‹ L'avenir et les BonaparteChapitre 36 sur 46 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Jusqu'à prégent le gouvurueiiient a'a considéré les hommes d'affaires qu'au point de vue de l'utilité publique des grandes entreprises qu'ils créaient. Cette utilité, il faut le dire, avait à ses yeux une contre-partie que les agents du pouvoir, un certain monde et la magistrature surtout, ne voyaient pas avec la même faveur ; je veux parler du profit considérable que retiraient de ces nouvelles opérations leurs promoteurs, leurs actionnaires, et les capitalistes qui spéculent sur la bausse OLi la baisse des titres.

DigitzrrIbyGOOgIC

Ce dernier aspect devait naturelleDaent frapper les magistrate et les foDctionoaires, que leurs travaux éloignei)t de la pratique et de l'iDleUigence des combiDaisons iÎDaacières et mercantiles, et qui sont réduits à des traitements fixes plus que modérés.

Ilenrésulte une certaine disposition de méfiance à l'égard des chefs de l'industrie, et par suite des embarras, des lenteurs, qui maintes fois ont entravé des projets excellents et paralysé l'activité productrice du pays.

La nécessité de développer le travail dans toutes les directions, pour faciliter l'élévation des massBS à une situation meilleure, oblige à mettre dans l'ombre ces considérations d'un caractère moral, mais antiéconomique, et à envisager par le côté politique, par le côté fécond et utile, le rôle que remplissent les hommes qui dirigent les chemins de fer, les sociétés de cnîdit, les assurances, les banques et comptoirs, les messageries et services maritimes, enfin ce qu'on peut appeler les représentants de la grande industrie, et aussi les chefs de toutes les branches de l'industrie privée, composant généralement les tribunaux consulaires el les chambres de

C'est la passion du travail, c'est la soif d'innover, de créer, de produire, qui, mieux que les théories et les traditions administratives, contribuent à la bonne tenue et à l'accroissement de la fortune publique.

Il faudrait accepter franchement cette loi supérieure du monde industriel, et renoncer à la théorie de l'excès du travail et de la production , sur laquelle le gouvernement et la Banque appuient leur prétention à te haute tutelle de l'atelier national.

Les bureaux des finances sont encore imbus de celte idée funeste que les nouvelles entreprises nuisent aux: anciennes, que les capitaux appelés par les compagnies épuisent le fonds où s'alimenterait, en cas d'emprunt, le crédit public. Je laisserai les travaux publics, l'industrie, l'agriculture et le commerce défendre eux-mêmes leurs intérêts sur le terrain économique. Je me bornerai à faire ressortir les conséquences politiques et sociales de cette fausse théorie, et à montrer jusqu'à quel point elle est contraire à l'affermissement des institutions impériales.

Napoléon III, dès le début de son règne, a lancé le monde des affaires dans une voie où, une fois.

DigitzrrIbyGOOgIC

engagé, il n'est [ilus possible de s'arrêter, et où au contraire l'œuvre de la veille oblige le leademaia à en entrepreadre de plus vastes.

Cette nécessité est une cooséqueDce de la nature

L'homme peut embrasser dans sa pensée un idéal sans limites, mais il ne réalise que des œuvres successives et limitées. Le bien qu'ii crée, quelque étendu qu'il soit, est Tacilement circooscrit dans un cercle spécial et n'en fait sentir que plus vivement les besoins de ceux qui n'en profitent pas.

C'est ainsi, par exemple, que l'élévation des salaires, des bénéfices iodustriels et agricoles, en surenchérissant toutes les denrées nécessaires à la vie, a empiré la condition des professions à traitements ou à émolumenls fixes.

C'est ainsi encore que le traité de commerce a rendu nécessaires une foule de mesures dont on ne sentait pas l'utilité, et qui seules désormais peuvent mettre le marché national en état de lutter avec l'étranger. Au nombre de ces mesures, la plus urgente est celle qui mettra iin à ces hausses factices de l'escompte qui, en se perpétuant, plongent une foule d'industries et la circulation des

DigitzrrIbyGOOgIC

ET LES BONAPAHTK. ÏM

capitaux, dans un état de marasme d'autant plus ' cruel qu'il n'est pas mérité.

Mais en se plaçante un point de vue plus élevé, plus général, cette nécessité d'élargir incessamment le champ des créations économiques apparaît plus clairement encore.

Il existe forcément, par suite de la constitution même de la société, une inégalité profonde daas la distribution des fruits du travail, et cette înégalite ne peut être amoindrie, corrigée, que par le développement même donné au travail.

Elle a ét^ rendue plus sensible dans ces derniers temps par la création des grandes compagnies et par l'émission de nouveaux emprunts.

Un accroissement considérable de richesse mobilière et teriitoriale a été opérée par la création des chemins de fer, des sociétés de crédit, et par la spéculation à laquelle leurs titres et ceux des nouveaux emprunts opt donné lieu. Mais peut-on dire que la France entière en ait profite?

Toutes les parties du territoire, par exemple, ont-eilesélé également avantagées par les chemins de fer, tous les capitalistes par l'émission des emprunts? Tous les quartiers de Paris ont-ils vu leui-s

DigitzrrIbyGOOgIC

' maisons augmentées de valeur dans la même proportion, à la suite des grands travaux, d'édilité qui ont accru dans une si forte mesure le chiffre de la population et celui des revenus de la ville?

Si l'on pénèire dans les diverses branche de l'industrie nationale, on observera la même inégalité de situation entre tous ceux qui participent à la production de la richesse. La loi fatale de l'offre et de la demande, la diversité d'importance des concours, déterminent seules la part de salaire de chacun ; et il en résulte des écarts tels que, pendant qu'un nombre de pi us en plus grand de travailleurs peuvent, en vivant dans l'abondance, accroître cfaaqueannéeleur fortune, les masses sont dans l'obligation de s'injposer de dures privations pour faire, quandelles y parviennent,detrès-pauvres économies.

Cette inégalité de répartition, que les chemins de fer et les emprunts ont mise en saillie, existe dans toutes les industries, et elle est la loi même de la production.

Elle n'entratnait aucun danger social ou politique quand les populations qui en souffraient n'avaient qu'une conscience vague de la possibilité d'améliorer leur sort. Aujourd'hui, elles sont tom-

DigitzrrlbyGOOglC

ET LKS BONAPARTE. 233

bées dans l'excès opposé; elles croient te chani^ement plus facile qu'il ne t'est en réalité, et plus l'on pénètre dans les couches inférieures de la société, plus cette illusion est dangereuse. Car, à mesure que l'on descend du sommet de la pyramide à la base, plus le nombre de citoyens qui en forment les divers degrés s'accroît, et moins ils possèdent, moins ils ont le pouvoir d'acquérir et la faculté de consommer. Et cependant ils ont un droit égal dans les décisions publiques ; le plus misérable compte autant que le plus opulent, quand il s'agit de fixer les destinées communes. Et non-seulement ils prennent part sur le pied d'égalité au pouvoir souverain, mais des théories radicales circulent parmi eux ; c'est le seul enseignement économique que la société laisse parvenir jusqu'aux masses. Il est vrai qu'il serait difficile de l'empêcher.

Le socialisme leur arrive oralement, sans éclat, comme circule le froid ou la chaleur. La censure, les autorisations préalables, la toi du colportage, ne peuvent pas plus arrêter cette propagaode que la police de Louis XV ne pouvait saisir au passage les nouvelles h la main, lès correspondances littéraires et les conversations de salon.

Page 1