‹ L'avenir et les BonaparteChapitre 23 sur 46 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Mais dans l'élat de l'Europe, rinitiative prise par Napoléon III n'était-elle pas prématurée? L'appel adressé à tous les souverains, à l'efFet de régler pacifiquement les conflits qui peuvent les diviser, et de faire jouir la société moderne des bienfaits de la paix et du désarmement, a-t-il été accueilli de manière à faire espérer une réalisation prochaine ?

Ne devrait-il avoir pour résultat que de faire éclater au grand jour le contraste existant entre la position conquise par la France et la confusion dans laquelle se débat le reste de l'Europe, ce

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serait déjà un avaatage réel et dont on pourrait calculer la portée en faisant un retour vers le passé.

L'idée du rapprocliement et de la confédération des peuples est née, nous l'avons vu, dans les plus beaux Jours de la Révolution. Plus tard la réalisation de cette idée avait formé l'objet du premier manifesta diplomatique du gouvernement consulaire. Et quand on compare l'accueil si différent qu'ont reçu, à plus d'un demi-siècle de distance, la proposition du premier consul et celle de Napoléon JII, on voit quel progrès immense a été accompli dans l'esprit des peuples et les dispositions des cabinets à l'égard de la France et du gouvernement sorti de sa révolution. ■

En 1799, à peine en possession du pouvoir, le premier soin du général Bonaparte est de tendre loyalement la main à l'Angleterre. Il a déjà prévu et il signale l'influence heureuse que les deux peuples unis peuvent exercer pour la paix du monde. Sa lettre mémorable est adressée directement à Georges III.

C'est le ministre des affaires étrangères, lord Granville, qui répond. Après une longue série de récriminations blessantes, il déclare que la paix

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n'est possible en Europe que par le rélablissemenl des Bourbons sur le trône de Fiance.

Le premier consul, s'élevaot au-dessus des provocations et des affronts , insiste , discute avec calme les raisons alléguées, et Tait un dernier appel à rhumanité, à la paix, au génie de la civilisation.

La seconde réplique de lord Granville est plus acerbeque la première. Non-seulement le cabinet anglais repousse la proposition de conférences, mais il signilie à la France que l'Angleterre persiste à combattre. A l'idée de la paix, il oppose la guerre à outrance.

Cette seconde dépêche, à laquelle l'Allemagne se ralliait, Tut naturellement la dernière. La seule réponse à y faire, c'était Marengo.

Voyons maintenant dans quelles circonstances les ouvertures de pacification ont été renouvelées de nos jours, et quel est Taccueil qui leur a été fait.

C'est encore un Bonaparte, parvenu au pouvoir aussi par sa propre énergie, mais trois fois reconnu par !e gouvernement anglais, comme président de la République, comme dictateur et comme emper reur des Français, qui s'adresse, non plus à deux

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puissances belligérantes, mais à toutes les cours, et, par un œanireste public, à l'opiDiou de l'Europe.

Les événements accomplis depuis un demt~ siècle et la situation conquise lui permettent d'élargir l'idée du premier consul et de viser à une reconstitution complète de l'édifice européen.

L'idée de pacification rencontre, il est vrai, des obstacles, et le plus nettement formulé de tous est encore le refus de l'Angleterre ; mais quel changement dans le ton , dans la forme et les intentions ! En dehors de l'Angleterre, quelle unanimité de sympathie et d'adhésion! Et si la proposition n'a pas de suite immédiate, si ia réunion du congrès est indéGniment ajournée, avec quelle rapidité les événements qui se succèdent se chargent de justiâer, même aux yeux des hommes d'État de la Grande-Bretagne, l'opportunité de l'initiative de Napoléon III !

Combien, au dehors, la popularité et la force du cabinet impérial en sont accrues!

Pour comprendre l'importance et surtout l'avenir de la nouvelle position, que la France occupe au milieu des nations européennes, il suffit de rapprocher la conduite récente du cabinet de Saint-James

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dans les affaires de la Pologne et du Danemark, des anciennes dépêches de lord Granvilte au premier consul, et l'embrasement universel qui, à toul moment, est près d'éclater dans l'Europe centrale, de l'uQanimilé avec laquelle se formaient, il y a cinquante ans, ses coalitions contre nous. Quelle transformation dans les intérêts et dans les opinions! Combien l'Empereur est encouragé à persister dans la voie où il est entré!

Toutefois, si l'initiative du congrès est opportune et doit tôt ou lard porter des fruits, il ne faut pas en exagérer la valeur dynastique.

Quand le congrès aura-t-il lieu? Et> s'il avait lieu, qu'en sortirait-il? Par quelle série d'efforts, de demi-succès, d'attentes déçues, faudra-t-il passer pour arriver au dénoûment?

Il est évident que personne, pas même le souverain, ne saurait le prévoir.

Enfin, quel genre d'intérêt les populations portent-elles en France à cette grande entreprise? Elle ne leur inspire qu'un intérêt secondaire, comparé aux progrès politiques et aux améliorations de toute sorte qu'elles voudraient voir réaliser h l'intérieur.

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D'ailleurs, ta poursuite d'un état de paix détinitif, bienrait d'un prix inestimable, semble se compliquer de difficultés nouvelles, à mesure qu'on s'en approche.

En effet, ce n'est pas le vieux monde seulement, ce sont toutes les nations du globe qui marchent vers l'unité. A peine l'idée d'une confédération européenne s'est-elle fait jour, que l'expédition du Mexique vient démontrer la nécessité de comprendre dans le concert des puissances les Étals du Nouveau Monde.

Ainsi l'entreprise, déjà embarrassée d'obstacles à nos portes, se complique d'éléments qui surgissent sur tous les points du globe.

Dans le secret forcé où sont tenues les négociations, comment formuler un pian de conduite qui, embrassant toutes les éventualités, éloigne les doutes, la méfiance, qui passionne les masses et forme non-seulement entre les Français d'aujourd'hui et le souverain, mais encore entre les générations qui s'élèvent et les règnes suivants, une communauté de vues et d'intérêts?

Il n'y a qu'une situation qui permettrait des communications sans voiles et sans réticences au

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public, ce serait celle d'un renoncement systématique et absolu à toute intervenlion dans les conflits européens.

On l'a proposé. Le meiHeur moyen, disait-on, de donner foi dans sa parole n'est-il pas d'y conformer ses actes? Le meilleur moyen d'amener toutes les puissances au désarmement n'est-il pas de

Ce plan séduit surtout le monde des affaires et quelques esprits éminents que l'on accuse d'être plus pbilosophes, plus économistes que politiques.

Le reproche est-il fondé?

Si la non-intervention n'était plus adoptée comme principe, mais comme moyen d'action pour amener rapidement l'Europe à se réorganiser dans un congrès, on ne saurait au moins suspecter cette [politique d'indifférence, d'égoïsme, de couardise; ce serait une tactique bardie, généreuse, un plan de campagne civilisateur.

Admettons-le pour un moment. La France renonce pour jamais à la guerre. Elle réduit les dépenses de l'armée et de la marine de 200, de 300 millions, qu'elle applique à l'instruction populaire et aux travaux de la paix.

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Ce sera d'abord une proroitde sensation dans toute l'Europe ; néanmoios, le premier moment de surprise passé, n'est-il pas à craindre que les cabinets ne œnsidèrent une résolution aussi radicale, non comme un exemple, mais comme un défi; qu'ils n'imaginent qu'un certain désordre a pénétré dans les conseils du gouvei'nement, ou que ce virement de politique sous l'apparence d'un' coup de t^te cache une arrière pensée, et que, s' exagérant les récriminations d'une partie de la presse, ils ne voient en perspective une réaction imminente? Au lieu de pacifier l'Europe oo l'aurait plus profondément troublée.

Et pourrions-nous longtemps supporter les provocations, les malédictions auxquelles ce renoncement absolu à tout interét, à tout risque dans les afTaires communes du continent, nous exposerait?

La vérité est qu'une puissance ne peut pas arrêter un dessein et s'y enchaîner irrévocablement, en face de gouvernements qui ne s'engagent à rien.

Un grand Etat ne saurait renoncer seul à l'emploi de la force. Il ne peut pas déclarer que dans aucun cas il ne se battra.

Mais ce que la France peut faire sans inconvé-

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nient, ce serait de désarmer dans une proportion accessible h tous les États , suffisante pour nous créer, par le crédit, de grandes ressources à l'intérieur, et cependant pas assez forte pour faire naître au dehors l'idée que nous sommes affaiblis.

Aujourd'hui surtout il y aurait quelque espoir que l'initialive â'une pareille mesure , prise dans des conditions de sagesse et de prudence, amenât des dispositions analogues de la part des trois grandes puissances du continent.

Après les commentaires publics donnés au traité du 15 septembre, l'Autriche peut envisager sous un jour nouveau les éventualités qu'elle redoutait du côté de l'Italie; la Pologne est comprimée; la guerre du Danemark a pris fin. Od comprendrait donc que la Russie et l'Autriche, pour rétablir leurs finances, la Prusse, pour se réconcilier avec sod parlement, se décidassent a alléger les charges que l'armée fait peser sur leurs peuples, si la France témoignait par ses finances mêmes qu'elle n'entend pas favoriser les entreprises de l'Italie sur Venise, et qu'elle n'entretient aucune pensée d'agression à l'égard du Rhin.

Je suivrai tout à l'heure cette idée d'un désar-

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mement de nature à n'encourager aucune tentation d'hostilité envers nous à l'étranger, et à y faire naître au contraire le désir de nous imiter.

Pour le moment, je me bornerai à constater que les améliorations intérieures auxquelles cette mesure permettrait de donner suite exerceraient sur les rapports de la nation et du pouvoir une influence supérieure a ce qu'on pourrait attendre des démarches les plus favorables de la diplomatie.

Avec un pays inquiet, divisé, la parole de la France n'est pas écoutée, son drapeau est sans prestige. En réalité, c'est donc la situation intérieure qui domine tout, même les résultats à attendre du congrès, entreprise opportune, éminemment dynastique par le but qu'elle veut atteindre et la carrière prolongée qu'elle doit fournir, mais qui ne saurait jouer le principal rôle dans l'ensemble des mesures destinées à consolider le nouveau régime.

Le degré de civilisation auquel est parvenu le peuple français l'oblige, dans l'intérêt même de son action sur le monde, à taire passer en première ligne son élévation personnelle, par l'exten-

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8L0D des lumières, de l'aisaDce, complément indispeosable des droits politiques attribués à l'uDiversalité des citoyens.

Il existe enfin dans le domaine des affaires intérieures une grande conquête, une autre pacification à entreprendre, et c'est de ce côté qu'il faut tourner les yeux.

Si l'on se rappelle ce qui a été dit de la manière dont Guillaume satisfit également les intérêts de la classe parvenue et ceux de la classe en progrès, et de la grande entreprise d'uniScalion de l'Angleterre et de l'Ecosse qu'accomplit la maison de Hanovre, on se convaincra qu'en France la situation de la bourgeoisie et des classes populaires offre l'occasion d'une entreprise nationale de nature à favoriser les vues du pouvoir plus efficacement que l'idée du congrès.

Concilier les intérêts, prévenir tous les conflits, mettre fin aux agitations, en constituant un gouvernement régulier : tel est le but que s'est proposé l'Empire dès son rétablissement.

Napoléon III a cru l'atteindre en négligeant momentanément sinon tous les intérêts, du moins FuQ des plus importants de la classe parvenue, de

la bourgeoisie : l'exercice des libertés qu'elle avait conquises.

L'Empereur a certainement fait beaucoup en faveur de la bourgeoisie et des classes ouvrières. Il en comprend sagement, raisonnablement, les intérêts matériels ; mais on ne peut pas dire qu'il ait encore montré pour l'ambition qui anime le peuple, pour sa confiance dans l'avenir et pour l'idéal de progrès qui est sa foi, une sollicitude comparable, par son éclat et 1^ grandeur de ses suites, à celle qu'il a témoignée, lors de l'ouverture de la session de 1863, en faveur de la Pologne et du concert européen.

En matière d'améliorations populaires, l'Empereur, depuis qu'il est sur le trône, a paru vouloir éviter et même laisser passer sous silence les choses difficiles. Cependant, on l'a vu, les difficultés d'une entreprise sont précisément ses éléments dynastiques, puisque ce sont elles qui rendent nécessaire l'enchaînement de plusieurs règnes. En se maintenant terre à terre dans le domaine du progrès social et des réformes du budget, en ne montrant d'ambition que pour les résultats successifs, sans indiquer le but vers lequel la nation marche, Na-

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poléon III a procédé d'uDe façon toute contraire à celle qu'il a adoptée pour le congrès. Dans ses vues sur l'avenir de la société européenne, il n'a pas craint de passer pour utopiste ; mais dans ses vues sur l'avenir de la société française, évidemment il l'a redouté. Et cependant, c'est à l'intérieur seulement, nous venons de le voir, que l'ampleur des desseins, la hardiesse des déclarations et des œuvres peuvent concourir à consolider le pouvoir.

Ce qui n'a pas encore été fait, tentons de l'esquisser.

Jetons un coup d'œil sur la situation du pays, reDdons-Qous compte de la transformation qui s'y opère, et par elle de la destinée qui nous est promise. Voyons s'il n'y a pas là les éléments d'une campagne pacifique, dont la puissante tradition puisse contribuer à affermir le pouvoir dans une famille de souverains.

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