‹ L'avenir et les BonaparteChapitre 34 sur 46 · CHAPITRE XXVIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIll

L'Empereur jusqu'à ce jour a cherché la force de son gouvernement dans le concours de l'adminislration, de l'armée et du clergé.

Ces forces ne suffisent pas pour asseoir et perpétuer une dynastie. 11 y faut l'assentiment intéressé et le concours des forces libres de la nation. Elles se résument dans deux catégories de citoyens, objet de suspicion dans le monde ofiîciel, bien qu'à des titres et à des degrés différents : les hommes d'affaires et les hommes de lettres.

Le besoin réciproque que les uns ont des autres aurait dû depuis longtemps les rapprocher.

Quels avantages mutuels ne retireraient-ils pas de ce rapprochement! Si les hommes de lettres comprenaient que la liberté ne sera conquise que par l'élévation des masses aux lumières et à l'aisance, révolution que peut seulement opérer le développement du crédit, des travaux publics, de l'industrie nationale sous toytes ses formes , quel intérêt les journaux sauraient exciter en faveur des idées économiques! Avec quelle ardeur ils éclaireraient l'opinion , combattraient les préjugés elles monopoles! Les questions de banque, de circulation, d'impôts, d'emprunt, n'occuperaient plus une place secondaire dans la plupart des feuilles , et seraient traitées par toutes comme des questions politiques de premier ordre.

Et si les hommes d'affaires comprenaient l'impossibilité de faire pénétrer les vrais principes économiques dans l'administration autrement que par le public, et cette autre impossibilité de former l'opinion du public autrement que par l'intermédiaire desiivres et des journaux, en quel honneur seraient tenus par eux les hommes de lettres ! Gomme ils les

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soutiendraient de leur influence et de leurs capitaux! Quelle participation h toutes les entrepn>ies intéressant la science et les arts ! Que de souscriptions! Quel puissant patronage!

Mais ces deux catégories de citoyens sont loin de se comprendre et plus loin encore de s'entendre et de s'associer. C'est ce qui fait leur faiblesse. Iji mauvaise opiuion qu'elles ont de leurs visées réciproques contribue à obscurcir aux yeux du pouvoir le genre de services qu'il en pourrait attendre. C'est avec le mal que chacune pense de l'autre, que ie monde officiel se forme d'elles un jugement également défavorable à toutes deux.

Les aflaires sont suspectes de mercantilisme et de spéculation ; les lettres sgnt infectées de tendances antigouvernementales. De là le traitement que leur font subir les deux tuteurs officiels de la fortune et de la raison publiques, le minisire des finances et le ministre de l'intérieur.

Le ministre des finances, pour des avantages de trésorerie que l'industrie libre décuplerait, soutient contre le grand et le petit conimerce, contre les manufactures, les ouvriers en chambre et (es travaux [lublics, c'est-ii-dire contre l'alelier national

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tout entier, les iotérèts d'un établissement qui, possédant le monopole de billets remboursables à vue, dans un pays qui regorge de numéraire, trouve moyen d'en manquer chaque fois que le» besoins du commerce en exigent le remboursement.

Le gouvernement est convainru en outre que ses embarras perpétuels de trésorerie le justifient de n'entreprendre aucune réforme d'impôts, quand l'Angleterre démontre, depuis vingt-deux ans. que la réduction des droits est un moyen d'accroître le revenu et de rétablir l'équilibre des budgets.

Mais le ministre des finances ne tient aucun compte de cette expérience, si longtemps prolongée chez nos voisins et couronnée à chaque exercice du plus brillant succès. Il borijeson ambition à fermer le grand-livre et se condamne ainsi volontairement an supplice des Danaïdes.

Rien cependant ne serait plus dynastif^ue que d'alléger le poids que font peser sur le grand nombre une foule de taxes vexatoires imaginées à une époque où les gouvernements n'avaient pas d'autres moyens de se procurer des ressources.

Comment l'instabilité ruineuse dans laquelle est tenu, sons lepatronage du gouvemement, le monde

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des afTaires, y ferait-elle naître la confiance dans la stabilité des institutions?

De même que tous les intérêts sont groupés autour de la banque et du budget, l'universalité des iouraaux, des publications savantes et des revues forme le foyer intellectuel où luttent, se propagent, se transforment, s'apaisent ou s'aigrissent toutes les opinions.

Cette élaboration de l'esprit public s'elïectue forcément dans le sens des nécessités de l'époque. Or, l'Empereur croit que l'établissement d'une quatrième dynastie est la plus impérieuse de ces nécessités; et, au lieu de laisser les luttes et la marche Mbre de l'opinion y coopérer, le ministre de l'intérieur, nouveau, pouvoir spirituel, assisté aussi d'une congrégation de l'Index, circonscrit les débats des journaux dans les limites les plus étroites.

Malgré le traitement que subissent la presse et les affaires, ces deux forces vives de la nation n'en sont pas moins les deux plus grands pouvoirs de ce temps-ci.

Elles sont à la fois le danger et la ressource des gouvernements qui veulent se perpétuer. Soit

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qu'elles agissent ensemble comme en 1830, ou qu'une seule fonctionne comme en 1848 , leur influence dissolvante et destructive est toute-puissante, dans les moments où les dispositions de l'esprit public et les fausses manœuvres du pouvoir la favorisent.

Et de même que ces forces ont le pouvoir de renverser les trônes, l'événement l'a prouvé, il n'est pas douteux qu'elles pourraient de même , si elles se sentaient associées à leur politique, les soutenir dans les moments difficiles et les aider à franchir les plus mauvais pas.

C'est de ce côté qu'il est utile désormais de tourner les yeux.

S'il existait un moyen, d'intéresser à la fois à la consolidation dynastique les hommes d'affaires et les journalistes, la combinaison n'aurait pas seulement une base solide, sa réalisation pourrait être rapide.

L'Empereur a un moyen d'attacher à la combinaison les sympathies des hommes d'affaires. Pour y parvenir, il ne faudrait pas se borner à prendre quelques bonnes mesures industrielles telles qu'une organisation rationnelle du crédit public et privé,

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et (]es dispositions plus favorables à l'égard des nouvelles entreprises; il serait d'une bonne politique d'agrandir et d'anoblir le rôle que les ch^s . des grandes compagnies remplissent dans ta sociétt', eu réclamant leur concours pour l'élaboration du système financier, destiné à pacifier pour jamais nos luttes sociales.

L'Empereur a également ua moyen de s'attacher la presse : ce serait de prendre au sérieux son ambition de participer au gouvernement moral du monde et de l'aidera coniaérir la position qui ini fera partager avec le cabinet français cet apostolat civilisateur.

Il faudrait enfin s'élever au-dessus des préventions et des préjugés, et considérer que ce n'est pas seulement dans la criticjue des choses et des hommes qu'on apprécie sainement le profil à retirer d'une association.

Deux choses principales sont à considérer :

D'une part, les ingénieurs et les capitaux français exécutent les grands travaux de l'Europe. La Bourse de Paris est le marché central où s'opèrent les plus grandes négociations de titres du monde entier. La masse d'espèces métalliques que la

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France emploie k ses transactions forme comme un vaste réservoir où il est de notre intérêt que toutes les nations viennent puiser.

D'une antre part, les idées et les écrits français jouissent d'une popularité universelle. Notre langue est parlée sur tous les points du globe.

Malgré l'esprit d'hostilité qu'on entretient à l'égard des journaux , quel immense service ne rend pas à la dynastie la presse libérale, par l'unanimité avec laquelle elle s'efforce de propager la foi dans l'idéal de la société terrestre, idéal qui, je crois l'avoir suffisamment établi, est l'âme même de l'institution que l'Empereur entreprend de fonder !

Et pour le choiit et la airabinaison des voies et moyens qu'implique l'élaboration d'un bon système de ci roula lion, d'impôts et d'emprunts, quelles ressources te pouvoir n'a-t-il pas a attendre des hommes qui ont acquis l'expérience de tant de combinaisons nouvelles, dans cette longue carrière de créations de chemins de fer, d'assurances, de défrichements, de constructions urbaines, de services transatlantiques et de sociétés de crédit!

On est dans les réjrions officielles sous l'influence

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d'uDe illusion funeste, quand on s'imagine qu'en matière de Hnances publiques, de système de banques, d'emprunts, d'impôts, les financiers qui recueilieot et distribuent les ressources du budget, et non les financiers qui contribuent à les produire, doivent être seuls consultés.

Ce sont précisément ces derniers qui seraient en état d'indiquer la meilleure combinaison des ressources et le moyen de rendre moins lourds les sacrifices que s'impose le pays et par conséquent d'accroître les moyens d'action du gouvernement.

Quand il est question de créations industrielles, on les reconnaît compétents. Pourquoi les mettre en suspicion et les tenir à l'écart quand il s'agit de crédit, de banque, d'opérations de trésorerie et de réforme du budget ?

Il y a un lien naturel entre toutes les dépenses publiques et pi-ivées de la nation et ses forces productives.

Et de même que tous les genres de richesse n'ont qu'une seule source, le travail, tous les genres de consommation devraient aboutir à une même inspiration et à un même contrôle.

C'est précisément alors que la guerre et les expé-

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ditioos lointaines détruisent par masses les capitaux, qu'il est plus nécessaire et plus urgent de les multiplier. Loin de suspendre ou même de ralentir la production, il faudrait l'étendre et l'activer.

C'est le cas de maladie dans une famille. On y ■ fait d'autant plus d'efforts pour augmenter le revenu, que le médecin, le chirurgien et le pharmacien ont dévoré plus d'argent.

D'un autre côté, quelle utilité Napoléon lit ne retirerait-il pas de la publicité des journaux français, si au lieu de se tenir, à l'égard du pouvoir, sur un pied de défensive méfiante et aigrie, ces derniers s'associaient à ses vues ; si la presse libre et les organes du gouvernement marchaient d'accord, ainsi que cela a lieu en Angleterre, dans - toutes les circonstances où l'intérêt national et l'intérêt dynastique, étroitement associés, sont en jeu !

Il y a un domaine merveilleusement préparé pour cet accord; c'est celui des idées générales, philosophiques du siècle, des idées de progrès, de civilisation.

Dans ces nobles et hautes régions, non-seulement l'accord n'est pas impossible, mais il deviendrait facile et presque inévitable, si l'idéal de la

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société terrestre, que les journaux libéraux et gouveraemeDtauic sont unaaiiues à propager, devenait la doctriae politique du pouvoir, et si cet idéal formait déeoroiais, à la face du monde, la tradition de famille des Bonaparte!

L'Empereur est eatré deux fois dans cette voie, en économiste et en homme d'État.

Il a écrit le livre de ÏExtinctton du paupérisme, et il a convié toutes les cours de l'Europe à un Congrès d'arbitrage et de pacification.

11 s'agit de ne pas abandonner la position, de s'y maintenir au contraire résolument, et d'aller Jusqu'au bout, en conformant ses actes intérieurs à la politique préconisée d'arbitrage et de désarmement, j/idée (lu wngrès est assurément belle, mais nous ne pouvons la réaliser à nous seuls. Pour entreprendre et mener à bonne fin la pacification des partis et deis classes, nous n'avons besoin de [>ersonne et nous sommes certains que noire exemple entraînera forcément toutes les nations de i'Euro|)e dans une voie de progrès social qui bâtera plus que toute autre cbose la réalisation du congrès.

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