CHAPITRE IV
LE SOCIALISME DANS l'ÉTAT MODERNE
L — La discussion des formes politiques ne prend plus aujourd'hui, dans la vie sociale, la même importance qu'an milieu du xix® siècle. A vrai dire, comme la plupart des contrées dites civilisées ont conquis un minimum de liberté, qu'un contrôle a été établi, théoriquement tout au moins, sur les actes du souverain, que le peuple ou une fraction croissante du peuple a obtenu des pouvoirs abstraits, le problème est devenu beaucoup moins irritant. Seules en Europe, la Russie et la Turquie sont privées de Parlements et maintiennent la pure autocratie. De plus, on s'est rendu compte que. la structure économique constitue, beaucoup plus que le régime politique, la caractéristique du monde contemporain. Ce régime politique peut se diversifier à l'infini, conserver le commandement arbitraire d'un seul, opposer à la
L*AyBKIR DU SOCIALISME 115
Yolovité d'un empereur le contrepoids d'une Chambre à autorité limitée, dispenser toute puissance et toute initiative aux députés, conférer à la nation le droit 'de référendum et le droit de proposition, garder le cens, universaliser le suffrage, introduire des combinaisons multiples dans le mode de TOtation, distribuer h dosages variés le législatif, l'exécutif et même le judiciaire : partout le système de propriété demeure identique, et c'est lui, en réalité, qui domine TEtat moderne. Afcc nne désolante uniformité, il s'étend de la Prnsse à l'empire des Tsars et de l'Amérique au Japon. Pendant des années et des siècles, les hommes ont heurté les unes contre les autres les doctrines politiques : la séparation des pouvoirs et la confusion des pouvoirs, la monarchie pure et le gouvernement parlementaire furent les mots d'ordre des factions adverses, jusqu'au jour où l'un s'aperçut que s'il n'était point indifférent d'avoir plus ou moins de liberté et d'égalité politiqnes, la liberté et l'égalité économiques devaient importer beaucoup plus encore à l'humanité, parce qu^en dehors de celles-ci, celles-là pourraient rester de simples abstractions, dépourvues de réelle portée pratique.
Ce n*est point a dire que les socialistes puissent se désintéresser totalement de la forme cons-
titutlonnelle de TElat moderne ; qu'à leurs yeux, autocratie doive équivaloir à république : ou que le suffrage censitaire mérite d'être mis au même plan , que le suffrage universel. Un sûr instinct, une conscience très nette des choses poussent la plèbe ouvrière à revendiquer partout le droit de vote, à le défendre vigoureusement, lorsqu'on prétend le lui ravir. S'il est très vrai que le régime économique, que la formule d'appropriation, soient le principal et que les institutions politiques restent l'accessoire, ou mieux que celles-ci viennent par surcroit et soient déterminées, plus ou moins, par la répartition des énergies productives, il est évident aussi que le prolétariat, en s'attaquant au pouvoir central de la nation, facilite la transformation de la propriété. Cette dernière est maintenue dans son stade actuel, dans son cadre capitaliste, par toutes les forces coercitives de l'Etat, accaparé lui-même par l'oligarchie financière, industrielle et agricole ; elle tire de l'organisation politique, dont elle est la base, une vigueur factice, des éléments de défense qui prolongent sa durée et qui contrarient l'évolution spontanée. L'action et la réaction, qui forment une des lois du monde, s'exercent ici comme partout. Si l'on ne pourra supprimer les moyens de domination matérielle et morale de la classe dirigeante
— l'armée et rÉglîse — qu'en touchant à la propriété elle-même, on peut affaiblir le capitalisme, en portant des coups réitérés à son revêtement extérieur, c'est-à-dire aux combinaisons politiques qu'il a échafaudées pour sa sauvegarde. Mais ces combats partiels ne sauraient détourner les regards de la lutte suprême. La fusion des classes ne s'opérera que dans la socialisation de la terre, des machines^ de tout ce qui sert à produire et à échanger. Jusqu'à cette échéance suprême, l'humanité n'assistera qu'à des épisodes plus ou moins attachants.
Le communisme ne se conçoit point en dehors de la république. Nul ne s'imagine qu'au lendemain d'un bouleversement gigantesque de l'État, les prolétaires victorieux puissent relever ou consolider une monarchie. Le problème ne se pose, d'ailleurs, que pour les personnes dont le concept socialiste demeure vague, ou écrasé sous les tares. L'Etat actuel, avec ses moyens de compression, ses méthodes policières, ses procédés de prélèvement, son système d'injonctions et de défenses, s'efFondrant en même temps que le mode d'appropriation, — et le gouvernement des hommes, au sens strict du mot, disparaissant dans la ruine de tout ce qui exista, — la société n'aura plus à pourvoir qu'à des tâches purement économiques. Cette
118 l'avenir du sociausme
administration des choses prendra nécessairement la forme républicaine : par nn renrersement i&4»égral des notions acquises, l'égalité dans les droits concrets et dans la possession des «outils de tiravail commandera toute autre égalité. C'est la communauté tout entière, de la cellule à l'agglomération des cellules, de la Commune à la FédératioA plus ou moins élargie, qui généra ses affaires. Si un seal homme, ou plusieurs, disposaient dans cette gestion, d'une autorité particulière, l'égalité économique serait rompue, et par suite le pouvoir politique renaîtrait au profit de quelques-uns.
L'avènement du nouveau régime de la propriété portera donc, en toute spontanéité, un coup terrible aux vestiges de l'esprit monarchique. La transformation sociale ne pourra se faire que dans la république- Mais cette conviction, cette conclusion ralsonnée ne sauraient inciter les socialistes à sacrifier ou à laisser périr rinstitulion républicaine, là où elle s'est implantée.
Dans sonceuvre historique et critique si puissante, le 18 Brumaire de Louis Bonaparte y Karl Marx a admirablement montré la supériorité que cette institution doit garder, aux yeux du prolétariat, sur la monarchie absolue ou tempérée. Il s'agissait des événements de 1848-1851, et de l'organisation du Êimeux « parti de l'ordre », où se