LA DOCTRINE. — POLITIQUE ET SYNDICATS
I. — II ne saurait être question, lorsqu'on trace un aperçu d'ensemble du mouvement socialiste, d'en exclure la poussée syndicale. Si celle-ci n'est pas nécessairement et spécifiquement socialiste, si à côté des groupements qui affichent des tendances communistes, il en est d'autres qui suivent les catholiques ou les libéraux^ ou même qui se déclarent indépendants, la majeure partie des prolé-
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taires corporativement organisés admettent les bases essentielles du socialisme; ils demeurent rebelles à une entente permanente avec le patronat et, à l'inverse, apprécient le caractère fatal de l'antagonisme ; ils critiquent et condamnent la propriété individuelle, — qui perpétue Toppression au pro&t de quelques-uns, — et revendiquent la socialisation des moyens de production et d'échange. Quant aux ouvriers qui se sont enrôlés sous la bannière des vieux partis, — et le cas est plutôt spécial aux pays d'ancienne tradition catholique, — ils passent assez ordinairement d'un cadre dans l'autre. L'attraction de l'idée communiste est si forte, qu'elle s'exerce même sur les esprits systématiquement détournés vers d'autres pensées, et qu'elle triomphe des éducations les plus méthodiques*
Nous verrons plus loin qu'il n'y a pas, qu'il ne peut y avoir opposition entre le prolétariat politiquement organisé et le prolétariat « syndical » ; tout au plus, à divers moments, certaines dissidences 8*élèvent- elles , qui ne sauraient tenir contre un examen minutieux des faits. La légitimité d'une étude d'ensemble ne comporte point, au surplus, une justification prolongée.
La doctrine du socialisme contemporain est
demeurée a peu près intangible et invariable de-
jpuis cinquante années. On a attaqué, soit du dehors,
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soit dans I«s rangs mêmes die U démocratie sociale, plusieurs thèses qui paraissaient fondamentales. C'est ainsi que la concentration progressive des capitaux a été contestée, que la prolétarisation croissante des nations à base capitaliste a été formellement niée, et que Tantagonisrae des classes est devenu, sous ia plume de quelques critiques, une pure logomachie. Notre intention n'est pas, à coup sûr, de reprendre les controverses fameuses de Bernstein et de Kautsky, ou les joutes secondaires qui se sont poursuivies dans les organes pério* diques de la pensée socialiste allemande. Il est évi-* dent que les développements de ceux qu'on a appelés des « révisionnistes », parce qu'ils voulaient réviser les données échafaudées par Marx et Engels, ont fourni des armes précieuses aux tenants de l'orthodoxie économique; mais il est non moins évident que ces nouveaux censeurs n'ont pas réussi à imposer leurs conclusions à la masse du socialisme et que, dans le monde entier, les travailleurs politiquement organisés sont restés fidèles à leurs idées passées. Sans doute, le Congrès de Vienne, en 1901, a remanié le programme de la Social Démocratie autrichienne ^ qui datait du Congrès de Hainfeld ^1889). Il en a éliminé les passages relatifs à la paupérisation grandissante des couches populaires, mais cette légère modifica-
tlon ne saurait être exploitée par les révisionnistes, dont l'avantage, en l'espèce, demeurait dérisoire. Paupérisation et prolétarisation sont deux faits es* sentiellement distincts. Il se peut fort bien que les salaires haussent à une époque déterminée, et qu'en même temps des fractions plus ou moins importantes de la classe moyenne soient frustrées de leur autonomie partielle, et versées dans le prolétariat» Ce qui démontre la faiblesse du révisionnisme, — l'impuissance de Bernstein, d'ailleurs solennellement condamné par la Social Démocratie aile* mande ^ — c'est que tout leur effort n'a pas abouti à ébrécher les vieilles professions de principes, dont certaines remontent à la prime jeunesse des partis constitués. Et toute la propagande des détracteurs plus ou moins avoués du marxisme, ou mieux des thèses traditionnelles, n'a pas empêché les groupements les plus récemment formés, ceux de Russie par exemple, qu'aucun souvenir gênant n'attachait, d'adopter les idées qui avaient prévalu, avant ces attaques, en Allemagne, en France ou en Belgique. En dernier lieu, le Congrès International d'Amsterdam (août 1904), qui fera date dans l'histoire du prolétariat révolutionnaire, s'est affirmé à tous égards solidaire de ceux qui l'avaient précédé ; et l'on a remarqué, non sans une légitime -*«*çrise, que Bernstein, lui-même, n'avait osé y
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protester contre la répudiation du révisionnisme.
La doctrine, qui s'exprime dans les programmes généraux du socialisme international est, au fond, et quoi qu'on ait dit» d'une extrême simplicité. Il est indispensable de la reprendre ici succinctement, ' cet exposé éclairant par avance les débats qui ont surgi dans les groupements politiques, et aussi les différends qui se sont élevés entre ces groupements politiques et les organisations corporatives.
Les changements de structure économique déterminent toutes les modifications qui interviennent dans la société ; en d'autres termes, le régime de production est le facteur essentiel de tout processus, et il est impossible de comprendre les transformations politiques d'une époque, si l'on ne se reporte pas à l'évolution de l'outillage et de la propriété.
L'histoire est faite, par ailleurs, des luttes des classes, qui se disputent la prépondérance et la liberté. A l'heure présente, la bourgeoisie qui s'est élevée sur les ruines des anciennes aristocraties, dans l'Europe occidentale, et qui disloque peu à peu la féodalité terrienne dans l'Europe Orientale, se trouve face à face avec le prolétariat. Celui-ci se constitue en même temps que la bourgeoisie, — très nombreux et très vigoureux, là où cette dernière a atteint à la plénitude de son exi-
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pansion, comme en France, en Angleterre ou éam3 la partie de l'Allemagne, <{ui est à l'ouest de l'Ëlbe — plus rare et plus faible, là où les iadastriels et les marchands n'ont pas encore écrasé à tont jamais les nobles, détenteurs des biens fonds, — comme dans la vieille Prusse, la Hongrie, la Roumanie oa la Russie. C'est l'apparition de l'industrialisme qui crée, et qui sanctionne à la fois, la domination bourgeoise : engendrant rapidement une richesse supérieure, l'outillage mécanique moderne relègue l'agriculture au second plan, et, par suite, refouleàim rang inférieur les hommes, dont la fortune était toute au soleil. Puis, ceux-ci, économiquement Taineus, cèdent leurs prérogatives politiques aux usiniers qui les ont dépossédés, et qui à leur tour acquièrent les terres, dont ils font souvent les dépendance» de leurs^ manufactures. Ainsi la bourgeoisie, en s*aidaQt des conquêtes de la science, s'est affirmée classe révolutionnaire. Le mouvement historique, qui a débuté en Angleterre par les deux crises de 1640 et de 1688, qui a atteint à son maximum d'intensité en France avec 1789, qui s'est épandn sur tout l'Occident de l'Europe dans la première partie du XIX® siècle, pour y prévaloir définitivement dans la seconde^ ce mouvement qui s'est arrêté au seuil de la Russie, et qui est proprement celui du « libéralisme », représente avant tout Tat^
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tàqae da Tiers-État contre les pobsances d« passé. l<e régime français depuis 1830, le régime anglais depuis près de trois qaarts de siècle, le régime italien depuis Funification, le régime belge depuis la séparation d*aTec la Hollande, et le régime allemand de TEmpire, par beaucoup de côtés, correspondent à cette subversion capitaliste.
Mais la révolution bourgeoise a été double, à vr^ dire; elle s*est opérée à la fois d'en bas et d'en haut. Si les industriels, les négociants, les. armateurs dressaient une organisation économicpie nouvelle, en face de celle qui avait fondé la domination des ordres privilégiés, s'ils arrachaient ensuite leur instrument d'exploitation, — la terre, — à la noblesse et aux couvents, ils dépossédaient en même temps les artisans libres et à demi indépendants de leurs instruments de travail. Ces artisans, expropriés brutalement de leurs outils, de par l'expansion même du grand machinisme, n'avaient plus qu'une ressource : vendre leurs bras aux pro« priétmres des machines et, de la sorte, à l'heure ou l'ancien Tiers-Etat, prenant l'offensive contre ses maîtres de la veille, les privait de leur suprématie économique, sociale et politique, if se fractionnait, et une portion de ses membres allait constituer une classe nouvelle, dont l'importance
8 l.'ATI3(im BC
historique derait croître rapidement et sans relâ« che : le prolétariats
Ce prolétariat, dont le noyau fot formé originai* roment par les ouvriers des villes, asservis à la machine, grossit ses effectirs au préjudice de deux éléments de plus en plus douloureusement atteints par la révolution bourgeoise. La couche supérieure du Tiers-Etat, celle qui était destinée à en« gendrer le patronat, la nouvelle aristocratie de fortune, ne s'était pas élevée d*un mouvement uniforme, A côté de la grande usine, s'édifia d'abord le moyen atelier, de même que les chemins de fer d'intérêt local se sont construits pour servir d'aï* fluents aux lignes d^intérèt général. Mais si la solidarité pouvait s'exercer ici, pour cette raison entre autres, que les Compagnies grandes etpetites réunissaient souvent les mêmes actionnaires, c'était la concurrence qui devait bientôt triompher là, et le phénomène marquant, dominant, de notre épo* que, dans les pays de structure capitaliste, c'est la disparition plus ou moins rapide, mais indubitable et fatale, de la moyenne production, qui suit le sort de la petite production. Toutes les barrières que la puissance publique a essayé d'ériger pour briser le mouvement, toutes les mesures qu'elle a édictées pour conjurer l'extrême concen* tration, ont croulé devant l'évolution économique.
Les corporations autrichiennes et allemandes n*apparaissent que comme une armature débile, rompue au premier choc. Et les décisions des cours judiciaires d'Amérique contre les trusts, accumulations suprêmes de capitaux, n'aboutissent qu'à enrichir les recueils de jurisprudence, sans laisser d'autres traces ; le prolétariat assimile sans trêve les scories, les résidus de la petite et de la moyenne industrie.
Mais là ne s'arrête ^oint son recrutement. La catégorie des travailleurs plus ou moins autonomes de la terre a pu, à raison des circonstances économiques, survivre quelque temps à l'apparition du capitalisme. L'outillage s'est révolutionné moins rapidement dans les campagnes que dans les cités: les méthodes scientifiques nouvelles furent adaptées avec une précipitation moindre par les détenteurs des biens fonds, dont l'exploitation demeurait traditionnellement plus routinière. Cependant la dislocation a prévalu ici comme partout, et la concurrence étrangère, — celle des pays neufs qui produisaient les céréales à bas prix, a tout autant contribué à la dissociation des éléments ruraux que la concurrence intérieure et le bouleversement de l'appareil mécanique. Le fait capital, c'est que le rôle de l'agriculture, dans l'ensemble de l'économie, diminue de cinq ans en cinq ans, et que par suite.
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TefTectif de la population qu'elle attache au sol, décroît sans relâche, La concentration des champs, des vignes, des prairies, entre des mains de jour en jour moins nombreuses, se mesure assez nettement par cette décroissance même. Ce ne sont point seulement les journaliers et les domestiques agricoles qui s'en vont vers les grandes cités, fascinés par les plus hauts salaires, par Texistence plus ample ; le prolétariat urbain confond, dans ses rangs, les fermiers qui ne i^ussissent plus à acquitter leurs fermages, les petits propriétaires dont les biens sont hypothéqués et qui abandonnent tout en une heure de désespoir, — même les moyens propriétaires, qui ont subi une lente et douloureuse déchéance, et qui, de pièce de terre vendue en pièce de terre saisie, se sont progressivement déclassés.
Donc la prolétarisation atteint de proche en proche les catégories les plus diverses de la société. Elle chemine moins vite dans les contrées telles que la France, la Belgique, le Wurtemberg, où s'était constituée ce que Ton a appelé une démocratie rurale; elle a marché avec une exceptionnelle célérité, à l'inverse, dans les autres contrées, — l'Angleterre en est le plus saisissant exemple, — où l'agriculture avait été désertée de longue date pour la transformation manufacturière*
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Prolétariat et bourgeoisie se heurtent eonstamment. Celle-ci domine le monde, de par l'accaparement des moyens de production qui est, nous l'avons TU, le résultat d'une double révolution. Celui-là, malgré les adoucissements partiels qu'il peut obtenir, se débat dans une servitude d'autant plos étroite, que son contingent augniente à chaque instant, et que ses éléments se livrent une bataille de plus en plus acharnée pour la conquête des emplois disponibles. Il ne s'agit plus seulement pour les travailleurs d'avoir de hauts salaires, mais £a9oir des salaires. Le travail peut-être réglementé ; l'hygiëne de l'atelier s'améliore ; les accidents reçoivent indemnisation, mais partout des calamités nouvelles surgissent et, en première ligne, le grossissement de l'effectif des prolétaires diminue, pour chacun, les chances de placement. Il doit arriver un moment, où la classe ouvrière sentira sa condition si précaire, si menacée, que les plus aveugles prendront conscience de l'intime solidarité nationale et internationale, car les souffrances des travailleurs ne sont pas cantonnées à l'intérieur de telle ou telle enceinte territoriale ; à chaque crise de surproduction, un même vent de misère courbe les têtes, d'un bout à l'autre du monde capitaliste.
Il n'y a donc de remède, de salut, pour le proie-
tariat, que dans UDe réaction concertée contre Toppression qui se perpétue. C'est la perte de Tinstrument de travail individuel qui a engendré son asservissement : c'est la conquête du nouvel appareil mécanique qui déterminera son émancipation. Il faut que le régime de la propriété s'adapte au mode de la production, qu'il se fasse collectif comme celle-ci, que la terre, les machines, les bâtiments deviennent le bien commun de tous les hommes. La transformation ou la révolution sociale réside essentiellement et exclusivement dans l'expropriation économique de la classe dominante. Cette expropriation économique accomplie, classe dominante et classe dominée se fondront dans une humanité unifiée.
Mais cette classe dominante ne s*est pas contentée d'exercer ses privilèges économiques : sa suprématie s'exprime dans le régime politique qu'elle a édifié ; — pour subvenir aux appétits pécuniaires de ses membres, elle a dresse de formidables budgets qui constituent de nouveaux prélèvements sur les salaires ; — pour corrompre une partie des deshérités et les lier à sa cause, elle a multiplié les emplois bureaucratiques, dont les salariés acquittent les frais ; — pour résister à des soulèvements éventuels, elle a institué d'énormes armées ou milices permanentes qui doivent lui asservir une portion
du peuple, et la tourner contre l'ensemble de la nation ; — pour développer son commerce et par suite ses profits, elle accomplit, par intervalles, des expéditions coloniales dont les masses soldent les dépenses en hommes et en argent ; — pour paralyser toute propagande subversive, tout mouvement prolétarien, elle accumule les lois et règlements, réprime directement ou obliquement les grèves, poursuit les associations, supprime ou punit les écrits. Sa puissance politique paralyse l'effort de la classe ouvrière, et cette dernière se trouve incitée, avant tout, à bouleverser le système de protection de la bourgeoisie, en confisquant à son tour la puissance politique. De là, le caractère de la lutte que mène la démocratie sociale dans tous les pays, où l'organisation capitaliste s'est implantée : lutte qui peut revêtir des aspects variés, selon que l'on envisage les contrées constitutionnelles ou les contrées absolutistes, lutte dont la physionomie s'est aussi quelque peu modifiée, suivant les époques et les conjonctures, mais dont les fins et l'esprit sont universellement identiques. Le socialisme, pour atteindre la domination économique de la bourgeoisie, vise d'abord la destruction de sa suprématie administrative, qui sert de garantie, de défense extérieure à l'accaparement capitaliste.
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II. — Les effectifs socialistes se distriboent très irrégolièrement entre les diverses parties du monde civilisé^ mais il est permis d'établir cependant, par d'incontestables statistiques, que la croissance du prolétariat politiquement organisé est régulière et quasi incessante. Aucun parti, dans le passé, n'a procédé à une conquête aussi méthodique des foules, et c'est surtout en comparant ce grossissement continu de contingent aux poussées soudaines et aux évanouissements on extinctions brusques des autres fractions contemporaines^ —démochrétiens, — chrétiens sociaux ou antisémites, nationalistes, qu* on s'aperçoit de l'énorme supériorité de la propagande communiste. Cette supériorité réside tout entière dans ce fait d'une extrême simplicité, que le socialisme n'est pas un parti, au sens strict du mot, mais la doctrine d*un groupement de classe, dont les innombrables éléments vont s'agréger de plus en plus vite à un noyau central.
Deux constatations sembleraient pourtant faire échec à des prévisions optimistes i c'est d'abord que l'histoire du prolétariat politique, dans telle ou telle nation, révèle des phases de stagnation, où le chiffre des suffrages obtenus, — (puisque ce total surtout mesure ici le mouvement), — demeure invariable : c'est aussi que dans certains grands Etats,
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où le capitalisme s'exerce cependant, avec une brutalité illimitée, la proportion des travailleurs, qui adhèrent à une transformation intégrale du régime social, reste presque infinitésimale. Par exemple, depuis quelques années, le parti ouvrier belge conserve ses positions sans recueillir, aux élections générales ou partielles, des indices d'une nouvelle pénétration; les organisations socialistes françaises, en totalisant leurs voix^ retrouvaient en 1902 des résultats identiques à celui de 1898 ; les Allemands, depuis leur triomphe de 1903, ont connu quelques déconvenues et enregistré un arrêt momentané. A un autre point de vue, les socialistes anglais et les socialistes américains, qui s'adressent aux prolétariats les plus nombreux, les plus robustes, les plus groupés des deux Mondes, ne forment dans leur pays que des minorités presque dérisoires.
Or, s'il est très vrai que les idées communistes n'ont pas réussi, à un instant déterminé de l'histoire, dans telle ou telle contrée, à poursuivre leurs progrès, point n'est besoin d'en marquer du découragement. Car ce n'est pas en isolant quelques mois ou quelques années, dans la vie d'un peuple, qu'il est permis de déduire des conclusions rationnelles ou légitimes; ces paralysies subites, ou mieux ces stagnations que nous notons, s'expliquent, dans
une certaine mesure, par des déchirements intérieurs ou par des erreurs inévitables de tactique : elles résultent aussi de ce fait indéniable que la diffusion de la doctrine ne rencontre pas, dans toutes les couches de la classe ouvrière, des élé* ments également préparés. Comme il était logique, ce sont les prolétaires tournés d'instinct vers les conceptions les plus hardies qui ont été conquis d*abord^ — puis ceux dont Téducation économique était le moins rudimentaire, puis ceux dont les modes d'existence et de labeur déterminaient le plus fatalement l'évolution ; mais la propagande se heurte à des résistances souvent inattendues, lorsqu'elle s'achemine vers des districts asservis de tout temps à un patronat omnipotent, ou dominés par le cléricalisme, ou privés d'écoles et livrés au fléau de ce que les Italiens appellent l'analphabétisme. Pour apprécier le développement du sociallsme, il sied de tenir compte des conditions économiques des lieux, des conditions intellectuelles et morales, et aussi des conditions historiques, et alors on comprend à merveille que la Bretagne chez nous, la Flandre littorale en Belgique, la vieille Prusse en Allemagne, la Croatie et la Carinthle en Autriche, le Midi en Italie, les Cantons du lac de Lucerne en Suisse, opposent à Tasslmllatlon, des difficultés essentielles. Surtout
Ton ne saurait perdre de vue cette affirmation empirique, que le socialisme demeure impuissant, s*il s'étayc sur de pures considérations abstraites, — et qu'en principe le champ doit lui être préparé, sous peine d*échec ou d'amoindrissement subséquent, par la spoliation capitaliste. Si cette spoliation avait consommé son œuvre, en éliminant quasiuniversellement les survivances du passé, la lutte serait déjà terminée, car la généralisation du système industrialiste, dans les villes comme dans les campagnes, aurait forgé d'un bout à l'autre de l'Europe ou de l'Amérique, la conscience déclasse; ce qui ne signifie point toutefois que cette généralisation soit la condition unique de la victoire communiste, car celle-ci peut et doit découler aussi bien del'éducatlon expérimentale des esprits, de la mise en lumière des phénomènes déjà intervenus, que de l'expansion automatique, mécanique et aveugle, du système économique. La faiblesse du socialisme proprement dit dans les pays anglo-saxons — tels que l'Angleterre ou l'Australie — ou dans la République américaine, où l'élément anglo-saxon joue un rôle prépondérant, a été souvent signalée et invoquée par les conservateurs. C'est dans la contrée où Marx a étudié surtout l'économie capitaliste et la concentration des forces industrielles, que le prolétariat a le plus malaisément accueilli les thèses à
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longue portée. Et pourtant il n'est pas un Etmt^ dans FEurope continentale, qui puisse rivaliser avec le Royaume-Uni, pour Tampleur des conflits sociaux. De même, le communisme pur ne rassemble que des effectifs minimes dans TUnion, où cependant la lutte des classes s^est marquée, à maintes reprises, par les plus sanglantes et les plus retentissantes collisions. C'est là que le développement capitaliste a atteint au maximum de sa force, avec les trusts gigantesques qui accumulent des milliards, et qui accaparent a la fois les moyens de production et les moyens de transport parterre et par eau ; c'est là que des centaines de milliers de prolétaires vendent leur énergie de travail à une même personne morale — ou à un même individu, — et malgré tout, le ce Socialist Labor Party of America » n'a jamais recueilli que 53.000 suffrages, tandis que le « Socialist Party of the United states of America » se contentait d'accuser 25.000 cotisants au 1*^' janvier 1904 (1).
D'aucuns pourraient dire que cette double notation, d'ailleurs incontestable, va à l'encontre de toute théorie et que, par suite, il n'y a pas de loi de
(1) Les élections présidentielles du 8 novembre 1904, lui ont donné • 600 000 voix. Mais cette niuissc électorale est loin d'être koaogà«c, et de plus il faut noter que la population de l'Union est presque double de la France.
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formation du socialisme. Mais ici aussi, les conservateurs auraient tort de s'attacher aux apparences et de tirer, de faits transitoires, des conclusions définitives. Après la crise du chartîsme, les travailleurs anglais se sont surtout cantonnés dans le mouvement Trade-Unioniste, dans le groupement syndical et mutualiste, qui leur a valu certains avantages législatifs ou autres, et permis d'affronter certaines luttes. A maintes reprises, dans le passé, les congrès Trade-Unionistcs adhérèrent à la thèse delà nationalisation du sol (Bradford, 1388), ou même à la thèse de la socialisation de tous les moyens de production, de distribution et d échange, (Norwich, 1894), mais ces votes solennels n'exerçaient qu'une action restreinte sur l'évolution politique de la Grande-Bretagne, et entre temps, d'autres congrès atténuaient ou efiaçaient les affirmations déjà émises. Il est évident toutefois aujourd'hui qu'un nouveau eourant circule dans les masses laborieuses, qu'elles ne semblent plus disposées à faire le jeu, comme jadis, du parti libéral ou du parti conservateur, et qu'elles veulent élever leurs visées d'avenir au-delà d'un simple profit transitoire. Deux éléments ont concouru à cette transformation : d'une part kl série des vexations inaugurées contie les Unions depuis l'a£Eaire fameuse du Taff-Yale ; die
l'autre, la révélation des projets impérialistes, qui menacent de grever lourdement la consommation des travailleurs. Il n'est pas impossible qu'avant longtemps, l'armée formidable des prolétaires unionistes, (deux millions), s'ébranle, rompe avec Tégoïsme corporatif d'hier, et verse au socialisme international l'appoint dont elle dispose. En tout cas, ce phénomène, qui est logique, doit s'accomplir à une heure ou à une autre, et l'éventualité terrifie par avance le libéralisme comme le torysme britannique.
Aux Etats-Unis, l'explication de la faiblesse du socialisme pur est quelque peu différente. Il ne suffit pas ici de faire entrer en compte le mouvement unioniste, qui a pu^ en maintes circonstances, substituer le contrat collectif au contrat individuel, et par suite défendre les revendications momenta-* nées des salariés. Le cas est plus complexe : les classes, en perpétuelle mobilité, n'ont pu prenxire la forme, les contours arrêtés, qui les caractérisent dans les vieux États ,* la colonisation de TOuest, progressivement ouvert, a attiré les esprits entreprenants, ou les chômeurs involontaires des régions de l'Atlantique : surtout, pendant des années et des années, les travailleurs américains ont bénéficié de l'énorme expansion industrielle, qui leur confé* rait des rémunérations inconnues dans T Ancien
Continent. Par intermittence, des courants partiellement socialistes se manifestaient, comme celui que déchaîna vers 1888 la propagande de la Single-Tax, comme celui qui prit Tétiquette du populisme dans les dernières années du xix® siècle, mais ils s'évanouissaient au premier échec. A rheure présente cependant, les chances de croissance du mouvement politique prolétarien s'affirment autrement nombreuses et réelles ; depuis que les énormes conflits économiques de la Pensylvanie et du Colorado ont éclairé les esprits et surexcité les colères, depuis que la surpopulation a produit ses effets logiques dans TEst et même le Centre, la conscience de classe s'éveille, rapproche les éléments ethniques distincts, et pénètre dans les grandes associations corporatives.
C'est en Allemagne, et en Belgique qu'au cours de la dernière décade écoulée, le socialisme politiquement organisé a enregistré les résultats les plus concluants : phénomène fort explicable, au surplus, puisque ces deux contrées représentent, toutes proportions gardées, la concentration capitaliste extrême sur notre continent.
La Social Démocratie germanique ^ qui ne recensait que 1.427.000 suffrages en 1890, à l'heure oii les fameuses lois répressives s'effondraient et où Bismarck était congédié, en groupait 1.786.000
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en 1893, 2.107.000 en 1898, plus detrols millions en 4903. Aucune autre nation n'accuse un grossissement d^efiectîf aussi rapide. On objectera, sans doute, d'un côté, que les voix prolétariennes dépassent encore de beaucoup le total de trois millions, — et d'un autre côté, que nombre d'électeurs vont adhérer au parti, parce qu'il est k peu près seul à figurer l'opposition à rabsolutisme. Ces constatations ne sont pas sans portée, mais il n'en reste pas moins, qu'en dépit des difficultés inouïes de la propagande, des pénalités qui s'abattent sans relâche sur les orateurs et sur les rédacteurs, les masses laborieuses augmentent, avec une régularité presque automatique, le noyau primitif. Il faut tenir compte également des différences de structure économique, qui régnent de région à région. Si les voix socialistes restent plutôt rares dans la partie orientale de la Prusse, où l'industrie ne s'est guère implantée encore, et où les grandes propriétés se partagent le sol, elles forment une majorité dans les districts miniers ou manufacturiers de la Saxe, et dans les grandes villes telles que Berlin ou Hambourg. L'Allemagne vérifie admirablement le rapport économico-social qu'on peut appeler la loi de développement du socialisme, et les divergences mêmes de tendances entre le Sud et le Nord, s'expliquent par les modes divers de Tac*
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tivîté ou par les conditions opposées de la propriété.
En Belgique, quoique le maintien du suffrage plural; qui avantage la classe dirigeante^ fausse à chaque instant, les données de la lutte politique, la progression des votes recueillis par le parti ouvrier a été longtemps quasi*mathématique.
Sous le régime du cens, qui montait à 42 fr. 32, les résultats de la propagande devaient forcément rester dérisoires ; on ne pouvait guère compter que sur l'adhésion de quelques intellectuels, éduqués eux aussi par la tyrannie économique, ou sûr des mouvements d'opinion, plus ou moins fugitifs, suscités par des faits retentissants. En 1884, César de Pœpe rassemblait 400 voix à Bruxelles, sur 18.000; après les échauffourées de Charleroi, en 1886, ce contingent passait à 1.000 en faveur d*Anseele. Le parti ouvrier, qui s'était constitué au mois d'avril 1885, n'en poursuivait pas moins son attaque dans tous les domaines. En 1887, il conquiert sa première municipalité à Famillereux ; en 1888, il réunit 7.000 suffrages aux élections provinciales; mais a Bruxelles mème^ au scrutin législatif, il enregistre plutôt un recul, en 1889.
Les combats qu'il allait mener pour la révision constitutionnelle, indispensable à sa croissance, devaient l'élever au premier plan et contribuer à forger une conscience de classe. La première
phase de cette campagne dure de 1890 à 1894. Par la grève généralisée, les travailleurs forcent les résistances catholiques ou doctrinaires^ et le 18 avril 1893, après avoir repoussé, à une énorme majorité, le suffrage universel à 21 ans, la Chambre adopte le projet Nyssens sur le suffrage plural. Quelque imparfait et mensonger que soit ce mode électoral, le parti ouvrier n'en constate pas moins, eux élections de 1894, les résultats foudroyants de sa tactique. 300.000 voix se groupent sur ses can* didats. Puis la campagne pour l'établissement du suffrage universel pur et simple continue avec des vicissitudes variées. Le parti ouvrier gagne 60.000 votes en 1896, 80.000 en 1898, 27.000 en 1900 ; mais en 1902, il ne saisit plus que quelques milliers d'électeurs nouveaux. Il se trouve atteint d'un arrêt subit de sa croissance, phénomène qui a frappé tous les partis à tour de rôle, mais qui ne saurait être interprété comme un indice d'affaiblissement. Il s'agit, maintenant, de pénétrer les Flandres, défendues, comme le Limbourg et le Luxembourg, par kx dispersion de leur population rurale ou par la nature des occupations urbaines. Gand, avec son admirable Vooruit, atteste que ces régions de survivance catholique ne sont pas inaccessibles (1).
(1) Pour tous les détails, voir le livre de Destrée et Vandervelde Le Socialisme en Belgique, (2« éditioo, 1903.)
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Ainsi rAllemagne et la Belgique, contrées de grande production et de grande concentration, où les mines, la métallurgie, la verrerie, les textiles, ont rapidement dérobé à la terre les bras nécessaires, nous offrent deux courbes caractéristiques de croissance politique. Dans les autres pays de l'Europe occidentale, à part la France, qui cependant ne saurait être mise sur le même plan, à Theure actuelle, — la poussée est moins visible. Oubien le contingent paysan reste notable, comme en Suisse, — ou bien le mode de suffrage, compliqué d'une effroyable pression et d'une corruption systématique par en haut, écarte toute constatation rationnelle, comme en Espagne ou en Italie. Mais la progression s'af^ firme cependant dans l'ensemble, et en ces dernières contrées, tout au moins, l'expansion du syndicalisme, la formation accélérée des ligues agraires, suppléent à la faiblesse d'un mouvement purement électoral, que paralysent les institutions statu* taires.
Dans l'Europe orientale , l'événement capital, qui déborde même, par ses conséquences, l'énorme périmètre où il s'est accompli, est l'apparition du socialisme prolétarien en Russie. L'importance internationale de ce phénomène est telle, qu'il sied de l'exposer avec quelques détails.
Il y a quarante ans, l'élément ouvrier propre-
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ment dit était encore à Tétat naissant, on rudimentaire, dans TEmpire. La presque intégralité de la popa la tion était attachée à la terre, vivait pinson moins mal de la culture, et se contentait de produits manufacturés extrêmement grossiers. À coup sûr, le paysan gardait une certaine aspiration communiste, mais son communisme était fort distant de celui que professait un Bakounîne oo un Kropotkine et, pendant quelque temps, la loi d'émancipation des serfs, qui fut l'acte suprême d'Alexandre II, en 1S61, sembla réaliser, pour lui, un idéal nourri confusément depuis des siècles.
Le socialisme se répandit d'abord parmi les intellectuels. Les idées philosophiques nouvelles pénétraient avec une extrême rapidité, — c'était de 1860 à 1870, — dans la jeunesse des universités, des écoles militaires, de Tarmée elle-même, et Tad* mirable autobiographie de Kropotkine restera, à cet égard, un document précieux. Des adolescents des deux sexes quittaient leur famille, leurs apparte^ ments bien chauflFés, leur fortune, leurs plaisirs, pour s'en aller enseigner le peuple. Etrange époque, où l'on croyait k la toute-puissance de la pensée l C'était l'heure où Bakounine, au sortir d'une longue captivité, parcourait l'Europe occidentale, en semant les comités révolutionnaires, l'heure où l'Internationale groupait les travailleurs par cen-
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taines de milliers, et pour la première fois, forgeait une conscience prolétarienne. La Russie intellectuelle voulut suivre ; elle se heurta au cadre d*oppression, qui Tenserrait de toutesparts. Les cercles politiques, comme celui de Tcfaaïkowsky, furent dissous par l'incarcération et le bannissement de tous leurs membres... Le grand procès de 1877 ouvrit une ère nouvelle, Tère des attentats, qui substitua Tintimidation des puissants an rayonnement sur les humbles. Mais le caractère du mouvement révolutionnaire russe, mouvement de classe dirigeante, apparut, en toute sa netteté, dans cette gigantesque instruction : sur 198 accusés, 17 seulement vivaient de la terre ou de la fabrique.
De 1878 à 1882, le socialisme adopte la méthode terroriste. Kropotkine Ta définie, en disant qu'elle est née de certaines conditions spéciales de la lutte politique, à un moment donné de l'histoire. )» Le terrorisme, écrit-il, a vécu et pris fin, mais il peut renaître et disparaître a nouveau », et l'on sait que, de ce coté, il a été prophète avisé. Les membres de l'organi" sation de combat de l'heure présente ne raisonnent pas autrement, et ils s'efforcent sans cesse d'établii qu'ils répudient les attentats, eo tout autre contrée que la Russie.
Riposte à l'absolutisme tsarien, k l'interdiction de toute propagande, à la privation de toute liberté.
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le terrorisme s'exerça de 1878 à 1882 : le général Trépof fut la première victime, et le général Mezentsof, à Pétersbourg, tomba après lui ; le prince Kropotkine, gouverneur général de Kharkov^ et cousin du célèbre communiste, fut frappé ; d'autres encore, désignés par le comité exécutif, périssaient dans les grandes villes. Le tsar Alexandre II, le « prisonnier de Gatchina », fut lui-même tué par la bombe de Rikassof, le l*''^ mars 1881, à l'heure précise où il allait, a-t-on dit, promulguer une constitution.
La période terroriste prend fin ; en même temps, le socialisme des intellectuels arrête sa diffusion ; vers 1885, Ton ne comptait plus sur le mir, sur la commune rurale ; — Bakounine, dans ses lettres à Herzen et à Ogaref, avait démontré l'inutilité de cet espoir, — et, par ailleurs, la manufacture et l'usine, qui révolutionnent le vieux monde, n'avaient point encore façonné la matière première de la propagande ouvrière.
Le socialisme prolétarien, en Russie comme partout, est issu de l'évolution industrielle, dont les formes et les conséquences sont universelle* ment identiques. En quinze ans, l'Empire a bou« leversé son aspect et sa structure.
Fermé, replié sur lui-même, sans communication avec le dehors, il s'est ouvert brusquement aux fa«
brlcants, aux ingénieurs, aux contremaîtres des autres nations, qui venaient l'initier à une existence nouvelle. Courbée sur la terre, sa nourrice séculaire, la population a vu briller pour la première fois, à rhorizon lointain, la lueur des hauts fourneaux, la splendeur des cités ; les bateaux à vapeur ont rompu le silence majestueux des grands fleuves ; des marins de tous pays ont afflué dans les ports de la Mer Noire et de la Baltique, opposant leurs libres allures à la discipline traditionnelle des moujiks.
Les mines de houille se creusent dans le Donetz, en Pologne, créant une première couche prolétarienne ; en moins de douze ans, dans le bassin du Sud, leur rendement se multiplie vingt-six fois ; la métallurgie se développe à côté de l'extraction minière ; par elle, des villes f-urgissent : telle Ekaterînoslaw^. Puis les textiles prospèrent à Pétersbourg, à Moscou, en Pologne, à Nijni-Novgorod, à laroslaw^, — Lodz, Ja métropole, devient une façon de Manchester ; pour utiliser les sept millions de broches que possède TEmpire, il faut déraciner les paysans, organiser un formidable appel des ruraux, secouer la vieille mentalité ; et les ruraux . accourent, parce que la concurrence américaine a avili les céréales et déprécié la terre, que la crise agraire est effroyable^ que l'hypothèque s'épand
Jl^ L ATX^lft »C SOCIALISHS
&e j.-'^^r ea jour, cl 4pe le mir n*est plus qu'an cJii:::? i^ cesoljdon. SalMtement, deux millions J\>.;>r:cr5 >e levect sur le sol russe, condensés il .5 1^5 usLces. arrachés à la torpeur des camvjii:r.f< Sv^ijkla, ils preniieiàl conscience de leur zilxr^ <i ie IiTur faiblesse, de cette lamentable c^udiiiv^zi v^ j^ le livre dlaojoul nous dépeint, en . \xv^;:ir.:« à en I^^ng inlerralle, les constatations da Fra:;^ji:s V,.I!erme : quarante francs de salaire par r.:o:5 |H>ur d:x-$ept heures de travail quotidien.
C o>t viJir.s ce milieu nouveau que la propagande <0\;jLl[>te >\\erce. Elle tire naturellement argument Je la pu:>>JLCce que le mouvement a acquise AU vlehor> ; e.Ie etaye sa jeune force nationale sur U \ loueur du prolétariat international. Les militants. peut><'tre plus instruits que ceux des autres pays. ituJient. lisenU suivent avec soin les publications, les événements de TOccident. D^énormes dilVtcuUos contrarient leur action. La police, qui veille uu\ frontières, s'eflbrce de saisir les journaux, les ballots de brochures et les livres ; mais comme toutes les polices, elle s^avoue impuissante à intercepter la pensée humaine; des associations se créent pour rompre le cercle de fer, au risque de la vie ; les hauts fonctionnaires civils et militaires, qui s^anilieut aux organisations opposantes, servent d'intermédiaires entre le dehors et le de-
l'avejvir du socialismb 31
dans. — Entre la Russie intérieure et la Russie extérieure qui subsiste péniblement à Londres, à Paris, à Genève, à Lugano, à Rome, les communications sont fréquentes. Les réiugiés, bien que traqués par une milice spéciale, et dont le zèle se manifeste par intervalles, mettent en lumière le travail souterrain qui s'accomplit dans leur pays, tandis que d'autre part, ils recueillent des fonds de combat, qui parviennent toujours à destination..* C^était une histoire saisissante que celle de cette Russie d'avant janvier 1905, — en apparence in» dolente et figée, en réalité remuée, dans ses couches profondes, par d'innombrables et insaisissables volontés*
De temps à autre, ceux qu'on qualifiait de chefs étaient arrêtés, jetés à Pierre et Paul, puis expédiés vers les parages lointains de l'Amour et de l'océan Glacial, où ils disparaissaient peut-être à tout jamais. D'autres surgissaient, tout aussi résolus. Les imprimeries clandestines étaient découvertes, et l'on brisait leurs machines ; d'autres se créaient à côté. Le prolétariat russe grandissant, constituait des réserves croissantes, si bien que le gouvernement tsarien ne pouvait plus se flatter de dissiper le mouvement, comme il avait dispersé, aux quatre vents de la Sibérie, les conspirations du passé.
Mais la pénétration du socialisme dans la classe ouvrière, a provoqué, en Russie, des phénomènes analogues à ceux qui la signalèrent jadis en Occident. Pendant des années, les travailleurs n'adhérèrent qu'au seul « économismc », c'est-àdire à l'agitation des usines, marquée par de petites grèves, et entretenue par des réclamations frag« mentaircs. Comme ils réussissaient, grâce au défaut d'artisans éduqués, et à la gigantesque demande de bras, qui suivit l'intrusion du capitalisme industriel, à obtenir des relèvements temporaires de salaires, ils se désintéressèrent de Taction d'ensemble. Puis les difficultés apparaissant, le patronat résistant davantage, l'administration frappant sévèrement les meneurs, la méthode sembla sans efficacité réelle. « L'économisme » a vécu, et s'est fondu dans le grand rayonnement du socialisme international, qui associe les revendications politiques et les revendications économiques.
Nous n'insisterons pas ici, — ce serait sortir du cadre que nous nous sommes tracé, — sur le partage du socialisme russe en trois grandes fractions : le parti social démocrate, qui se réclame du marxisme pur et préconise les mouvements de masses, à rencontre des attentats individuels; le parti socialiste révolutionnaire, marxiste lui aussi dans sa conception générale, qui accepte le terrorisme
comme une nécessité transitoire ; le Bund, qui s'adresse, exclusivement aux ouvriers juifs.
Nous ne nous étendrons pas non plus très Ion» guement sur les événements intérieurs de lu Russie d'hier et dont certains, colossaux par leurs conséquences, tel celui du 22 janvier, sont dans toutes les mémoires. Il importe pourtant ici d'en donner un bref aperçu, afin de montrer comment le mouvement socialiste de Tempire s'est relié à celui des autres contrées du continent. Les trois grandes organisations, dont nous avons indiqué les caractéristiques, et qui, comptant de 80 à 100.000 adhérents, donnèrent une armature au mécontentement populaire, manilestèrent d'abord leur activité dans les grèves.
Bien que les chômages concertés soient punis avec rigueur, ils se sont répandus, depuis l'éveil de l'industrie, avec une rapidité surprenante. La levée • des tisseurs de Pétersbourg, en 1896, apparut comme un phénomène ; de 1900, et surtout de 1902 à 1904, il n'est guère de cité manufacturière qui ait échappé k ces brusques suspensions du travail. Elles se sont propagées des mines du Don (octobre 1900) aux groupements aurifères d'Iakoutsk, des chemins de fer de Tiflis (octobre 1901), et des exploitations de pétrole de Batoum (février 1902) aux ateliers de Krasnoïarsk. En mai 1903, à Sla-
tousky le conflit économique aboutit à une collision, où soi xante-neufpersonnes sont tuées etcentautres blessées.
C'est au même moment que commence la grève généralisée du Sud, qui s*étend de Tiilis et de Bakou à Odessa, d'Ekaterinoslaw à Kertch et à Nicolaievsk. Pendant de longs jours, la vie fut paralysée dans les villes ; les magasins restèrent fermés, sur les grandes voies sans lumière. Les tramways et les voitures cessèrent de circuler ; les entrepôts maritimes offrirent un spectacle lugubre. Les ouvriers, avec une entente surprenante, réclamaient la réduction de la journée et l'accroissement des salaires : 50.000 chômèrent à Odessa, 30.000 k Kiev, 25.000 à Ekaterinoslaw ; si bien qu*^u total, 225.000 à 250.000 artisans, un huitième de la population industrielle de l'Empire, refusèrent le travail. On se battit à Kiev, à Ekaterinoslaw, où des dizaines de victimes jonchèrent le pavé. L'événement fut mal connu en Occident; en Russie, succédant à la jacquerie agraire du gouvernement de Poltava, il sema Tanxiété. Il apparut qu'en dépit de la police, des Cosaques, des prisons et des bagnes sibériens, la bureaucratie de TEmpire ne pouvait enrayer Télan ouvrier. Devant d'aussi énormes poussées, que rien ne laissait prévoir, la répression ne put s'exercer dans sa plénitude.
Mais à côté de ces grèves où il s'ingérait ostensiblement ou en secret, le socialisme suscitait des manifestations tantôt solennelles et tantôt tumultueuses. On s'assemblait pour écouter des orateurs, en attendant que les représentants de la force armée intervinssent pour dissiper les réunions, après arrestation des propagandistes : on fêtait le premier Mai; des démonstrations de caractère purement politique se produisaient à jour dit; presque toujours processions ou meetings se terminaient par des batailles, où les sauvages Cosaques se signalaient par de trop faciles exploits.
Dans son rapport pour 1904, le Bund se flattait d'avoir amené 75.000 personnes à ses conférences , 45.000 à ses sorties en masses. Mais, certaines journées, auxquelles les trois organisations participèrent en commun, furent très significatives.
En 1901, à Pétersbourg, 100.000 ouvriers, bourgeois, étudiants, défilèrent dans les alentours de la place de Kazan, en acclamant la liberté. Plus de 100 victimes restèrent sur le sol. A la même date, les travailleurs de Kharkow et les paysans des environs commémoraient bruyamment l'abolition du servage par le Tsar Alexandre II. 200 furent arrêtés pour avoir chanté la Marseillaise. Puis subitement, en quelques semaines, les troubles se répandent sur Moscou, où des barricades s'élèvent
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et où 1.000 manifestants tombent aux mains des Cosaques, — sur Kazan, Kichenef, Ekaterinoslaw, où la démocratie sociale est acclamée. Le 1®^ Mai 1902 est marqué par des échaufiburées à Kiew, où apparaissent les drapeaux rouges, à Krasnoïarsk, à Bakou, à Saratow. Le 1®' Mai 1903 est célébré, à la fois, par des foules considérables, à Odessa, — à Tomsk, en Sibérie, — à Tiflis, dans le Caucase. Le 1*^^ Mai 1904 a réuni des masses plus compactes encore, du nord au sud de l'Empire.
La propagande socialiste grandit en intensité, sivivée sans cesse par la répression même : chaque semestre qui s'est écoulé, de 1894 à 1904, a apporté une recrudescence d'incarcérations, de déportations, de sanctions diverses. Au cours de ces dix années, le chiffre des instructions judiciaires, pour faits politiques, passe de 919 a 5.590; celui des bannissements en Sibérie, de 21 à 940; celui des bannissements dans les gouvernements du Nord de 34 à 592. De 1900 au 1^^ juillet dernier, 20.000 personnes furent jetées en prison, sans que l'activité des groupements eût été rompue ou même atténuée. On sait combien cet effectif a encore augmenté depuis l'explosion insurrectionnelle de janvier 1905 — mais pour la première fois, le tsarisme s'est trouvé en face de la Révolution que rien ne saurait plus enrayer et qui emportera, avec
son trône, les institutions séculaires. La guerre d'Kxtrême-Orieiit et les massacres dcVassIlI-Ostrof ont tué le prestige religieux des Romanow.
Le mouvement récent, d'essence ouvrière et prolétarienne, constitue un élément nouveau dans l'histoire de l'Empire. Ce qui le caractérise, c'est qu'à la différence de ceux du passé, il ne se borne pas à englober quelques associations plus ou moins fermées : sorti de la nouvelle structure économique, il ne pourrait disparaître et périr qu'avec le machinisme, qui l'a engendré ; c'est-à-dire qu'il s'intensifie sans cesse, qu'il s'érige comme la vraie force antagoniste du despotisme, et qu'à lui seul reviendra la mission de rénover cet immense pays, paralysé depuis des siècles par le plus &^nistre des obscurantismes et par le régime policier le plus inquisitorial et le plus éhontéqui ait jamais fonctionné. Un trait particulier à la Russie est l'absence d'un courant libéral nettement accusé, et d'un parti libéral doté d'un programme tranché et d'une cohésion certaine. Le système des deux Alexandre et des deux Nicolas a tellement déprimé les esprits, dans le milieu des marchands et des industriels, que la majeure partie de cette catégorie accepte sa sujétion sans récriminer et sans même risquer une pensée. Dans les divers Etats européens, le développement du grand capitalisme, l'exploitation
38 l'avenir du SOCIALISMC
des ressources naturelles, la création des services de transportyOntengendré une classe bourgeoise ou façonné et resserré les éléments de cette classe déjà existante . Cette bourgeoisie a donné nécessairement dans le libéralisme, parce que sa domination économique ne pouvait s'exercer à l'ombre de l'autorité absolue, et que son essor même était gêné par les réglementations absurdes, qui accompagnent te pouvoir illimité d'un seul ou Thégémonie dictatoriale d'une coterie de cour« — Elle réclamait des droits d'abord, des privilèges ensuite, pour plier l'Etat à ses propres intérêts et soustraire sa fortune à des caprices individuels. Or la bourgeoisie s'est dressée en Russie comme partout : elle se plaint de la corruption administrative, des freins qu'on met à son activité industrielle ou commerciale.; elle manque des informations les plus indispensables^ puisque la presse n'est pas libre ; ses besoins les plus élémentaires sont méconnus, puisqu'elle ne peut faire entendre sa voix dans aucun conseil, et que tout avis, toute expression de vœux seraient tenus pour séditieux. Et pourtant, jusqu'ici sa protestation a été nulle ; dans la crise actuelle, elle ne s'est signalée que par ses abstentions; le 22 janvier dernier, elle se terra au bruit des fusillades et son immobilité expliqua le loyalisme imprévu des troupes : les nobles des zemstvos ont marqué plus
de courage qtte les exportateurs millionnaires des ports de la Baltiqae et de la mer Noire. L'impuissance des détenteurs de la fortune mobilière, qvi ailleurs ont conduit et inspiré les révolutions, a rehaussé d'autant le rôle du socialisme prolétarien. Des masses ouvrières, et d'elles seules, peut venir Féœancrpalion de la Russie, dont l'histoire ne traversera pas san9 doute autant d'étapes successives que celle des nations occidentales; — et si nous arons tant insisté sur l'apparition du socialisme descMivriers dans la contrée dominatrice de l'Eu- FOpe de l'Est, c'est que le phénomène est capital, Boo seulement pour l'avenir de cent trente millions d'Individus, mais^ pour le prolétariat international kn-mème. L'or peut dire qu'à beaucoup d'égards, aucun événement n'aura été plus décisif dans les dix ott quinze dernières années.
IIL — L'effondrement de la Commune et l'application rigoureuse des lois répressives semblaient avoir à jamais disloqué l'Internationale ; elle s'est reconstituée sur des bases nouvelles, avec plus d'honn>généité et de vitalité profonde. Du premier au second Congrès de Paris (1889*- 1900), s'élabora le rapprochement étroit des diverses fractions socialistes nationales. L'organe, le Bureau de Bruxelles^ fiit créé en 1900; il est entré désormais en aetion, et le eongrès d'Amsterdam, en 1904, lui assignant
une tâche de premier ordre, a affirmé qu'il ne devait point être un simple pouvoir de transmission ou un pur office de statistique.
 la différence de Tancienne association qui ne possédait nulle part, ou à peu près nulle part, des bases solides, et qui ne s'étayait point suffisamment sur les groupements antérieurs des États particuliers, la nouvelle Internationale coordonne, solidarise, relie entre eux les partis qui se sont dressés dans chaque pays. Il est interdit, et impos« sible, d'adhérer a ce gigantesque agrégat des énergies prolétariennes, sans s'être affilié à l'un des agrégats secondaires, qui sont les foyers d'attaque et de résistance dans les différentes contrées. On pourrait supposer, en effet, que Tlnternationalei prêchant la suppression des frontières, voudrait confondre dans ses rangs, sans leur imposer une organisation préalable, les Espagnols etlcsRusses, les Français et les Argentins, les Suisses et les Japonais. Ce serait là accomplir une besogne très haute peut-être, en théorie, mais utopique et néfaste au regard de la lutte quotidienne. Quels que soient les sentiments des socialistes, ils vivent, ils peinent, ils combattent dans le cadre de l'Etat
moderne. Une poussée extérieure contre cet Etat ne suffirait pas à le briser; il faut qu'il soitincessamment harcelé, dénoncé du dedans, et que par suite, l'as-
L*AVBNIB DU SOCIALISME 41
saut du socialisme, tout en se concertant d'un bout à Tautre du monde civilisé, s'arme des conditions locales, s'adapte aux nécessités d'un conflit national. — - L'Internationale demeurerait à peu près impuissante devant l'Empire Germanique, ou le conservatisme catholique de Belgique, ou la démocratie radicalisante et anticommuniste de France. C'est le socialisme allemand, c'est le socialisme belge, c'est le socialisme français qui doivent consommer l'œuvre de dislocation du capitalisme allemand, belge ou français. Certes, l'entente des prolétaires dun pays avec le prolétariat universel décuple leur vigueur, leur prestige moral aussi; mais cette entente même n'a de valeur, qu'autant que les éléments primitifs de l'association, les partis nationalement constitués, accomplissent leur besogne sur leurs champs de bataille respectifs.
Qu'on le remarque au surplus : seul le proléta* rîat révolutionnaire a réussi à superposer une Internationale à ses groupements, dont le cadre est le plus souvent la formation politique, (France, Belgique, Italie, Espagne), mais peut-être aussi une expression ethnique survivant aux vicissitudes de l'histoire, (Pologne, Bohême). Les catholiques ont un gouvernement international, dont le siège est au Vatican, mais ce gouvernement est préexistant aux partis nationaux, qui ne fonctionnent d'ailleurs
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point partout, et dont Forganisatioa est disparate et souvent inavouée; au lieu d'un bureau qui reçoit les suggestions des diverses contrées, qui les cosmbine, qui procède à une sorte de référendum permanent, et dont l'autorité est extrêmement limitée, c'est un monarque absolu qui règne à Rome, dictant ses volontés omnipotentes ; ces catholiques, d'ailleurs, en dépit de la solidarité de confession qu'ils affirment, ne se sentent point frères et leurs vues supérieures, leur conception d'un Etat divÎB, n'opposent aucun frein h leur chauvinisme guerrier, qui excuse et exalte les batailles sanglantes et les pires entreprises. Entre l'Internationale noire et l'Internationale rouge, que Bismarck, avec sa méconnaissance étonnante des phénomènes sociaux, — autrement importants et complexes que les événements politiques — assimilait l'une a l'autre, la différence de nature se manifeste, à chaque pas, dans la plus brève confrontation.
Quant aux autres groupements politiques, ils se sont abstenus, jusqu'ici, d'expérimenter tout mode d'association, qui dépasserait les frontières. Les conservateurs proprement dits, qui peuvent fort bien n'être pas catholiques, n'ont jamais songé à nouer des relations permanentes d'un État à l'autre; les radicaux, qui en certaines crises révolutionnaires, en 1848, par exemple, avaient prétendu forger
vne sorte de Directoire européen, n'ont pas tardé à épronyer l'inanité de leurs efforts. Point n'est besoin, au reste, de s'étonner de cette impuissance , qui s'explique à la fois par Les conditions historiques et par les conditions économiques. Les radicaux de France, qui sont républicains, ne sauraient 9*entendre avec ceux d'Angleterre ou d'Italie, qui s*^a€commodent fort bien de la monarchie constitutionnelle; les conservateurs de France, qui voudraient, — mais n'oseraient guère, — effacer certaines traces de la Révolution, seraient effrayés des tendances audacieuses des conservateurs d'Allemagne ou d'Autriche. D'ailleurs, tandis que la communauté de souffrance et de servitude rapproche les prolétaires, la concurrence sépare chaque jour les négociantSyles industriels, les agriculteurs, qui adhèrent au radicalisme^ au libéralisme, au conservatisme. Pour eux, la lutte des marchés et des débouchés, est encore plus passionnante que la lutte des cflasses. Le socialisme a pu engendrer une formation internationale, parce qu'il n'était point un simple parti politique : de la son immense supériorité sur les autres groupements, qui correspondent à des intérêts transitoires et étroits, à des appétits de domination, et dont les membres sont encore ' divisés entre eux par leurs rapports quotidiens.
L'Internationale ne se contente plus, en ses congrès périodiques, de statuer sur des points de doctrine, d'édicter des orientations générales. Elle se mêle de plus en plus activement au mouvement politique, déterminant les altitudes, condamnant les déviations. Déjh le vote de la motion Kautsky, par le congrès de 1900, alors que le cas Millerand provoquait la scission dans le socialisme français, marquait retape nouvelle; puis Tadoption de la motion antirévisîonniste de Dresde, par le congrès de 1904, consacra définitivement les prérogatives des assises prolétariennes universelles, en dépit des objections opposées à leur compétence. C'est là un fait considérable: jusqu'à rassemblée d'Amsterdam, on avait pu douter de l'étendue des droits de l'Internationale, et, lui prêtant une importance idéale et abstraite, contester son influence pratique. La solidarité des organisations nationales socialistes demeuraitune thèse, un vain mot, une aspiration ; elle est devenue une réalité. II est admis que les socialistes d'une contrée sont désormais comptables .de leurs paroles et de leurs gestes devant les socialistes des autres contrées; c'est la ruine à brève échéance des influences individuelles, des formations de clans, de la féodalité révolutionnaire, qui ont été si préjudiciables dans le passé. A Amsterdam, l'Internationale ne s'est même pas bornée à con-
damner; elle a ordonné. Elle adécidéque les groupements, qui se réclament de son programme, devraient s'unifier dans chaque pays et fouler aux pieds leurs dissidences. — Puissante pour rapprocher I«s hommes, rinlernationale serait-elle impuissante, au moment où une grande conflagration européenne apparaîtrait probable, où les étals-majors mobiliseraient les armées ? L'heure est venue pour le socialisme de rechercher comment, par une action concertée des éléments qui le constituent, il pourrait enrayer les élans barbares du chauvinisme, et par la pression mondiale de ses contingents, contraindre à la paix les gouvernements capitalistes. En vérité, aussi longtemps que subsistera le régime industrialiste et que la concurrence s'exercera entre les peuples, les conflits sanglants ne sauraient être éliminés totalement, et le pacifisme n'est qu'un stérile jeu d'esprit. Mais de môme que l'industrialisme engendre la guerre, — la raréfaction des guerres, imposée par une action croissante du prolétariat, attesterait la décadence du système contemporain, paralysé dans le fonctionnement normal de ses organes. Ainsi le domaine de lutte de l'Internationale apparaît d'autant plus vaste, qu'en maintes circonstances, elle ne doit plus seulement régler la marche des organisations nationales, mais encore êe substituer à elles.
40 l'àvbnir i>u socialisbie
IV. — On peut être stupéfait, lorsqu'on compare les résultats, déjà acquis par le socialisme, aux faibles ressources dont il dispose. Si les catholiques, les conservateurs féodaux, les libéraux, et même les partis de pure démocratie politique possèdent des capitaux considérables, s'ils pctiTent mettre, au service de leur pénétration, les forces gouvernementales, les dotations du Trésor public, — le prolétariat qui se recrute parmi les déshérités, qui non seulement ne participe pas a«x crédits dérivés des budgets, mais qui aussi a souvent de fortes amendes à acquitter pour ses militants, est réduit à peu près au minimum des moyens de propagande.
Certes, les bénéfices que le parti ouvrier belge retire de ses grandes coopératives, Voomit, Maisons du Peuple, etc., ne sont pas iméprisables, et ceux plus restreints, que donnent des institutions similaires à la Fédération socialiste française du Nord, ont leur valeur; certes aussi la Social Démocratie allemande peut établir annuellement, grâce aux contributions de ses adhérents, et à la diffusion de ses organes périodi* ques, des bilans qui lui méritent l'envie ; mais que sont ces quelques dizaines, ces quelques centaines de milliers de francs, a côté des millions que les associations politiques bourgeoises peu*
l'a'VS^CIR du SOCIAU6VE 47
vent jeter dans la lutte, à chaque consultation électorale ?
Les dépenses qui s'imposent, de toute nécessité, aux organisations socialistes, sont écrasantes, eu égard k leur inévitable pauvreté. Il leur faut imprimer des brochures, multiplier les manifestes, les appels et les affiches, payer les voyages des orateurs, louer des salles de conférences, subventionner les candidats, si faible que soit la plus rudimentaire mise de fonds, et aussi indemniser les élus parlementaires, — tout au moins lorsque la loi ne leur assigne aucune rétribution. En sorte que le plus souvent, par la force même des choses, une partie des tâches les plus pressantes est négligée ou ajournée ; rarement l'idée, la doctrine sont secondées par les entreprises pratiques, qui sont des facteurs capitaux du succès. Et pourtant, les difficultés de la phase héroïque une fois surmontées, le socialisme a poursuivi son cheminement. Comment ne point saluer sa vigueur d'expansion, lorsqu'en dépit de conditions si fâcheuses, il a pu triompher d'obstacles formidables, et contraindre au recul Topulence des défenseurs du régime ?
Or, au fur et à mesure que les années s'écoulent, les ressources s'accroissent : les cotisations, — quelque lourdes que soient les plus minimes
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d*entre elles pour les travailleurs agricoles si déshérités de ritalie méridionale, ou pour les carriers de Belgique, ou pour les tisseurs de nos régions du Nord, rentrent avec une régularité de mieux eo mieux affirmée. Des budgets restreints, mais qui ne sont plus fictifs, s'établissent; on peut envisager des modes nouveaux de propagande^ tels que l'entretien permanent d'orateurs à la solde des par« tis ; des journaux peuvent se créer et vivre, grâce à l'augmentation d*une clientèle qui^ une fois acquise ne se disperse plus, et par là s'atténue, sans disparaître, rinégalité des armes de lutte, et le socialisme plus apte à répandre ses raisonnements, à généraliser son attaque, entreprend la conquête de régions ou de catégories de travailleurs^ qu'il n'avait pas encore touchées jusque-là.
V. — Les organisations syndicales, — dont l'action ne concorde pas en tous points avec celle du prolétariat politiquement organisé, et dont les effectifs ne sont point nécessairement ceux des partis ouvriers, — constituent ici l'avant-garde de l'armée révolutionnaire, là l'une de ses divisions, là encore son corps de soutien. On nous permettra d'user de ces expressions et, d'ailleurs, ne s'agit-il pas d'une véritable guerre, d'une guerre en quelque sorte inexpiable? Quoi qu'il en soit, dénombrer les coningents d'ouvriers agglomérés par professions,
par métiers, par industries, c'est, atout le moins, recenser les éléments qui, à une heure déterminée, iront grossir le noyau primitif des groupements politiques, et hâter brusquement les échéances.
Plus loin^ nous jetterons un coup d'œil rapide sur les courants divers, parfois antagonistes, qui travaillent les associations corporatives. La formule catholique, la formule libérale, la formule socialiste, ne sont pas seules à se partager les millions et les millions de salariés, déjà solidarisés pour la défense ou pour Tattaque; parmi les socialistes mômes, deux tendances se heurtent, dont Tune s'intitule réformiste, et Tautre révolutionnaire. Mais ici, ces délimitations ne nous préoccupent qu'accessoirement, car il faut considérer que du jour où un ouvrier s'entend avec plusieurs de ses camarades pour protéger son salaire ou combattre la prolongation du labeur, il s'oriente nécessairement vers la conception d'abord confuse, puis distincte, de la lutte des classes, c'est-à-dire vers la doctrine comiuu* niste. En Allemagne et en Belgique, les démo-chrétiens, qui ont façonné les syndicats des districts rhénans et des Flandres, ont été les fourriers de la démocratie sociale.
Syndicats, Trade-unions, Fédérations, Bourses du travail, Trade-Councils, sont autant de foyers où se forge la conscience ouvrière, où s'élabore la
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future transformation économique : et il n'importe guère qu'à Torigine, la corporation arbore le drapeau rouge ; même lorsqu'elle invoque le patronage d'un saint de Téglise ou qu'elle accepte l'étr^e tutelle des employeurs, elle engendre d'elle-même l'émancipation des esprits, la révolution intellectuelle.
Il est difficile d'évaluer le nombre des syndiqués de l'industrie et du commerce, pour le monde entier, et lorsqu'on le fixe à huit millions, on reste sans doute au-dessous de la vérité. A côté des 720,000 Français, les statistiques signalent les 1,950,000 Anglais, les 2,250,000 Américains., les 1,250,000 Allemands, les 150,000 Belges. La progression a été notable au cours des dernières années, l'Angleterre, à elle seule, gagnant 500,000 unionistes de 1894 à 1903. L'effectif global, qui ne totalise que de faibles proportions de salariés, — 16 p. 100, par exemple chez nous^ peut être tenu pour énorme déjà, si l'on se souvient que la liberté syndicale est toujours refusée dans certains pays, que dans d'autres, tels que le Royaume-Uni, elle subit de nouvelles atteintes, que dans d'autres encore, tels que la France, elle est vieille de vingt ans. Au surplus, dans les chiffres que nous avons produits, ne sont pas compris les ouvriers agricoles agglomérés, qui
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manteraienf déjà à un million en Italie^ et qui commencent à inqBléter sérieusement Tadminisfration dans nos vignobles du Midi, et dans nos forfits du Cher et de la Nièvre.
La croissance du mouvement syndical mardie donc de pair avec la croissance du mouvement socialiste politique^ sans que lous deux coïncident pourtant : l'Allemagne, qui met en ligne trois millions de voix social démocratiques, est loin de mobiliser autant de syndiqués, tandis qu'a Tinverse la Grande-Bretagne, la contrée type du Trade- Unionisme, n^aecuse encore qu^une éducation collectiviste ou communiste rudimentaire.
Les ressources des syndicats ont pris, dans la plupart des Etats, une ampleur que leur envieraient légitimement les partis socialistes. Alors que les cotisations rentrent avec une grande difficulté, lorsqu'elles doivent faire face aux besoins de la lutte politique, elles affluent a date fixe, quand elles contribuent à valoir aux adhérents des bénéfices particuliers. Les associations professionnelles sont d^autant plus fortes et plus riches, — ces avantages étant compensés, au reste, par TafTaiblissement de Tesprît de combativité, — qu'elles édictent des conditions plus rigoureuses. De longue date, les militants des corporations belges ont éprouvé que le chiffre des mauvais payeurs s'abaissait au fur et à
mesure que montait le versement obligatoire.
Un sacrifice plus considérable confère au travailleur, qui Taccepte, des garanties plus sérieuses : secours de chômage, indemnités de maladie, retraites. Si le trade-unionisme anglais ou américain a atteint à un degré de puissance qui lui est propre, c'est précisément qu'exigeant beaucoup plus des salariés, il peut leur assurer davantage.
Comment n'admirerait-on pas le budget de certaines sociétés britanniques? Pour les cent principales d'entre elles, le revenu chiiFrait par 53 millions en 1902 et la réserve par 109 millions^ si bien que 30 millions pouvaient être affectés aux divers besoins de la mutualité. De 1892 à 1902, 422 millions avaient servi à alimenter les secours de toute nature, ou à couvrir les frais d'administration, ou à soutenir les grèves qui, a elles seules, absorbaient 80 millions. 11 est vrai que la cotisation moyenne n'était pas inférieure à 40 francs, que d'autre part 157.000 unionistes acquittaient de 50 à 75 francs, et que 174.000 payaient de 75 à 90 francs. Aux Etals-Unis, où les associations donnent des allocations, qui atteignent jusqu'à 2.000 francs en cas d'invalidité, jusqu'à 10.000 francs en cas de décès du mari, jusqu'à 450 francs par an en cas de chômage, les cotisations sont encore plus élevées qu'outre-Manche : les chauffeurs de locomo-
tives versent 115 francs annuellement, et les constracteur^ de navires en fer, 130 francs.
En Allemagne, où le mouvement n'a pris quelque extension qu'au cours des dix dernières années, les recettes annuelles excèdent déjà 14 millions pour les seuls syndicats socialistes, et le fonds de réserve n'est pas inférieur a 15 millions. Mais ici, les ressources des diverses corporations sont encore très variables, et tandis que les typographes sont astreints à verser 70 francs par an, et les graveurs de musique 90 francs, nombreux demeurent les groupements, où la cotisation mensuelle va de Ir. 25 h fr. 50.
Quoi qu'il en soit, le prolétariat professionnellement organisé l'emporte de beaucoup, par l'abondance de ses moyens pécuniaires, sur les organisations socialistes politiques. Il n'est pas sans intérêt de noter, en vue de certaines éventualités d'avenir, et que nous aurons h discuter plus loin, cette supériorité d'outillage. Si la poussée communiste n'a été que médiocrement entravée jusqu'ici par l'insuffisance de ses éléments d'action, quelle ne serait pas sa vigueur, le jour où elle serait secondée par de puissants syndicats ou par d'opulentes Trade-Unions?
Mais il faut surtout insister sur une autre particularité : la propagande corporative qui, nous
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l'ayons va, ne touche pas Décessaîrement les mêmes milieux que la propagande socialiste^ arrache à Tétreinte du capitalisme et à la servitude du salariat des esprits timorés, des cerveaux mal éduqués qui hésiteraient à s'engager tout de suite dans une bataille amplifiée. Combien de travailleurs, — dans les centres industriels, où patrons et côntre-maitres, surveillent, épient tous leurs actes et même leurs moindres pensées, — se refusent à perdre leur gagne-pain en allant entendre I*orateur de passage ! Ceux-là, renseignement syndical, qui s'exerce d'individu à individu, vient les cherchera l'atelier, au cabaret, à leur domicile même ; ils s'ouvrent à certaines notions, qui tes surprennent ou les effraient d'abord ; ils réfléchissent sur leur sort; ils songent qu'après tout l'égoïsme, l'isolement, ne peuvent qu'enraciner la misère ; ils s'inscrivent au syndicat; ils versent leur première cotisation, et soudain ils sentent distinctement oa confusément, que leur personnalité grandit par cet acte de combat, qui est aussi un acte de solidarité. Liés désormais à d'autres, ils sont entt aînés à la discussion quotidienne ; après s'être révoltés contre leur propre infériorité, ils s'aperçoivent que leur condition précaire et souffrante est celle de millions d'hommes, et leur champ de vision s'élargissant fatalement, ils s'insurgent con-
tre I*état social, qui perpétue tant de détresses individuelles. De la lutte contre le patron, qui ne leur apparaît plus que comme un incident dans la lutte générale, ils s'élancent dans la guerre des classes, ou mieux ils comprennent que dès leur naissance, malgré eux, à leur insu, ils ont été broyés par cette universelle conflagration. Devant eux, croulent les murs de Tatelier étroit ou ils peinent, et s'étend à perte d'horizon l'immense atelier du monde, où des myriades de forgerons, de tisseurs, de mineurs, d'employés, Si^épiiisent à former une richesse qui, comme Tair surchauffe, déserte les profondeurs... Alors la conscience du socialiste, lentement élaborée, est achevée et mûrie. Le syndicat a terminé son œuvre, et voilà pourquoi il demeure l'école presque nécessaire, on au pis aller, la réserve latente du communisme.