‹ L'avenir et les BonaparteChapitre 25 sur 46 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Universaliser l'éducation et l'enseignement professionnel, universaliser le crédit professionnel et personnel , est-ce entraîner la nation dans des sacrifices? est-ce la lancer dans les aventures?

C'est là une question que des économistes et des financiers sont seuls aptes à juger.

Eh bien, les praticiens de l'économie politique, j'entends les financiers qui savept rendre productifs les capitaux, et auxquels depuis trente ans on doit une multitude de créations qui ont déjà

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ET LES BONAPARTE. Ifil

plus que doublé la fortune publique, ceux-là répondent :

Non, c'est au contraire l'entreprise la plus profitable et la plus judicieuse.

Il s'agit, il est vrai, d'une mesure qui, pour porter tous ses fruits, exigera peut-être le quart ou la cinquième partie du budget de ]a guerre; et il faut reconnaître que des dispositions de fonds de cette importance, appliquées à l'ordre moral, ne rentrent pas dans les habitudes d'esprit des assemblées et de l'administration.

Mais quand on en viendra à l'élude des voies et moyens, on sera peut-être étonné de voir que l'établissement d'un système complet d'éducation et de crédit professionnels, destiné à former le patrimoine commun des classes populaires, peut, comme la création des chemins de fer, n'entraîner aucune aggravation sensible des charges du budget, et se résoudre par une nouvelle application de l'industrie publique et du crédit.

Pour le moment, il suffit de rappeler que le réseau des nouvelles voies de communication, et la formation des grandes compagnies qui les ont exécutées, ont triomphé de plus grandes difficulté.

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Il y a trente ans, alors que les hommes d'État et les maîtres de la finance traitaient de rêve l'introduction sur laconlioent de la nouvelle invention des voies ferrées, inaugurée par la ligne de Manchester à Liverpool , un petit groupe d'ingénieurs et d'industriels, qui n'avaient à leur disposition d'autre influence que la Justesse de leurs vues et l'énergie de leurs convictions, ont osé, les uns tracer le programme complet des nouveaux travaux publics à exécuter, les autres prendre l'initiative de son exécution.

Aujourd'hui 6 milliards en France; 30 milliards en Europe et en Amérique, ont été consacrés à cette création. Des fortunes se sont formées, l'agriculture a doublé ses bénéfices, les salaires se sont élevés en proportion.

■ Les administrateurs, les ingénieurs, les constructeurs, les banquiers et les capitalistes qui Ont pris part à celte œuvre, et dont le grand nombre était alors inconnu, comptent parmi eux aujourd'hui des fortunes considérables et des noms illustres.

Les futurs ouvriers scientifiques, artistiques et littéraires de la création d'un enseignement profes-

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sioanel univei^I ont des visées de forluoe plus modestes.

Mais il n'était pas inutile de rappeler l'exemple des chemins de fer, entrepris au milieu de l'incrédulité générale et menés k bonne fin à travers tant d'obstacles, pour montrer que lorsque l'on abordera la mise en valeur des forces productives de la population avec la même résolution et la même grandeur qu'on l'a fait pour les voies de communication, on sera soutenu par l'expérience d'une entreprise aussi vaste, beaucoup plus coûteuse, et qui offre un antécédent de nature à rassurer l'opinion.

Tout le monde, sans acception de parti ou de croyance, est intéressé à compléter l'organisation de la société moderne, à lui faire jeter des racines plus profondes dans le sol, à développer ses facultés intellectuelles, sa puissance créatrice, en faisant qu'il n'y ait désormais dans la nation ni temps, ni forces, ni aptitudes perdus.

Dans quelle proportion peut -on espérer accroître la ricbesse et la prospérité publiques, en élevant à son plus haut degré de valeur le capital humain de la nation ?

Il serait difficile de répondre à cette question

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par un chiiïre. Toutefois tes progrès réœmment accomplis permettent de se faire une idée de ceux qu'il est possible d'obtenir dans un avenir prochain .

En parcourant les divers groupes de producti(Hi de la France, on ne peut contempler sans admiration ces millions de travailleurs de tout ordre qui accomplissent avec tant d'intelligence , de talent et de dextérité, des travaux d'une variété infinie.

Si l'on se reporte à un demi-siècle en arrière, et qu'on recherche de quelle manière étaient employés les grands -pères de tous ces travailleurs, on découvre qu'ils étaient presque tous retenus dans des travaux, inférieurs, au point de vue des conDaissances et de l'habileté qu'ils nécessitaient, au point de vue de la valeur des œuvres produites, comme de la rétribution.

Tel qui a été une des gloires militaires du premier empire serait, sous l'ancien régime, resté postillon, journalier, garçon de ferme ou boulanger. Tel jjui est devenu de nos jours savant médecin, artiste célèbre, une des lumières de l'Académie,. OH poëte, ou romancier, ou pnblicisle

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aimé du public, ingénieur, financier, directeur on créateur de grands travaux publics, serait resté maitre d'école de village, ou petit commis, sans les nouvelles occasions de s'instruire et d'exercer ses talents naturels.

Deux Taits ont amené une amélioration notable à cet égard. D'une part, un nombre beaucoup plus considérable de personnes a pu développer par l'éducation et par l'apprentissage ses Tacultés naturelles, et trouver ainsi l'emploi auquel elles s'appliquent; de l'autre, les découvertes, les conquêtes des sciences et des arts et le triomphe définitif de notre grande révolution, ont, dans cbaque spécialité, élevé à un degré supérieur le savoir, la pratique, la dignité et l'aisance des travailleurs.

Le progrès a été réalisé sur une échelle proportionnellement réduite, parce que cette ascension des plus intelligents ou des plus favorisés de la classe nombreuse s'est opérée pour ainsi dire d'elle-, même, sans combinaison, sans prévoyance, sans ordre, par la force des choses, et sans que la société ni le gouvernement eussent une idée nette de l'accroissement de richesses, de lumières, de moralité, qui résulte de l'éclosion et de l'emploi

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des aptitudes naturelles des citoyens sur une plus vaste élândue.

Au lieu de tourner nos regards vers le passé, porlons-Ies maintenant à un demi-siècle en avant; supposons qu'au lieu d'être abandonné au hasard, le développement des facultés des enfants du peuple est devenu dans toutes les localités l'objel de la prévoyance active de la population riche, des conseils municipaux: et de l'État; supposons que les ressources plus que suffisantes dont la libéralité publique et les divers budgets peuvent disposer ont servi à organiser et à généraliser dans les Û0,000 communes de France :

i' Un système d'éducation nationale et professionnelle, combiné de manière à développer le patriotisme , l'intelligence et les facultés productives des générations nouvelles ;

2" Un système de patronage et de crédit, propre à donner à ces facultés pleine carrière.

Admettons maintenant que sur tous lespointsdu territoire, dès le bas âge, les aptitudes naturelles ont été développées, et que tout ce que la génération nouvelle renfermait de prêtres, de médecins, d'administrateurs, de littérateurs, de mécaniciens, d'in-

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génieurs, d'agronomes, etc., se trouve à l'œuvre, chacun occupé du travail spécial pour lequel la nature l'a fait naitre.

Il en résultera chez les populations un accroissement de lumières, de dignité morale et de richesses, et dans l'État un développement d'influence et de force, dont les efiets peuvent être comparés à l'abondance merveilleuse que produirait l'exploitation de toutes les mines non exploitées et de toutes les terres encore incultes.

Le seul fait d'avoir tiré du peuple des campagnes, de ce chaos humain , vrai séjour des ténèbres, ou des rangs inférieurs de la bourgeoisie , un savant comme Monge, Cuvier ou Arago, un chimiste comme Gay-Lussac ou Thénard, un médecin comme Corvisart, Bichat ou Dupuytren, un ingénieur comme Watt, Stepheoson ou Seguin, un homme de guerre comme Masséna, Hoche, Murât ou Kléber, un marin comme Jean Bart, un écrivain comme Jean Jacques Rousseau, un poëte comme Béranger, un homme d'État comme Robert Peel, un musicien comme Bossini, un peintre comme Scheffer, Delaroche ou Decamps, un directeur de travaux: comme Talabot, Didion ou Julien, un

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banquier comme Laffitte ou les Péreire, serait l'équivalent de l'ourerture d'une nouvelle mine de fer, de mercure, de houille, d'or ou de diamant.

Mais le Tait bien autrement grandiose d'élever le niveau général des facultés productives de la masse des journaliers et ouvriers des villes et des campagnes, des instituteurs et institutrices de tous les degrés de l'enseignement, des piqueurs, contremaîtres, chefs d'atelier, maîtres es arts, dans toutes les brandies de la construction, équivaudrait à la transformation des terres stériles ou de médiocre qualité en terres arables de premier ordre. Pour se faire une idée de l'accroissemeat de richesse nationale que produiraient les bonnes méthodes et les bons outils dans nos chantiers et nos ateliers, il suffit de comparer la journée de travail d'un paysan du Berri à celle d'un paysan du canton de Zurich, la journée d'un terrassier, d'un serrurier, d'un charpentier de la plupart des contrées de l'Europe, à la journée d'un artisan américain du même corps d'état.

La vie intellectuelle, la participation aux jouissances des arts seraient accrues par la multitude de productirajs artistiques et littéraires qui seraient

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la cODSéqueDce de ce développemeDt d'ime foule de vocatiocs jusqu'alors ignorées. On ne se plaindrait plus peut-être de la pénurie de financiers et d'hommes d'État. Une impulsion immense serait donnée à la colonisation, au commerce maritime, au placement de notre trop-plein de professeurs, médecins, ingénieurs et autres professions libérales à l'étranger.

Ce point mérite une attention pariiculière. 11 met en lumière une des lois harmoniques de la civilisation. Chaque jour les effets de cette loi se produisent sous nos yeux. Elle est appelée à devenir, dans la main des pouvoirs publics, un des ressorts les plus puissanlsdel'organisation delà démocratie française et du perfectionnement social dans le monde entier.

Cette loi est celle-ci :

Il existe, dans une proportion déjà considérable et qui ne demande qu'à être développée, un courant d'échange non-seulement des produits, mais des PRODUCTEURS eux-mêmes, entre les nations placées à des degrés divers de l'échelle de la civilisation.

Si l'éducation multiplie en France les professions libérales et diminue le nombre des manouvriers, le

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mouvement industriel et social du monde entier constitue œœme une vaste pompe aspirante et foulante, dont le jeu ouvre à l'étranger libre carrière au trop-plein de nos professions libérales, en même temps qu'il attire en France, de Belgique, d'Allemagne, de Suisse, d'Angleterre et d'Espagne, une population campagnarde robuste, intelligente, économe, qui remplace nos manouvriers élevés à des professions plus lucratives.

Le jour où l'enseignement et le crédit professionnels seraient universalisés en France, on aurait donné son extension naturelle à ce mouvement d'échange des travailleurs de toutes les contrées, qui date de l'origine même des sociétés et qui acquiert chaque jour plus d'importance, au grand proQt des divers groupes humains répartis sur le globe.

En même temps que la puissance industrielle s'accrottrait sur tous les points de l'atelier national, on verrait se produire une amélioration considérable dans le sort des masses, dans ses lumières, son langage, . sa manière de vivre et dans l'usage qu'il ferait de la liberté.

Le fonds même de la nation se serait accru dans une immense proportion.

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Ainsi, l'organisation de la démocratie, si elle était poursuivie par l'Empereur comme moyeu le plus propre à consolider sa dynastie , n'aurait pas seulement pour eflFet de pacifier la société, de rallier la bourgeoisie, en permettant le rétablissement de la liberté; elle serait en même temps pour le pays la source d'un immense accroissement de richesse et de puissance.

Examinons maintenant si l'opération est opportune, si elle a été sullisamment préparée, si la société possède tous les moyens nécessaires à son exécution; nous reviendrons ensuite à son côté politique, nous étudierons les points par lesquels elle se rattache aux grands principes de la Révolution, qui voulait qu'au moyen de l'éducation nationale l'égalité inscrite dans les lois devint un fait*. Nous nous convaincrons alors que c'est en prenant les mesures indispensables pour que cette promesse soit accomplie par lui et ses successeurs, que Napoléon III peut donner à l'édifice impérial toute la solidité que comporte le siècle.

i. Rapport de Condorcet sur l'iastruclion publique.

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