CHAPITRE XV
Guillaume se trouvait eu préseace d'une arislocratie et d'une bourgeoisie.
De sou temps, le peuple, la classe nombreuse, ne comptait pas politiquement.
Napoléon III se trouve en face d'une bourgeoisie et de masses populaires possédant le droit de suffrage politique, et, par le fait, investies de la souveraineté. C'est l'élément aristocratique qui fait défaut en France.
Ce fait constitue entre les deux souverains un
contraste qui impose des obligations différentes, si l'on veut déployer la même habileté.
Des deux classes que Guillaume devait satisfaire, l'une, t'aristocralie, avait sa position faite; l'autre, la bourgeoisie, avait sa position à faire ; celte dernière formait par conséquent l'élément progressif. Des deux classes que Napoléon III devrait satisfaire pour imiter Guillaume, celle qui avait sa position faite au moment du rétablissement de l'Empire, c'est la bourgeoisie; celle qui a sa position a faire, l'élément en progrès, c'est le peuple.
On entrevoit déjà quelle erreur a été commise quand on a imaginé que la liberté de la presse ayant mis un siècle à s'établir chez nos voisins, c'était une raison pour qu'elle fût attendue chez nous avec la même patience.
Marchander la liberté à la bourgeoisie française, ce serait agir aussi inconsidérément que l'eût fait Guillaume eo Angleterre s'il avait marchandé aux lords, aux évêques et à la gentry leurs privilèges de naissance, les emplois lucratifs pour leurs cadets, l'existence et les influences de cour dont feg grandes familles étaient jusque-là en possession; parce que, dans l'établissement de la dynastie des
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Bonaparte, la bourgeoisie lient la place occupée par l'aristocratie dans l'établisseoient de la dynastie de Hanovre, et que l'une, non plus que l'autre, ne peut être ralliée que par la conservation ou la restitution de ce qu'elle possédait. Il fallait à l'aristocratie anglaise ses privilèges; il faut à la boui^ geoisie française l'ordre et la liberté,
VenoDS à la classe ascendante qui était eu Angleterre la bourgeoisie, et qui est en France le peuple.
La bourgeoisie, en Angleterre, réclamait un bien qu'elle n'avait pas possédé : c'était le partage égal du pouvoir. Pour cela il lui fallait la bonne disposition du souverain d'abord, un plus grand nombre de sièges dans la Chambre des communes, la publicité des débats et par conséquent des journaux libres.
Cette conquête pouvait et devait être même successive; elle ne nécessitait pas de grands efforts de la part du souverain, car la bourgeoisie possédait les lumières, la richesse; elle n'avait besoin d'aucune aide pour employer les facultés dont la nature et l'éducation l'avaient dotée, et mettre ses enfants en pleine possession de leur destinée. Elle ne
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comptait que sur elle-même pour atteindre la position qu'elle ambitionnait.
Que demande le peuple en France? Dans les grands centres, il réclame la liberté; mais dans les campagnes a-t-il pour en faire usage les lumières et l'aisance nécessaires? Il ne faut pas se faire illusion : le grand nombre aspire avant tout à une justice distributive plus équitable, à une meilleure répartition des bonnes et des mauvaises chances de la vie; il travaille largement à la production de tous les biens terrestres, et commence à comprendre qu'il doit y avoir part. Mais l'élévation de l'universalité des citoyens à ia condition d'existence d'êtres civilisa ne peut être l'oeuvre d'un jour. Cette grande conquête nationale, si elle devait être considérée comme le but essentiel de la politique intérieure , ne pourrait être réalisée tout d'une pièce.
Elle ne saurait avoir lieu que par un développement de plus en plus grand imprimé au travail, par la réforme du budget, par l'organisation de l'enseignement professionnel, celles des retraites et du crédit en faveur des familles du peuple. Cette importante réforme devrait être incontestablement
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l'objet de mesures successives, si l'on voulait imiter la ligne de conduite adoptée par Guillaume III.
L'extinction du paupérisme, si éloquemmenl revendiquée par le prisonnier de Ham, poursuivie désormais avec suite et progressivement réalisée par l'énergique initiative de l'Empereur, (elle est la conquête populaire qui pourrait correspondre en France à ce qu'a été la conquête bourgeoise de la liberté en Angleterre.
L'intérêt et le devoir de la bourgeoisie eussent été d'entreprendre cette conquête quand elle était classe privilégiée et dominante sous Louis-Philippe, comme l'intérêt et le devoir de l'aristocratie en Angleterre étaient d'aider la bourgeoisie à consolider, à étendre ses privilèges parlementaires.
Admirable de 1815 à i851, au point de vue de la propagande de la liberté par les journaux, par le théâtre, par les chaires et la tribune, propagande qui n'a eu d'égale que celle des écrivains du xviir siècle, la bourgeoisie n'a pas compris que dans son intérêt elle devait éclairer le peuple, augmenter son aisance par le développement des travaux publics et la réduction des taxes, l'élever enSn à la pratique des droits pour lesquels il resterait indifférent tant
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qu'il D'en pourrait user. Les libertés conquises par la dasse aisée n'ayant de racines profondes ni dans le passé, ni dans les niasses de la population, ont pu ' être teinporaireinent suspendues; au moment où elles devront être rétablies, il sera d'autant plus nécessaire que le pouvoir enseigne à la bourgeoisie par son propre exemple l'usage qu'elle en devra faire, en prenant l'initiative de grandes fondations en faveur du peuple. L'Empereur ne ferait en cela qu'imiter Guillaume, dont les conseils et l'exemfJe ne furent pas sans influence sur la conduite de l'aristocratie à l'égard des communes.
Les similitudes et les contrastes de situation des deux dynasties, a l'égard des classes composant la nation, sont de nature à frapper surtout l'écrivain * qui a réfuté avec un talent si remarquable la fausse assimilation des deux établissements de 1830 et de 1688.
Il doit comprendre combien la tâche de ses héritiers serait plus difficile que celle des successeurs du prince d'Orange, s'il ne poussait pas de son vivant, à l'intérieur, aussi loin que l'avait fait