tœuvre que les troupes ont entamée ; perquisitions, arrestations, condamnations se multiplient. L'effort prolétarien est rompu pour des mois. Peu importe que la baîne de TÉtat surgisse plus véhémente, dans un Avenir proche.

Partout Ton éduque les recrues, les jeunes sol* dats, dans la prévision d'un conflit s<|cial. Les plans de campagne pour la coercition des chânui'ges futurs^ sont élaborés avec autant de soin que les programmes de défense de la frontière , ou d'invasion d'une province étrangère. Lorsque Guillaume II passe les revues des nouveaux incorporés, il a soin de préciser leurs devoirs à l'intérieur. En France, les appelés des régions industrielles sont envoyés de préférence dans les départements agricoles, pour qu'ils ne soient pa6 incités, en cas de répression, à passer à l'ennemi, c'est-à-dire au prolétariat. Les armées contemporaines sont affectées avant tout à la protection do régime économique, et beaucoup d'officiers, .qui ont moins de cinquante ans, ne connaissent d'autres expéditions que celles des champs de grève.

Mais la bourgeoisie commence à se défier de ses bataillons et de ses escadrons. Jadis, lorsque les troupes se composaient de professionnels ou d'engagés à long terme, elles formaient un corps séparé de la nation, soustrait aux grands courants d'idées, plié servilement aux ordres des chefs. Au fur et à mesure que la durée du service diminué, que le^ effectifs s'accroissent, englobent des portions plus larges du peuple, le caractère de milice prétorienne s'affaiblît. Si le

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gouvernement clérical de Belgique tremblait, en 1902, devant la levée des gardes civiques, les gouvernements de France et d'Italie n'ont plus espoir en toutes leurs divisions. Tel régiment sera tenu a l'écart des centres en grève, parce qu'il s'est recruté dans les districts socialistes ; tel autre est «onnu pour l'esprit subversif des hommes qui y sont incorporés, et on lui interdira tout contact avec Télément civil, au cas d'émeute. En Suisse, dans les dernières années, les cantons ont fait juger et condamner de nombreux citoyens qui re- .fusaient, au cours d'un conflit économique, de répondre à l'appel des classes.

Dans sa Quintessence du Socialisme^ Schœflle, qui était loin de posséder nos idées, exprimait cette opinion de plus en plus accueillie aujourd'hui dans la classe dirigeante : « Aux théories collectivistes, ce n'est pas par des coups de fusil, mais car des arguments qu'il faut répondre. C'est le peuple qui constitue l'armée, et l'armée fait du peuple un corps unifié de forces mécaniques. Si le peuple en masse devenait socialiste, il suffirait que le socialisme produisît un jour un grand capitaine pour reprendre l'héritage de la centralisation militaire^ » Laissons cette dernière hypothèse. Il reste exact que la propagande des thèses communistes dans les générations nouvelles, et J'universa-

lisation du service émoussent étrangement les énergies de défense matérielle et de coercition, dont la bourgeoisie disposait avant la crise de 1870. Pour dompter l'attaque permanente du prolétariat, elle a été entraînée à adopter d'autres moyens.

IV. — Depuis quelques années, elle a tenté, dans la plupart des contrées d'évolution avancée, d'associer le socialisme à la gestion de l'Etat. Elle lui a ouvert les fonctions, ofTert des honneurs et des places, conféré ou proposé une part dans l'administration de la chose publique. Cet expédient, qui correspondait h une politique toute différente de celle qui avait été pratiquée jusque-là, était suggéré par les conditions mêmes du développement du parti socialiste. Aussi longtemps que celui-ci, en son intégralité, s'était déclaré intransigeant, et posé en adversaire irréconciliable des institutions modernes, un compromis entre la classe dirigeante et certains hommes écoutés des prolétaires était demeuré irréalisable. Ou bien ces hommes, devenant suspects à leurs anciens groupements, n'auraient apporté que leurs propres voix, sans disjoindre la classe ouvrière ; ou bien ils n'eussent été attirés que par la promesse de réformes profondes, de modifications plus ou moins promptes à l'ordre capitaliste. Le grossissement très notable qui s'est

produit à la fin du xix® siècle dans les contingents socialistes, la composition plus hélérogène que cet afflux a introduite, d'autres causes de nature psychologique ont contribué à susciter un état d'esprit nouveau. Comme une droite se dessinait en opposition à la gauche, comme les éléments les plus jeunes et les moins assimilés répugnaient moins à certains arrangements, les gouvernants se sont empressés de tirer parti des premières divisions latentes. Ils se sont précipités, avec une joie mal dissimulée, mais en marquant aussi une habileté supérieure, vers les germes de désagrégation qui perçaient. Ils ont multiplié leurs efforts pour élargir les fissures, pour envenimer les querelles, pour organiser la plus vaste des duperies. Grâce à cette connaissance parfaite des individus, des faiblesses, des vanités et des ambitions humaines, que dévcloppetoujours une longue pratique du pouvoir, la bourgeoisie discerna sur Theure les points où pouvait porter son attaque. Elle créa, dans une fraction du socialisme, une mentalité qui devait seconder son action : les discours, les journaux, les livres, les associations de mille sortes, où se rencontrent les démocrates de toute nuance, servirent à l'exécution du programme qu'elle venait d'élaborer, ou mieux que les circonstances mêmes lui avaient inspiré. Lorsqu'elle eût terminé celle tâche prépara-

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toîre, et que, par une large diffusion d'humanitarisme, d'idéalisme et de mysticisme social, elle crut avoir submergé la vieille notion de la lutte des classes, lorsqu'elle s'imagina avoir comblé Tabime creusé par les persécutions du passé, elle usa de complaisances envers les personnes. Car il ne s'agissait point de concessions sur les idées, mais de conquêtes d'individualités de premier ou de second plan.

Le socialisme n'avait connu que les fusillades on les prisons, la déportation ou la calomnie brutale ; ses chefs, ou mieux ceux qui avaient donné leur vie h la propagande communiste, n'avaient éprouvé que la farouche rancune ou le mépris hautain d& l'aristocratie industrielle. Brusquement, la bourgeoisie déploya mille séductions pour désarmer ceux de ses adversaires, en qui elle reconnaissait des fils de sa propre pensée, des ambitieux fourvoyés, des auxiliaires éventuels. On flatta leur amour-propre ; on consacra leurs talents ; on ouvrit devant eux les cénacles les plus fermés. Des titres officiels miroitèrent sous leurs yeux ; l'accès aux fonctions les plus hautes de l'Etat s'élargit sous leurs pas. Une voie triomphale sembla frayée qui les conduisait, et la plèbe ouvrière avec eux, vers la terre promise du communisme. Certes les événements furent plus complexes en réalité; toute la

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classe dirigée ne bénéficia pas à la fois du revirement, qui s'accomplissait dans les sphères supérieures : tandis que certains directeurs du mouvement prolétarien acceptaient de hautes charges on recevaient des offres gracieuses, la fusillade crépitait par intervalles dans les villes manufacturières ^ où des militants obscurs, chargés de crimes imaginaires, cheminaient douloureusement entre les gendarmes, les menottes aux mains. La procédure nouvelle de la défense capitaliste ne fut pas non plus expérimentée partout simultanément, et le socialisme, adulé ici, était encore pourchassé de l'autre côté de la frontière ; mais de ces contrastes mêmes, la fraction au pouvoir, libérale ou radicale, tirait argument pour continuer sa besogne de dislocation, et de cette juxtaposition du terrorisme et de la corruption, elle se servait avec adresse pour aboutir a sa fin unique et logique : la résistance et la conservation.

C'a été l'art suprême de la bourgeoisie parlementaire, à l'heure où le mouvement politique du prolétariat se doublait d'un formidable mouvement syndical, dominé lui aussi par le concept révolutionnaire, d'entrouvrir ses rangs et de sourire au socialisme. Comme au retour de Varennes, la reine de France sut gagner les Constituants attachés à sa garde, ainsi cette bourgeoisie n'eut qu'à plaire pour

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conquérir. Certains, de très bonne foi^ s'imaginèrent qu'en pénétrant dans le mécanisme de TEtat, qu'en s'appropriant des emplois du baut en bas de la hiérarchie administrative, ils contribuaient à la transformation da régime économique. D'autres, qui n'avaient vu, dans les masses du travail, qa'on public à conduire et à exploiter, répondirent sans retard aux propositions qu'ils appréciaient. Le budget, organe central de la compression du peuple, se fit accueillant^ et quelques minces filets s'en détournèrent au profit des recrues plébéiennes versées dans le fonctionnarisme. Comme il était naturel, ce fut dans les pays démocratiques, où la noblesse foncière est écartée du pouvoir, où une certaine solidarité de lutte pour les libertés publiques s'est jadis instaurée, que l'expérience fut le plus largement tentée. Mais à vrai dire, nulle part elle ne fut condamnée de parti pris par les gouvernements, si absolutistes fussent-ils. On se rappelle certaines paroles du chancelier allemand de Biïlow, à l'adresse des socialistes sages ; les ministres de l'intérieur de Russie n'hésitent pas à acheter des consciences. Le mal profond et déprimant qui a sévi sur la France, sur l'Italie, sur la Suisse, sur l'Amérique, et qui agrandit sans relâche son aire, — la corruption honteuse, dissimulée d'abord, ostensible et presque officielle ensuitCi

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ne sera guéri que par les moyens héroïques. A aucune époque, la pensée et Taction socialistes n*ont été aux prises avec d'aussi graves périls.

V. — Les syndicats n'ont pas échappé, plus que les groupements politiques, à la subtile tactique de désagrégation. Les mêmes moyens ont été mis en action contre eux ; les mêmes promesses fallacieuses ont été adressées aux collectivités, les mêmes marchés proposés aux individus. On s'est efforcé de gagner Tappui des militants en vuo, des secrétaires de fédérations ; ici les agents du pouvoir offraient brutalement le prix de la trahison ; là, de grandes compagnies industrielles flattaient la rudesse des anciens lutteurs, les attiraient par des débats courtois, les neutralisaient insensiblement par de bonnes paroles ; ou encore, renouvelant l'expédient qui avait déjà mis aux prises les ouvriers au temps de l'Internationale, et provoqué les virulentes attaques de Blanqui, ministres et députés tachaient de détourner les associations professionnelles vers la mutualité et le coopératisme. Enfin les plus adroits des gouvernants, secondés par des fonctionnaires instruits et affables, entr'ouvraient, devant les syndiqués, un horizon illimité des réformes superposées, qui devaient aboutir, au total, à bouleverser de fond en comble le régime capitaliste.

Il s'agissait d'éliminer du milieu corporatif l'es-

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prit révolutionnaire qui s'y développe infailliblement, en dépit de toutes les concurrenoes libérales, radicales, protestantes ou catholiques. Ou tout au moins, l'objectif consistait à équilibrer les tendances subversives par l'extension des tendances modérées, à les opposer les unes aux autres, de façon à paralyser en définitive l'action ouvrière et à substituer la méfiance et l'antagonisme à la solidarité et à l'unité. Dans une large mesure, cette méthode a produit des résultats effectifs. Pendant longtemps, les Trade-Unions britanniques ont été soustraites à toute propagande communiste par ta dextérité du patronat, et par la prudente délérence des cabinets qui se succédaient. En Suisse, les gouvernements cantonaux et le gouvernementfédéralontsu maintenir les groupements professionnels dans une sorte de dépendance officieuse. En Italie, l«s ministères Zanardelli et Giolitti ont tenté de semer la discorde dans les Chambres du travail ; en Allemagne, ta grande industrie, par la constitution d'associations, d'où tout élément socialiste était exclu, a voulu contrebalancer l'influence de l'a majorité des syndicats, étroitement liés à la Social Démocratie, En France, l'œuvre de désunion s'est accomplie avec une vigueur toute particulière, les pouvoirs publixîs convertissant certaines associations en pures mutualités inclinées devant toutes les puissances

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du jour/ — radmînlstratlon gagnant ailleurs, par la diffusion des idées réformistes, par la distribution de multiples faveurs, des milliers de personnes éparses. L'opposition du réformisme et de Tintransigeance révolutionnaire, qui travaillait les milieux politiques^ s'est affirmée dans les Bourses, dans la Confédération générale ; tandis que les uns répudiaient toute entente avec la classe dirigeante, en réclamant résolument la subversion du régime de la propriété et Tabolition du vieil Etat, les autres défendaient la thèse de la collaboration, et s'accommodaient au fond du maintien des cadres actuels, pourvu qu'ils fussent élargis et rajeunis. Les luttes traditionnelles du livre et d'autres syndicats, tels que celui de la métallurgie, aux congrès corporatifs, ont mis, à maintes reprises, en lumière l'antagonisme des tendances.

Mais il n'a pas sufH à la bourgeoisie de dresser, les uns contre les autres, les groupements qui avaient entendu affranchir le prolétariat de ses lisières, et instaurer un statut social différent. Les réformistes lui paraissent encore trop dangereux, parce qu'ils n'excluent point la grève de leur programme, et qu'ils n'acceptent pas la suprématie patronale. Elle a cherché dans les rangs ouvriers, d'autres éléments, qui dépendraient étroitement et servilement de ses volontés, qui constitueraient

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SOUS ses ordres une armée disciplinée, qni paralyseraient, dans tous les chômages, l'effort des prolétaires combattant pour leur émancipation.

Et ainsi s'est développée, dans tous les pays de grand capitalisme, l'institution des Jaunes, qui mesure l'effroyable puissance de corruption de la classe dirigeante, et qui est l'une des caractéristiques de la bataille sociale contemporaine. Contre le rouge qui revendique le relèvement constant des salaires, la réduction ininterrompue de la journée, l'extension indéfinie de sa liberté, le rétrécissement de l'autorité patronale, et qui garde en lui, immuablement, l'idéal communiste, le Jaune surgit comme l'agent dévoué du patronat. Une ffrève éclate-t-elle dans 'un chantier? Il accourt; il organise une contrefaçon du travail» acceptant en apparence les tarifs anciens, ou le règlement contre lequel d'autres protestent, il reçoit en secret des émoluments supplémentaires. C'est a lui qu'on s'adresse pour obtenir des dépositions contre les groupements professionnels, des témoignages contre la tyrannie syndicale, des attestations de la générosité et de la justice des employeurs. Loin de réclamer son autonomie, il sollicite, de gaieté de cœur, les directions d'en haut. Il est chargé, en toutes circonstances, de ridiculiser, de flétrir le collectivisme et le communisme, et

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aussi de réfuter le réformisme. Pour luî, 11 ne s'agit même plus de collaboration des classes, mais de pieuse et fidèle subordination aux ordres des seigneurs capitalistes. Il est le moujik de la grande

industrie occidentale. Discrédité aux yeux de tous, même de ceux qui exaltent son indépendance, méprisé des industriels qui Tachètent, recruté dans les catégories les moins intelligentes, les moins laborieuses, les moins ouvertes à la technique du métier, il constitue un prolétariat à côté du prolétariat. Les contrées anglo-saxonnes ne l'ignorent pas plus que les pays latins. La National Free labour association exerce son artivltc outre-Manche, et les douteuses équipes, dans la République amécaine, servent d'ordinaire d'avant-garde a la milice. Le Jaune, la création dernière de la bourgeoisie, le produit-type de la dégradation de notre âge, apparaît comme un symbole, comme l'expression la plus pleine des terreurs de la décadence. L'Empire romain aussi soudoya les Vandales contre les Vandales, les barbares contre les barbares, mais cette opération extrême, qui divisa l'ennemi, ne conjura point l'inévitable écroulement.

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