‹ L'avenir du socialismeChapitre 13 sur 21 · II. — Mais le problème pratiqne qui se pose · texte numérisé non relu

II. — Mais le problème pratiqne qui se pose

devant la classe ouvrière est double ou même

triple. Elle doit envisager à la fois l'unification

de ses forces politiques, T unification de ses forces syndicales, le rapprochement indissoluble des eflectifs qui militent sous les deux catégories.

La division des groupements politiques, qui est partout latente, qui se prépare plus ou moiiu lentement en Suisse, en Belgique et en Hollande, en Allemagne même et en Autriche, après s'êtn produite au grand jour en France, en Italie, ei Angleterre, en Amérique, est une des caractéristi* qucs de Thistoire récente du socialisme. Mais i ne faudrait point la tenir pour un phénomèni nouveau. Jusqu'en 1875, les Lassaliens et lei Marxistes se combattirent à outrance de Tautri côté du Rhin ; la discorde n'a guère cessé di régner en France, depuis la reconstitution de contingents, qui s'étalent dissous au lendemain d( la Commune. Les schismes tendent seulement à si généraliser, à s'étayer les uns les autres, à appa raître organiques et spontanés. Ce serait marque pourtant une grave ignorance des choses que d( s'attacher à leur extérieur. En se plaçant ai point de vue du socialisme de doctrine, exclusif d tout compromis, on peut conclure fort bien qu

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sHt y a eu soission dans tel ou tel parti ouvrier national, cette scission n'est pas toujours intervenue dans les conditions les plus logiques.

Les ambitions des personnes ont joué, dans les crises de la fin du xix® siècle et du début du XX® siècle, un rôle sur lequel on ne saurait trop Insister; que les dissidences théoriques et tactiques doivent subsister, renaître et s'aggraver, dans les nationalités et internationalement : — loin de nous la pensée dé nier des éventualités, que tout semble élaborer. Mais il s'agira alors de la division d'un parti et non de la division d'une classe, et c est l'unité du prolétariat, dans le communisme, que nous envisageons ici.

Les fortes individualités. Issues de la bourgeoisie^ et liées encore par mille fibres à la classe dominante^ qui ont pénétré dans la classe ouvrière, pour Téduquer, l'organiser, la diriger, n'ont pu, quelles que fussent leurs volontés, se dégager de leurs traditions, de leur vision des réalités, de leur culture originelle. Si elles avaient formé un « socialisme à côté », auxquels seuls eussent adhéré les (ils delà grande ou de la moyenne bourgeoisie, avertis de Feffbndrement de leur caste, et soucieux d'aménager une transaction pacifique, ou encore si elles étaient entrées dans la masse des travailleurs pour s'y noyer et s'y confondre, cellules parmi d'autres

cellules, elles n'eussent apporté aucun préjudice à ceux qu'elles prétendaient servir. Malheureusement, c'était le vrai peuple des souffrants qu^elIes se proposaient d'entraîner ; de par la supériorité de leurs connaissances, elles se dressèrent au premier rang; elles exploitèrent la psychologie des foules qui cherchent des chefs, prennent des noms pour des formules, attribuent pleine puissance à des personnalités mal éprouvées, pour les flétrir et les briser ensuite. Il y a là, au surplus^ un mal chronique de la démocratie sociale, et qui n'est pas, pour elle, la moindre des causes d'affaiblissement et de désagrégation.

Le prolétariat s'est fractionné beaucoup moins sous l'effet de tendances naturelles, ou de notions mûrement assimilées, que sous la pression d'on ne sait quel fétichisme, quel culte aveugle des hommes plus éloquents, plus séduisants ou plus impérieux. Mais ces hommes, une fois nantis du pouvoir suprême auquel ils aspiraient, entendaient imposer des idées différentes de celles qui, jusque-là, avaient animé la vraie poussée prolétarienne. Pour dégager un parti du grand parti communiste, pour extraire d'une classe une faction, ils imprimèrent un recul à ceux qui les suivaient. Ils comprenaient admirablement que la pure doctrine du socialisme initial excluait

toute autorité oligarchique. Ils retournèrent vers la classe d'où ils venaient, y puisèrent de nouveaux éléments, qu'ils tâchèrent d'amalgamer avec les éléments proprement ouvriers, et se posèrent tout naturellement en médiateurs. Lorsqu'on examine les conditions de la future unification du prolétariat, il ne faut pas perdre un instant de vue le caractère mixte et hétérogène des groupements, où le parlementarisme, le modérantisme, l'opportunisme ont exercé leurs ravages.

C'est en disloquant ces groupements hybrides qu'on mettra fin aux discordes, et qu'on restaurera la solidarité effective et nécessaire des salariés. Ceux-ci, dispersés dans des associations que séparaient des concepts rivaux, perdaient la notion du but. Ils ne levaient plus quel était leur dessein réel, vers quel objectif ils cheminaient, quelle grande transformation ils avaient mission d'accomplir. Le pullulement des sectes socialistes rappelait celui des sectes chrétiennes sous le Bas-Empire romain, ou celui des sectes protestantes a la fin du xvii® siècle. Un nouveau Bossuet eût pu écrire une nouvelle Histoire des çariations . . . Ce pendant les socialistes, animés de haine les uns envers les autres, reportant sur des masses tout entières la colère ou la rancune qu'ils professaient pour certaines personnalités, semblaient oublier

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que la classe dirigeante épie leurs actes^ — pour exaspérer leurs querelles.

Or, le but final est assez haut et assez clair pour dominer toute la vie du prolétariat. Les luttes internes peu vent avoir leur utilité, en ce qu'elles aboutissent a dénoncer d3ns les groupements politiques, les éléments étrangers et nuisibles qui s'y étaient insérés ; mais elles ne sauraient se substituer à la lutte extérieure dont elles déterminent fatalement l'abandon. S'il faut extirper ce qu'on a appelé le révisionnisme, le réformisme^ le participationnisnke, .il serait puéril de détourner ses coups, mêmetempor^rement, du régime social contre lequel était dirigée à l'origine la poussée communiste.

La concentration des forces politiques du prolétariat, — et nous n'écrivons pas seulement pour la France; nous songeons à l'Angleterre, à l'Amérique^ à l'Italie et même à la Russie, comporte un intérêt à la fois national et international.

A l'intérieur de chaque Etat, le socialisme a atteint au maximum de puissance, qu'il pouvait conquérir par la division. Il s'est rendu si bien compte de la faiblesse qu'engendrait sa désagrégation > qu'il a déjà réagi contre le mouvement. Multiples étaient jadis ses tronçons. Depuis quelques années, presque partout, deux çaïûs socit seulement de-

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meures en présence, correspondant aux deux tendances définies par ces expressions : auto«nomie du prolétariat; collaboration du prolétariat avec la démocratie radicale. Mais la tâche qui reste à accomplir est encore la plus laborieuse, la plus malaisée de toutes, parce qu'elle consistera non point uniquement à rapprocher les fractions opposées, mais à en éliminer^ à titre définitif, Jes parcelles de bourgeoisie libérale et les individualités réfractaires qui y avaient pénétré. Il s'agit de constituer une classe ouvrière une et indivisible, soustraite à tout contact, arrachée à toute dictature personnelle.

Or, pour aboutir à cette fin, dans chaque pays, il suffit de reprendre les programmes qui, a l'origine, résumèrent la pensée socialiste nationale, mettant à coup sûr les grands principes à l'abri de toutes divergences locales, mais faisant état aussi des conditions particulières du développement historique et économique. L'unité des groupements politiques ne peut se réaliser que par la victoire de la méthode qu'on a qualifiée de « révolutionnaire», par opposition à la méthode dite « réformiste ». Et c'est ainsi qu'en a décidé le Congrès d'Amsterdam, en 1904, après un examen minutieux et une longue discussion des tactiques. A défaut de toute autre considération, (et l'on

trouvera assez d'autres raisons plus haut et plus bas), il en est une qui doit, à notre sens, détruire toute objection. Le triomphe de l'unité dans le réformisme eût chassé du socialisme les meilleurs éléments prolétariens, qui se fussent désormais défiés et abstenus de toute action politique. En proclamant, au contraire, l'autonomie de la classe ouvrière, en affranchissant les travailleurs de la suzeraineté indirecte que la classe dominante exerce encore sur eux par intermédiaires, on écartera justement ces intermédiaires, ces conducteurs de peuple, ces « pasteurs d'âmes », qui étaient devenus volontairement ou non, les défenseurs suprêmes de la bourgeoisie. Sommés de choisir entre l'aristocratie industrielle et financière et la foule des salariés, d'opter entre le maintien d'une situation personnelle fortement ébranlée à coup sûr, mais séduisante encore, et l'absorption dans l'immense masse vivante et souffrante, ils hésiteront. Beaucoup répugneront au socialisme ainsi compris, au socialisme exclusif des hauts emplois, des honneurs, des triomphes académiques et des succès de salon. La concentration des groupements, en chaque pays, éliminera spontanément les éléments hétérogènes, et les refoulera vers la démocratie radicale, où ils apporteront peut-être une plus haute compréhen-

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sîon des faits sociaux, — avec des talents supérieurs.

Mais dans Tordre international, le bénéfice que le prolétariat retirera de son unification politique, ne saurait être moindre. Comme on Ta remarqué avec malignité, mais aussi avec justesse, les congrès, où siégeaient les délégués de toutes les parties de la terre, se préoccupaient moins, les principes étant fermement établis, d'organiser la lutte contre le système capitaliste, que de préciser la doctrine etde flétrir les manquements. Ils ressemblaient plus à des conciles qu'à des conseils de guerre. Les discussions y prenaient l'allure de tournois universitaires, fort intéressants pour les intellectuels, mais qui déconcertaient étrangement la classe ouvrière, plus soucieuse de résultats pratiques. Or, aussi longtemps que les divisions se perpétueront à Tîntérieur des Etats, et que certains socialistes, concentrant sur eux l'attention de tous les socialistes de la terre, persisteront h négocier avec les fractions démocratiques, libérales ou radicales, l'Internationale ne donnera pas la plénitude de ses effets. Elle doit être un instrument d'action, non un simple tribunal chargé de régler des points de théorie, ou de lancer Texcommunication. Comment l'unité mondiale du prolétariat, cette unité que requiert et que forge l'évolution éconooivc^jie, ^V\&-

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même, pourrait-elle s'asseoir sur d'innombrables déchirements nationaux? En exploitant et en provoquant ces dissensions, la bourgeoisie a tro.uvé une méthode de combat autrement dangereuse que toutes les législations répressives d'avant et d'après la Commune. L'Internationale ne peut être amenée à son maximum d'énergie et d'efficacité que par une pression des partis ouvriers, dans chaque enceinte territoriale ; elle est un couronnement, non une base. On ne pose point une coupole avant d'avoir construit les murs.

III. -r- Si l'unification des forces corporatives du prolétariat ne découle pas rigoureusement de l'unification politique, toutes deux sont pourtant associées de très près. L'esprit « réformiste » qui était latent d'ancienne date, il est vrai, ne s'est réellement affirmé dans les syndicats que du jour où il a trouvé un appui au dehors. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, il y a une concordance nécessaire entre tous les mouvements de la classe ouvrière. Les germes de corruption et de dissolution se sont déposés partout à la fois. Du moment qu'il seraient extirpés de l'un des compartiments, (qu'il faut bien distinguer en théorie surtout, mais aussi en pratique), ils seraient vite étouffes dans l'autre. La concentration, autour d'un même programme, des partis qui se réclament uniquement de la

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plèbe n'aura pas, pour résultat indispensable et -immédiat, l'abolition des litiges entre unions de métiers, mais ces débats ne sauraient survivre longtemps, et en tout cas, ils perdraient une grande part de leur virulence .

L'entente entre les syndicats qui se prétendent réformistes, et les syndicats qui se taxent de révolutionnaires, ne pourra s'accomplir par la victoire des premiers. L'élément, qui fonde toute sa tactique sur l'antagonisme des classes, n'en est plus à compter ses succès. Même l'élément qui admettait le compromis, qui préconisait une collaboration provisoire, se sent attaqué dans ses retranchements. Les expériences néfastes de ces dernières années ont trop montré Tinanitéde certaines espérances, pour que, même dans les corporations les moins favorables à l'intransigeance, de compactes minorités n'aient point surgi. Les faits ont attesté, avec leur vertu propre, que la classe ouvrière n'obtient que C3 qu'elle prend. A l'heure où le congrès international d'Amsterdam clôturait ses séances, le Congrès syndical français de Bourges ouvrait les siennes, et lui aussi condamnait les déviations qui s'étaient produites dans son milieu. A l'étranger, |e modérantisme corporatif, après avoir connu une époque de splendeur, est partout en déclin, et j«sque dans les contrées où il avait prévalu presque

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constamment, en Angleterre et aux Etats-Unis, il se trouve déraciné par les événements, par la logique supérieure de l'évolution.

Le réformisme a été le produit d'une courte phase de l'histoire générale. Les six ou sept années qui s'étaient écoulées de 1892 a 1898, avaient apporté au socialisme et au syndicalisme, purs de toute compromission, des recrues nombreuses et agissantes. Le monde traversait alors une période de crise, où l'ouvrier, privé de la certitude d'un salaire suffisant, frappé de l'instabilité de son sort et de l'anarchie du statut économique, était instruit par la souffrance, des misères du régime social.

L'Amérique, la Russie, l'Allemagne, le Japon, l'Inde, pays jetés de fraîche date dans la concurrence industrialiste, produisaient à outrance et déchaînaient une catastrophe universelle. Jtfais chacun sait que les phases de surproduction et de détresse alternent h peu près régulièrement avec des phases de nivellement et de prospérité. Lorsque les demandes de bras se multiplièrent, que les salaires haussèrent, il sembla qu'une ère nouvelle s'ouvrît pour les nations. Les prolétaires, encore inconscients ou à demi-conscients, s'imaginèrent que cette étape durerait indéfiniment, que le chômage se restreindrait de plus en plus, qu'ils pourraient obtenir des rémunérations croissantes, cor-

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respondant d'ailleurs, avec le progrès du machinisme, à des journées de longueur [réduite. Aussi comprend-on qu'entre 1898 et 1902, à une époque où tous les Etats ont plus ou moins participé a une reprise d'échanges, la haine . des institutions sociales se soit atténuée dans le monde du travail. Si l'on consulte les statistiques, on verra qu'au cours de ces trois ou quatre années, le trafic de toutes les puissances a singulièrement pro- 'gressé. Si l'on confronte des documents détaillés, il en ressort que la paie du mécanicien, du maçon, du mineur, s'est augmentée dans des proportions variables, mais en général assez fortes. Enfin, si l'on envisage l'ensemble de la législation ouvrière dans les pays grands et petits, il est certain qu'en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Belgique, quelques réformes ont été accomplies : les oppositions, parlementaires ou autres, aux institutions protectrices de la sécurité ou de l'hygiène des salariés, étaient d'autant moins vives, que les profils et les dividendes distribués aux entrepreneurs et aux capitalistes étaient plus abondants. L'état d'esprit, qui a prévalu au début du XX® siècle, dans le prolétariat de chez nous et d'ailleurs, s'explique donc aisément, si l'on joint ces quelques observations à celles qui ont été déjà présentées auparavant.

178 l'avenir IBfV BS>CaA.HSUE

Or, le réformisme, întixxluit à coup sûrp^ri^ Baggestioas d*eo haut, mais issu au&si des conditions économiques, devait disparaître^ en grande partie du moins, avec la période de prospérité <|«i Tavait engendré. Subitement, une crise nouvelle, et de réelle amplitude, s'est déchaînée sur les deux hémisphè^res. L'extraction minière, la métallui^e, La verrerie, le tissage, avaient surproduit, incités, par leurs bénéfices temporaires, à développer sans limite leur activité. En 1902, et surtout en 1903- 1904, les puissances où fleurit le capitalisme, ont connu des krachs gigantesques, des faillites successives, enregistré ungénéral ralentissement du travail. Partout le nombre des chômeurs s'est accru, et rAllemague et l'Angleterre principalement ont vu se dresser une misère horrible, qui a fait frémir jusqu'aux gouvernants. Partout aussi, les salaires ont baissé, et pour ne citer qu'un exemple mémorable, il est vrai, la grande grève minière de France a été provoquée par la réduction des primes que les Compagnies avaient versées dans les années d'opulence, et qu'elles se déclaraient désormais impuissantes à payer.

•e triomphe dà l'esprit révolutionnaire n'a pas

'es motifs actuels qu'un regain du paupérisme l'insécurité, et sans doute les meilleures rai-

de doctrine seraient demeurées sans valeur,

l'aTKIUR IHT SOCIALISME 179'

si elles ne s'étaient point étayées snr la douleur humaine .

La concentration des forces syndi-cales, — la tendasee réformiste fléchissant déplus en plus, — accpoitra à fin fini l'énergie de lutte dix prolétariat corporatif. Les divisions qu'il avait entretenues lassaient les travailleurs. Quelque rapide qu'ait été l'augmentation des effectifs agglomérés, la masse indfifférente Temporte et de beaucoup. Ici, comme dans les groupements politiques^ la préoccupation des différends internes refoulait à l'arrière pla» celle de la conquête extérieure. L'unité accomplie deviendra la plus efficace des armes de propagande.

A côté des prolétaires, qui restent isolés, qui refkseftt de s'agréger à nue corporatiodi), à une fédératie», parce qu'ils hésitent entre les tactiques diverses ou qu'ik ne sont point convaincus de l'efficacfté de l'adhésion, il j en a d'autres qui ont arrêté une décision, murqué un parti pris, afTirmé une ortentatTon. En face des syndicats réformistes ou révehitionnaires, qui se réclament plus ou moins de l'idéaï communiste, qui revendiquent également la suppression du salariat et la transformation du régime de îa propriété^ se dressent d'autres syn- ^Kcsts, d'opinion conservatrice, soucieux uniquement d^amélîorer les institutions en vigueur. Syn-

dîcals chrétiens en France, syndicats catholiques et libéraux en Belgique, en Allemagne, en Italie, en Autriche, représentent une méthode qui ne progresse guère, mais qui toutefois est encore défendue. Il est permis de dire, en se référant aux faits, que le jour où les travailleurs socialistes auraient réglé leurs querelles, ces corporations rivales, et d'existence purement factice, ne tarderaient pas à se désagréger, apportant leurs contingents au syndicalisme révolutionnaire. Et la puissance d'attraction et de domination du prolétariat professionnellement organisé apparaîtrait même si forte, que les associations de Jaunes se dissoudraient en dehors de tout conflit, par la seule impossibilité de vivre. Que vaudraient, dans un Etat tel que la France ou l'Angleterre, quelques dizaines de milliers d'hommes enrôlés, comme une police de grève, par la grande industrie, devant desmilllonset des millions d'hommes, animés d'une seule et même pensée? Si la corruption capitaliste a engendré et exacerbé les litiges des syndiqués, il est vrai aussi que ces litiges ont préparé à la corruption son terrain, ses moyens d'accès, et ses résultats pratiques.

- IV. — L'unification corporative et l'unification politique consommées, il ne restera plus qu'à établir, entre les modes de l'attaque prolétarienne,

rindispensable alliance. Ici la tâche est délicate ; mais elle est tellement haute et le triomphe du socialisme apparaît si bien lié à sa réalisation, qu'elle doit primer tout autre et exclure tout délai. Durant des années, dans les pays de grand développement capitaliste, groupements politiques et groupements professionnels se sont combattus avec un acharnement suprême. La France n*a pas été seule à éprouver ces querelles qui se superposaient a tant d'autres, pour briser, à chaque instant, l'assaut de la classe ouvrière. L'Allemagne et l'Autriche, elles aussi, ont connu ces antagonismes redoutables. Ils s'exercent toujours en Italie et en Espagne, où les syndicats se proclament plus révolutionnaires que le parti socialiste; en Angleterre et en Amérique où, h l'inverse, les Unions reprochent aux écoles socialistes leurs tendances trop subversives. Pour nous en tenir à la France, les Bourses du travail, poussant à l'excès une notion exacte et des méfiances légitimes , dénonçaient l'action parlementaire comme stérile et criminelle, condamnaient la participation au scrutin, flétrissaient la « conquête des pouvoirs publics ». Sans doute j tous ces organismes n'étaient pas d'accord à cet égard, et la Confédé^ ration générale du travail n'est pas non plus unanime. A l'inverse, plusieurs fractions du ^ocW

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lisme politique contestaient refficacité de la grève générale, Técartaient comme une chimère ou on danger, et ramenaient toute Tattaque à la mainmise sur les mandats électoraux. Les divisions qui s'étaient introduites dans le prolétariat, qu'on envisageât Tune ou l'autre de ses formes de groupement, favorisaient les tendances extrêmes dans les deux sens, et encourageaient à toutes les exagérations de formules ou d'idées. Si l'on s'en référait aux polémiques violentes qui s'engagèrent à certaines époques, l'accord étroit de tous les prolétaires semblerait la plus gigantesque des utopies. Il est très vrai que certains socialistes ont considéré l'action politique comme seule essentielle, et relégué, à un rang inférieur, la lutte syndicale. Pour eux, la transformation devait s'accomplir mécaniquement, de par la saisie progressive ou brutale des rouages de l'État ; — les associations professionnelles habituaient, à coup sûr, les ouvriers à la lulte, éveillaient chez eux les sentiments de soHdarilc, les arrachaient a leur torpeur, mais elles comportaient aussi de graves dangers, en développant l'égoïsme de métier, et en écartant les vues d'ensemble du mal social. On appréhendait donc l'indiscipline d'hommes dispersés en de multiples agrégats, que les intérêts immédiats pouvaient opposer les uns aux autres, et qui, au jour

d'une grande crise, confondraient avec leurs revendications propres, celles du salariat tout entier.

II est très vrai, par contre, que certains syndicalistes ont ramené tout l'effort communiste a l'effort corporatif, — qu'ils ont dénié à l'attaque politique les moindres vertus et lui ont imputé mille tares inévitables. Comme les mandataires de la classe dirigée, envoyés aux parlements, s'étaient montrés trop enclins au compromis, ou avaient trop facilement subi l'influence du milieu, on prétendait que seul le syndicalisme pouvait conduire la plèbe ouvrière à l'émancipation et disloquer les rouages de la société. On attribuait à la grève générale la puissance de déraciner, d'un seul coup, le régime économique, et d'instaurer brusquement la propriété et la gestion collectives. Concertant toutes les revendications professionnelles distinctes, arrachant les associations de métier à la vision exclusive de leurs desiderata particuliers, pour mettre en cause l'ensemble du mécanisme capitaliste, la fédération nationale, puis internationale des syndicats s'étendrait de proche en proche, verserait tous les travailleurs dans ses innombrables cellules, et, d'une poussée unique, détruirait l'Etat, tous les États*

L'antagonisme de la thèse socialiste politique et de la thèse socialiste syndicaliste n'est qu'apprirent.

H a fait trop de ruines dans le passé, il sèmerait trop de ruines dans l'avenir, pour que nous n'essayions pas de chercher une solution . Les deux thèses, comme tant d'autres^ sont exactes en ce qu'elles affirment, excessives en ce qu'elles nient. L'action politique et l'action corporative se complètent, se fortifient l'une l'autre ; il faut lutter contre le pouvoir politique de la bourgeoisie, qui n'est à certains égards que l'expression de sa puissance économique, mais qui lui sert encore à consolider et a conserver cette même puissance. Il faut aussi mettre, en toute lumière, la nature essentiellement économique de la bataille que poursuit le prolétariat, dissiper les sophismes qui pourraient obscurcir cette conception. Lorsque les syndicalistes signalent les dangers de la politique, du parlementarisme et des élections, ils méritent d'être secondés par tous les socialistes, car la conquête des rouages de l'Etat n'est pas un but ; elle n'est qu'un moyen, et si intervient l'oubli de cette distinction, il entraine avec lui les pires déviations et les plus désastreuses calamités. Mais comment le prolétariat s'assureraitil le cadre même de son attaque, comment s'éduquerait-il pour l'action et saperait-il les contreforts de la domination industrialiste, s'il n'obtenait, ne raffermissait, et n'élargissait à chaque pas, les libertés politiques? Gomment çourrait-il compter

l'avbnir du socialismr 185

les communistes purs, ceux qui revendiquent la socialisation de la production et de rechange, s'il ne profitait de cet instrument statistique fort simple, qui est le suffrage universel dans les contrées démocratiques ? A beaucoup d'égards certes, et Taffirmation vaudrait d'être développée, l'instrument est imparfait, mais est-ce là une raison pour le sacrifier totalement ?

Quand les socialistes prétendent que le syndicalisme exclusif risque de détourner les prolétaires de la perception intégrale du but à atteindre, ils marquent une méfiance par certains côtés légitimes. Les Unionistes d'Angleterre et d'Amérique n'ontils pas fait de la hausse des salaires, de la réduction des heures, ou de l'expansion mutualiste ou coopérative, l'objet suprême de leur activité ? Mais il serait injuste aussi d'insister sur ce sujet, car plus les fédérations de métiers étendent leurs bases, plus elles montrent dé propension à s'agréger les unes aux autres, et plus les aperçus fragmentaires tendent à s'effacer, pour laisser apparaître la notion grandiose de la transformation nationale et internationale* Quand les socialistes combattent la grève générale, ils ont tort et nous reviendrons sur cette importante matière, mais ils ont le droit de Soutenir qu'elle ne se suffit pas à elle-même; — qu'elle suppose, pour sa préparation^ ce^îV.'ï^W*^^

conditions politiques ; qu'elle n'aboutira d'abord qu'à un acte politique : — la proclamation de la dictature prolétarienne.

A réfléchir et à analyser les faits et les idées^ la conclusion s'impose que la classe ouvrière ne saurait, de gîiieté de cœur, se priver de tel ou tel mode d'action. Ce sont les exagérations, les exclusions, les intransigeances simplistes qu'il faut écarter. Les travailleurs ont déjà fait l'épreuve de la fragilité de certaines théories. Qui donc parle encore aujourd'hui de la neutralité des syndicats, et qui donc oserait encore condamner les grèves partielles, au nom des intérêts supérieurs des salariés ?

Ni la méthode purement politique, ni la méthode purement syndicaliste n'achemineront le prolétariat au communisme. L'impuissance serait égale de part et d'autre : ou bien déviation, corruption et désagrégation ; ou bien débordement nécessaire du cadre primitif. L'une et l'autre tactique sont également sujettes à critique, si elles demeurent en opposi-* tion, si elles doivent, chacune de leur côté, accaparer toute la conscience populaire. Mais à l'inverse, elles apparaissent également excellentes et souveraines, si elles se prêtent un mutuel appui, si elles se tempèrent et se disciplinent réciproquement* L'instauration d'une société nouvelle est à ce

prix, et certaines nations ont déjà compris toute la valeur de cette idée. Il ne s'agit point de subordination, mais de juxtaposition et d'accord. Tous les prolétaires poursuivent un môme but, qui est la destruction de l'aristocratie bourgeoise ; ils se dressent contre les mêmes ennemis ; ils se heurtent aux mêmes procédés de résistance. Comment ne chercheraient-ils point à former une masse homogène et compacte, qui ne répudierait aucun des moyens d'attaque à sa portée, et qui une fois devenue maîtresse de sa volonté, dans l'effacement de toutes ses discordes, aurait supprimé le plus redoutable des obstacles opposés a sa marche? Le jour où la classe ouvrière aura appris que son morcellement seul diffère l'heure de la communauté sociale, le triomphe sera certain et proche. L'action politique ne vaut qu'autant qu'elle est contrôlée par une puissante agglomération syndicale, qui en éliminera ou en atténuera les vices ; l'action syndicale ne vaut qu'autant qu'elle s'appuie sur une organisation politique, vigoureuse et centralisée, capable par suite de battre en brèche et de détruire sans relâche les pouvoirs coercitifs de l'État. Le prolétariat est un ; le communisme est un ; les tactiques peuvent être diverses, pourvu qu'elles s'asservissent h une rigide unité de priiicipes et de vues.

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