LES INTELLECTUELS ET LE SOCIALISME
I. — La tendaçice des intellectuels à s'agréger aux groupements socialistes politiques, et à prendre la direction du mouvement ouvrier, est un des traits les plus saisissants de l'époque strictement contemporaine. Encore une fois, il n'y a point là un phénomène spécial à la France. Partout, en Allemagne comme en Angleterre, en Belgique comme en Italie et en Scandinavie, des philosophes, des historiens, des mathématiciens, des physiciens, des médecins, voire des artistes, aflFectent de repousser les théories conservatrices, et se mêlent aux militants du communisme dont ils secondent les efforts. Bien plus, ils jouent le rôle de conducteurs, assument des responsabilités, et figurent, au tout premier rang, dans les comités exécutifs. On peut soutenir sans exagération qu'à la fin du xix^ siècle et au début du xx^, la plèbe des tra-
vailleurs a accepté assez ordinairement la tutelle politique des professeurs et des avocats, et nous trouverions ici un puissant critérium de distinction isntre les deux modes de Teffort prolétarien.
Le terme intellectuel est extrêmement vague.
II s'applique aux directeurs d'études des Universi^* tés et aux maitres*répétiteurs ou aux instituteurs ;
au chirurgien célèbre et au petit praticien de cam« pagne; à l'écrivain dont on se dispute les articles au poids de Tor^ et à Tinfortiiné publiciste qui vit de traductions et de compilations mal payées; au savant et au demi">savant qu'enrichissent les manies, le» modes éphémères, les goûts provisoires de la société, et à Tinfatigable chercheur qui meurt de la frivolité de son temps. Au reste, nous ne nous atta*> eherons pas à préciser ici, car c'est l'ensemble de cette catégorie que nous avons à envisager, pour étu* dier son influence sur la mentalité ouvrière et dé terminer le rôle qu'elle peut tenir dans l'évolution du socialisme.
Elle se caractérise, d'un côté, par l'extrême hétérogénéité de ses éléments, qu'elle puise en haut et en bas, dans les couches les plus diverses de la structure sociale; d'un autre côté par la précarité de son existence^ par rinséeurité qui pèse sur la majorité de ses membres.
Si elle s'oppose à la catégorie des trayailleucA
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^eoisie lui fournil de beaucoup la porblns nombreuse de son contingent. Nous / signalé l'autre portion que pour recon^nn fait incontestable, et aussi attester le ^re^^ide de la catégorie, mais elle de« ijjÉj^^^^t plus faible, et, d'ailleurs, les
jeunes ruraux, qu'elle englobe, n'étaient point à vrai dire des prolétaires.
Plus se déploie l'outillage mécanique^ plus l'Industrie ou l'agriculture requièrent de capitaux, et plus se multiplient les intellectuels. Lorsqu'un entrepreneur renonce à lutter avec ses concurrents mieux armés, ou qu'un commerçant sent crouler sa maison, devant les établissements plus opulents, il pousse son fils vers les universités et dépense ses derniers fonds pour lui ouvrir une carrière nouvelle. Le monde moderne regorge de médecins, d'avocats, de professeurs, de littérateurs, qui se disputent une clientèle trop étroite, et qui constituent une plèbe aussi misérable, parfois plus misérable que l'autre.
Si l'on excepte les rares individualités qui ont pu conquérir des situations élevées et des émoluments abondants, et qui parfois, par une notable solidarité, restent les alliés sociaux des confrères malheureux, des milliers et des milliers de gens, dans l'Etat contemporain, cherchent en vain à utiliser leur science péniblement accumulée. Les médecins sans clientèle sont réduits à donner des consultations quasi-gratuites qui ne les nourrissent point, ou à accomplir les besognes scandaleuses, qui les mènent aux pires dégradations ; les avocats ouvrent des cabinets d'affaires, et versent aux
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intrigue» équivoques ; les professeurs n^enseignent point ; les publicistes n'écrivent plus ; tous recherchent l'emploi médiocre, qui les affranchira au moins des terreurs de la faim, qui les soustraira aux métiers répugnants, qui les mettra au niveau de l'ouvrier qualifié. Mais tandis que les années s'écoulent, et en dépit du dénùment connu qui écrase les masses intellectuelles, de nouveaux aspirants surgissent à cette effroyable condition, et par le renouvellement et l'exaspération de la concurrence, ils aggravent encore le sort atroce de leurs aines.
Cette catégorie d'hommes, qui subit le chômage permanent, qui recèle la proportion de sans-travail la plus élevée, et dont les diverses phases delà période économique présente ne sauraient alléger les maux, est fatalement entraînée aux idées révolutionnaires.
Elle ressemble au prolétariat manuel par son statut social. Ne possédant d'autre capital que les connaissances acquises, dont trop souvent elle appréciera la vanité, elle perd toute attache matérielle, avec la société contemporaine ; elle dispose, il est vrai, de son instrument de production, mais cet instrument demeure inutile, aussi longtemps qu'un employeur, Etat, Commune, ou entreprise privée, n'en accepte pas les services. Elle ne peut
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se sustenter, qu'autant qu^on lui donne un traitement.
Même embauché par un maître de pension, par un éditeur^ par un directeur de journal, Tintellecluel a toujours k redouter une brusque rupture de contrat. L'ingénieur, qui surveille les machines d'une usine, ne saurait être plus confiant pour ses lendemains que le contremaître ou l'ouvrier. S'il vient a déplaire au patron, si ses opinions politiques semblent suspectes, si la crise survient, il se trouve soudaiù jeté sur le pavé, en quête d'une nouvelle place, qu'il attendra peut-être des années, et comme d'ordinaire ses appointements sont trop faibles pour qu'il ait pu épargner, lui aussi éprouvera les tortures de la famine. Devant l'opulent capitalisme, il n'est qu'un vassal brisé à la première occasion, un atome humain dont des milliers d'autres atomes . convoitent la succession. Il n'a ni présent ni avenir ; toutes garanties lui sont refusées, l'énergie même que donne l'organisation syndicale, lui manque. Il faut qu'il plie, qu'il s'humilie en toute occurrence, ou bien qu'il sacrifie son gagne-pain.
L'intellectuel souffre donc matériellement de l'exiguïté de son salaire, quelque nom qu^il porte, de la précarité de ce salaire, et plus encore du manque de travail. Il souffre uiovîAç-rcvçiWX. "ôNVà^v \^
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la condition iniérieure où il est relégué, de l'injure permanente que lui fait la société, de la servit\ide qui pèse sur lui, de la difficulté de s'élever, de l'énorme contraste qu'il observe entre la réalité et ses rêves. Enfant, il croyait que la primauté revenait à la science, à l'effort cérébral , a la hautaine droiture qu'il s'était imposée. Jeune homme, il caressait toutes les chimères, apercevant la fortune et le commandement à travers les études péniblement poursuivies, au bout des veilles accumulées et de l'extravagant surmenage. Puis au seuil de la vie, il se heurte à la dureté des choses. Il est repoussé, ballotté, broyé de toutes parts au gré de cette puissance mystérieuse, dont il ne soupçonnait point l'existence, dont les maîtres ne l'avaient jamais entretenu. S'il est agréé au service de l'Etat, il s'en ira dans quelque ville lointaine, sans esprit et sans charme, où il jouira seulement de la médiocrité des autres fonctionnaires, déprimés avant l'âge par l'exercice de la profession, et par l'incessant souci de ne point se compromettre. Mais alors encore, il sera privilégié. Vraisemblement, il ne irouvera point d'emploi; il descendra tous les degrés du désenchantement, du désespoir ; il s'efforcera de discerner les causes de sa disgrâce, et un beau jour, les découvrira dans l'organisation sociale, dont il avait tout ignoré jusque-là. Il
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comprendra que dans le monde capitaliste, Targent seul est roi, et que le peuple tout entier appartient, non aux plus instruits, ou aux plus probes, mais aux plus riches et aux moins scrupuleux. Après avoir voulu, par orgueil de savant, dominer, diriger, il tombe au plus bas de la hiérarchie humaine: il n'est même point dominé ou dirigé; la machine nationale l'écarté, le répudie, le jette au rebut comme une loque inutile. La passion furieuse gronde en lui; la colère brutale le saisit contre cette souveraineté du capital, qui ne connaît ni ménagement, ni clémence, ni générosité, ni pitié^ qui plane sur des millions d'individus, maniée par des scélérats, des enfants ou des fous, et qui semble un défi à la dignité de Tintelligence, à toutes les leçons accumulées dans les livres les plus lointains. Lui aussi veut souffleter l'idole. Il embrasse ces idées, dont ses parents, les bourgeois déchus, lui avaient inculqué le dédain et la haine ; la révolution a conquis un homme de plus.
IL — L'intellectuel a joué un grand rôle, en tous pays, dans l'élaboration des doctrines socialistes. Le premier cri de douleur et de rébellion contre le statut social a été proféré par des artisans manuels, et pour briser les machines, causes inconscientes de leurs souffrances, ceux-ci n'eurent point besoin d'être entraînés par des penseurs. Mais il
iallait découvrir renchainement des phénomènes, qui commandent le monde contemporain, écarter Tapparence des choses, pour aller aux charpentes profondes, et aussi déduire, de révolution continue, les phases vers lesquelles chemine l'humanité. Alors survinrent les publicistes^ qui coordonnèrent les idées disparates. A la fin du xviii® et au début du XIX® siècle, — nous l'avons déjà montré et îl est inutile de s'appesantir là-dessus, — toutes les thèses se formulent, se heurtent, ou même se concilient temporairement, et toutes sont Tœuvre d'hommes de la classe moyenne ou de la classe supérieure, arrachés soudain, par une pénétrante vision des faits, à la routine de la science académique. Saint-Simon est un intellectuel ; intellectuels encore, Vidal et Cabet, Considérant et Pecqueur, — Proudhon qui multiplie ses livres, et Marx qui groupe et synthétise toutes les notions éparses, les vagues rapports établis par ses prédécesseurs, les données confuses et mélangées, que Fourier ensevelit dans son chaos ou qu'Ov^en noya dans son humanitarisme. Et si les théoriciens du collectivisme, ou de ce qu'on a appelé * le communisme autoritaire, se recrutèrent parmi les écrivains professionnels, il n'en fut guère autrement de ceux qui développèrent le communisme libertaire: ni Bakounine, ni Reclus, ni Kropotkine, n'appartenaient h la classe ouvrière, qui les
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accueillit aussi dans ses rangs, toujours confiante en ceux qui expriment^ en langage précis, ses propres aspirations.
L'action de ces grands intellectuels fut puissante et nécessaire. Le sentiment de la lutte des classes était à Tétat diffus dans le prolétariat ; ils montrèrent qu'il correspondait à une scission brutale, qu*il découlait du mouvement économique, qu'il se fondait sur de concrètes oppositions. Ils prouvèrent encore la légitimité de la transformation, tandis qu'ils établissaient l'exploitation de l'homme par l'homme et mettaient à nu la subordination des masses à une aristocratie. Nul ne songerait à nier l'efficacité de leur concours, la grandeur de leurs constructions, la vertu de leurs négations. Ils n'ont pas créé le socialisme, — produit de l'histoire et des évolutions de structure, mais ils ont jeté au vent les idées claires qui ont conquis les cerveaux, les germes de révolte qui ont lentement levé. Ils furent les ouvriers prestigieux d'une œuvre collective, que des millions d'êtres animés ont reprise et continuée.
. III. — L'infiltration des hommes des professions libérales dans le prolétariat n'est pas non plus aujourd'hui dépourvue d'utilité. Ce n'est point seulement parce qu'elle apporte aux opprimés la science, le raisonnement, la culture élevée, — tous élément*
qui adossent, à leur valeur propre, une contre-partie; — c'est surtout parce qu'elle mesure tout l'effort d'é miette ment, de dislocation qui s'accomplit dans la bourgeoisie.
Quelques différences que présentent entre elles les révolutions, elles offrent en général ce trait commun, d'avoir été accomplies par les classes inférieures, auxquelles s'adjoignaient des fragments plus ou moins importants des classes supérieures. Les intellectuels de notre âge retrouvent des ancêtres et des modèles dans ces nobles, qui se détachèrent de la noblesse, aux États généraux de 1789, et qui contribuèrent ainsi à maîtriser la volonté royale. Ils sont des transfuges, mais aussi des témoins. En désertant une catégorie sociale, où ils naquirent, et dont ils sont devenus les serviteurs, pour s'agréger a une autre catégorie sociale, qui n'a ni la même éducation, ni les mêmes besoins, ni les mêmes modes d'activité, ils attestent que l'oligarchie d'argent vise a restreindre de plus en plus ses effectifs. Par leur affranchissement volontaire d'une solidarité devenue caduque, ils ouvrent une brèche toujours élargie dans la caste dominatrice, et affirment, à la fois, la puissance d'attraction qu'exercent les foules prolétariennes. Ils concourent a former le milieu de la transformation communiste, à élaborer les conditions historiques.
que requiert tout grand changement social. Toujours les expropriations de puissance économique et politique se sont de la sorte annoncées par des migrations compactes. Il n'est donc indiSerent, à aucun point de vue, qu'en France, en Italie, en Allemagne, les professeurs et les instituteurs — en ne prenant que cette fraction du monde intellectuel — écartent délibérément le conservatisme, le libéralisme, le radicalisme, pour embrasser la doctrine communiste. Leur adhésion collective garantit au prolétariat la sûreté de ses vues, la vigueur ijie son organisation, le progrès des thèses sur lesquelles il fonde son programme, la proximité de l'émancipation qu'il poursuit.
Cette orientation nouvelle des gens qui font métier de parler, de penser ou d'écrire, et qui ne possèdent d'autre capital que les connaissances acquises, est en rapport étroit, sans doute, avec l'invasion de l'humanitarisme dans la bourgeoisie. Les publicistes réactionnaires se sont évertués à dénoncer cette diSusion de la sensiblerie, de la eharité transformée et modernisée, de l'altruisme vague et sans sanction, dans la classe riche. Ils ont signalé en elle le plus grave des périls, que pût courir la société capitaliste. Si celle-ci fléchissait dans la défense de ses prérogatives, si pénétrée d'on ne sait quels scrupules dérisoires, elle
se mettait à pactiser avec les revendications populaires et à leur faire une part même minime, le i^égime, sapé par ses bases, croulerait avec fracas^
Que ces publicistes aient exagéré cet humanitarisme, nul ne saurait légitimement le contester, mais les tendances qu'on note de-ci de-là, dans la bourgeoisie, à côté de tendances antagonistes, ne sont pas engendrées, à vrai dire, par le seul schisme des intellectuels aigris. Elles marquent bien plutôt rimpression produite sur les catégories suzeraines par le développement total du socialisme. Surprises et effrayées de la croissance des partis^ subversifs, ces castes font un retour sur elles mêmes ; elles se demandent si réellement elles sont vouées il Textlnetion de toute prééminence ; elles pleurent sur leurs lendemains ; elles pleurent sur le sort du peuple, sans s'apercevoir de la stupidité de ce sentimentalisme. La désertion des intellect tuels n'est qu'un des éléments, qui affirment à leurs yeux l'imminence de la catastrophe.
IV. — Quelque utilité que le prolétariat puisse et doive retirer de l'absorption des bourgeois déracinés, il s'exposerait à un grave danger, s'il leur conférait désormais la primauté et la conduite de son effort libérateur. Il ne se dotera jamais de trop de connaissances exactes, mais en annexant des valeurs scientifiques, il ne saurait abdiquer la par-'
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celle la plus infime de son Indépendance. L'Intellectuel exercerait une influence fâcheuse sur la mentalité de 1^ plèbe ouvrière, si ses attributions ne demeuraient pas limitées, car en délaissant son milieu d'origine, il ne se soustrait pas totalement aux empreintes qu'il a reçues dès renfance.
Le professeur ou l'écrivain, élevé dans la société capitaliste, nourri de l'enseignement qu'elle donne, imbu des préjugés^ des sottes superstitions de la métaphysique officielle, accoutumé au respect des entités^ dont le culte a été substitué aux idolâtries anciennes, se fera malaisément un cerveau nouveau. Si profond que soit son dégoût du régime, si douloureuses que soient ses déceptions, il ne brise que lentement les attaches de classe, de famille, d'amitié. Dans une crise grave, il sera toujours à la merci d'un réveil du souvenir. Les besoins esthétiques particuliers que développe la culture classique, — les nécessités de la vie courante, dominées elles-mêmes par la tradition, par l'hérédité, par l'habitude, — les façons de penser et de voir qui ne se modifient qu'avec le temps, les modes de sentir même, si profondément différents seloa les catégories sociales, le séparent de la foule où il aspire, peut-être en toute sincérité, à noyer son individualité.
• L'intellectuel est infailliblement tenté de reven-
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dlquer l'hégémonie^ la direction. Jeté par dépit ou par force vers le prolétariat, il ne tarde pas à y réclamer un poste émînent, pour mieux faire valoir sa notion de toutes choses, pour obtenir aussi le prix de son appui. La séduction du pouvoir, de l'ascendant moral facilement conquis, agit sur les moins ambitieux et sur les plus désintéressés. Mais dès qu'il a saisi le premier rang, dès qu'il parle en chef et se proclame mandataire, le bourgeois transplante redevient un pur bourgeois. Comme dans la plupart des Etats modernes, l'action parlementaire peut encore mettre un homme en vedette, et que la possession d'un siège de député est la condition quasi-indispensable d'une notoriété politique, les transfuges de la classe supérieure quêtent les voix des travailleurs. Ils entrent dans les Chambres; ils y retrouvent les industriels, les commerçants, les agriculteurs, tous les propriétaires, tous les membres et délégués de l'oligarchie dirigeante, qui professent des idées diamétralement opposées aux leurs, mais dont ils partagent les goûts matériels ou autres. Comment, submergés par cette masse de possédants, où deux, trois, cinq ouvriers sont égarés, ne se laisseraientils pas peu à peu gagner par la flatterie, par la communauté d'existence, par le contact quotidien? Ils s'étaient prolétarisés, lorsque réduits au dénû«
ment ils avaient senti la révolte monter en eux. Du jour où ils sont revêtus d'une fonction publique, — traités avec la déférence que le gouvernement marque aux représentants, ils s'élèvent au-dessus de la classe inférieure. Une désagrégation progressive, imperceptible , mais inévitable et irréparable de leur sincérité, commence à l'heure même où ils foulent les tapis des assemblées. Le « manuel », lui aussi, est soumis à cet émiettement de ses rancunes, mais du moins il offre plus de résistance, car il se dresse devant une autre caste, qui est pour lui comme une autre nation, aux mœurs et à Tidiome différents. La crise socialiste est avant tout l'œuvre des intellectuels, qui, ressaisis par les tendances primitives, dominés par le byzantinisme et la complexité de leurs raisonnements , entraînés par la passion de la puissance, vaincus par la politesse de la noblesse d'argent, désarmés par une certaine identité d'aspirations morales, ont laissé fléchir la rigidité de' la doctrine. Jamais la thèse de la collaboration des classes n'eût été formulée, si les travailleurs ne s'étaient pas livrés aux orateurs et aux écrivains professionnels.
V. — Cette abdication du peuple était sans péril, lorsque le socialisme naissait à peine, demeurait l'apanage 4'une secte, et ne conférait point les
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honneurs. Ceux qui prêchèrent la lutte à outrance, au milieu du xix® siècle, ne pouvaient être suspects, car leur propagande ne les menait qu'à la prison ou au poteau d'exécution. Depuis que les prophètes de la transformation sociale sont choyés, adulés, glorifiés, comblés de faveurs, et pactisent avec les gouvernements, le danger menace de toutes parts. Le prolétariat, en fondant les intellectuels dans sa masse, en les admettant à Tœuvre commune^ et en reconnaissant la solidarité indéniable qui existe entre tous les sans-propriété, se doit à lui-même de ne plus s'abandonner.
A l'heure présente, il manque moins d'éléments de combat que d'éléments d'organisation et d'administration. Il lui faut moins des hommes capables de faire la lumière dans les cerveaux et de dégager les traits généraux du système capitaliste, — (l'évolution industrielle est assez suggestive en elle-même, et le chômage et la misère sont les plus éloquents des éducateurs), — que des secrétaires de comités, de syndicats et de coopératives. Pour aménager la société future et disposer ses rouages économiques, pour préparer les phases de transition, les médecins, les avocats, et les artistes, voire même les ingénieurs versés dans les hautes mathématiques, seraient d'un piètre secours. C'est dans ses rangs que la classe ouvrière trouvera les indi-
vidualités modestes, mais utiles, qui consommeront cett ; besogne puissante de cheminement et d'élaboration. A l'exposition des idées pures, qui ne saurait plus désormais garder le premier plan, doivent se substituer les calculs exacts des praticiens.
On aboutira donc k cette conclusion, en apparence paradoxale, que la catégorie intellectuelle mérite de posséder d'autant moins d'influence dans le mouvement communiste, qu'elle y adiue davantage. Mais les intellectuels eux-mêmes rendront le suprême service à la cause qu'ils embrassent, et à la classe où ils s'absorbent, en reconnaissant que le régime nouveau doit être, avant tout, sinon exclusivement, l'œuvre des ouvriers proprement dits, mieux soustraits à l'idéalisme, et mi\ris par une servitude collective plus longue et plus enracinée.