‹ L'avenir francaisChapitre 19 sur 27 · RUES · texte numérisé non relu

RUES

Là aussi, on a voulu faire le compte des opérations de détail qu'on pouvait demander aux femmes dans la mécanique, dans la fabrication des engins de guerre…., et généralement dans le nouvel outillage qu'il est es-

sentiel d'ajouter aux exigences de la main-d'œuvre et. aux avantages qu'on se propose d'en tirer. Les chefs

du syndicat ont questionné un à un tous les industriels syndiqués : ceux-ci sont venus les uns après les autres témoigner des aptitudes diverses de la femme, des conditions auxquelles chacune de ces aptitudes devrait être soumise pour en bien bénéficier.

À part, dit le Creusot, quelques exceptions justifiées par les nécessités de l'heure présente et par la constitu-

tion vigoureuse de certaines femmes, on doit écarter, au-

tant que possible, du domaine des emplois féminins les travaux exigeant une dépense de force musculaire trop grande ou la station debout trop prolongée. Mais partout où ladresse, la dextérité, l’habileté manuelle jouent le principal rêle, le concours de la femme est indiqué. L’expérience même a démontré qu’elle s’assimile parfois mieux que l’homme les travaux comportant de menues cpérations où les mêmes mouvements se reproduisent continuellement. Ajouitons qu'au point de vue assiduité et discipline, la femme se plie plus volontiers aux exigences de la vie industrielle.

Malgré la variété de points de vue plus individuels et les réserves de tel où tel industriel doublé d’un sociologue, la très grande majorité des déposants dans l'enquête du syndicat que je désignais tout à l'heure me semble bien du même avis. Elle est prête à homo-

loguer cette conclusion très suggestive de son vice-

président, M. Godard-Desmarets (1) : » Parmi nos col. lègues, 8 0/0 seulement employaient des femmes dans

(1) Qui, en Gehors des quelques pages du résumé paru dans le Bulletin, à bien voulu me communiquer le détail des réponses qu’il avait reçues.

CR RTE RE Tres" TE HAS ET A Te Ch M Via

ie DE L'EXTENSION DU TRAVAÏL DES FEMMES 179

leurs ateliers avant la guerre; 18 0/0 déclarent ne pou-

voir les employer en raison de la nature de leur tra-

vail; enfin 74 o/o de nos adhérents ont, depuis la

guerre, introduit chez eux le travail féminin. En résumé, à l'heure actuelle, 82 0/0 de nos collègues emploient des femmes dans leurs usines : un tel pourcentage consacre à nos yeux l'introduction, à titre définitif, du travail des femmes à l'usine. » Et, en effet, « tous nos adhérents. ajoute le distingué rapporteur, se déclarent satisfaits de cet emploi ». Un grand nombre même se plaisent à reconnaître à cette main-d'œuvre certaines qualités de précision, d'adresse, de propreté, d'attention soutenue et d’assiduité supérieures à celles que présente la main-d'œuvre masculine. Aussi, l’en-

semble des industries affiliées au seul syndicat des

mécaniciens, en fait-il travailler aujourd'hui 22.000 soit 30 pour 100 de la main-d'œuvre totale occupée, dans 400 usines, aux travaux de la défense nationale. Or,

un grand nombre d’adhérents, m'écrit le Président,

n’ont pas encore donné leurs chiffres.

Une grande eatreprise mécanique de Saint-Denis (l’Aster) n'avait jamais employé de femmes dans ses ateliers. Elle en a maintenant : elle est donc à même d'indiquer les améliorations qu’elle a déjà réclamées et celles qu’elle se propose de réaliser eile-même pour assurer le succès du régime nouveau. A la question : « Êtes-vous satisfaits de l'introduction de cette main-

d'œuvre? », il est répondu : « Excessivement satis-

faits. En plus d’une assiduité plus grande au travail

que les hommes se disant ouvriers, on remarque qu à

production égale le matériel est conduit par les femmes avec beaucoup plus de soin et que les détériorations de machines sont plus rares. Jusqu'ici les ouvrières, lorsqu'elles sont embarrassées, n'hésitent pas à demander ce qu’elles doivent faire, au lieu de prendre,

par amour-propre ou pour toute autre raison, des dé-

cisions intempestives d'où découlent des loups (x). » N'omettons pas une dernière déclaration, mettant en-

core en relief la sincérité, la loyauté de ces réponses.

Parmi les mesures appuyées figure la suivante : « Renonciation, de la part des industriels, aux salaires trop bas qui ne permettent pas à une femme de vivre de son travail. » Mais on sait à quel point, au cours de la guerre, les salaires féminins ont été relevés.

Telles sont les opinions, les prévisions et aussi

les résolutions des principaux industriels. Ce qu'ils.

pensent des aptitudes et des agissements des ouvrières, du parti qu’il est possible d'en tirer dans un monde où jusque-là elles ne pénétraient guère, nous est connu

dès à présent. il ne sera cependant pas superflu de

nous retourner du côté des travailleuses elles-mêmes,

de voir comment elles se comportent pour l'organisa-

tion de cette nouvelle portion de leur avenir et pour la défense de leurs propres intérêts.

ane

Ces intérêts, on ne les avait certainement pas négli-

gés en dehors d'elles. Le fait qu’une quantité si

effroyable de femmes se voyaient privées de leurs ma-

ris, de leurs fils, de leurs frères les a rendues particulièrement intéressantes, en même temps que le concours de leur travail devenait particulièrement nécessaire.

Sous ces deux impulsions réunies, on a organisé de tous les côtés des ouvroirs et des ateliers où elles ne

rendaient pas moins de services qu'on ne leur en ren-

dait à elles-mêmes. Depuis les sœurs de Saint-Vincent-

de-Paul jusqu'à l'Institut de France, en passant par les bureaux de l’Intendance, tout le monde s’y est mis.

‘ (1) En industrie on appelle un « loup » tout essai infrucltueux, toute affaire méritant d’être abandonnée.

| es dames: du monde s’ Y sont nutliplices autant que dans les hôpitaux et ambuïlances. Le rôle des patronages et celui des œuvres n'en a pas été suspendu, Join de là, et il convient, je crois, d'y insister. Il est vivement à

à désirer que ies ouvriers et les ouvrières s'unissent, prennent directement connaissance des conditions de leur industrie, de ce qu’elle leur offre des possibilités et aussi leur oppose d'impossibilités ou tout au moins de difficultés, qu'ils ne se résignent pas à un rôle effacé, qu'ils gèrent eux-mêmes leurs affaires et s'efforcent de réaliser des accords librement dis- cutés, librement conclus. Encore une fois, un syndicat mn ’est pas et ne peut pas être une copie Le patronage : c'est une œuvre d'essence économique et non une an-

nexe de la bienfaisance; mais est-il donc impossible d’allier sans confondre et sans méditer ni empiétement ni suppression? A l'égard des syndicats, l'œuvre en général et particulièrement l'œuvre du patronage est se . d’abord une ïinitiatrice et une conseillère, une con- seillère longtemps utile. C’est aussi je dirai une paci- ficatrice, car c’est l’instigatrice d’un esprit social plus large, plus ouvert, s'adressant à un plus grand nombre de besoins communs, donc préservant mieux l'esprit syndical des abus de cet esprit de classe qui ne doit pas aller jusqu'à la lutte de classe. Heureusement plus d’un symptôme nous prouve que cette union n’a rien de chimérique. La sœur Milcent et sa dévouée collabo- ratrice la sœur Marguerite (qu’elles ne m'en veuillent pas trop de les nommer ainsi) m'apprernent que non seulement les syndicats féminins de la rue de l'Abbaye déjà groupés autour des plus charitables patronages, n'ont pas faibli, mais que le recrutement s’en est déve- loppé, celles qui étaient déjà entrées dans les groupes font de la propagande et amènent sans cesse « des nouvelles ». Cr c'est près de l’œuvre primitive, c'est sous ses auspices avec le bénéfice de son hospitalité,

que ces syndicats se créent et se forment à la gestion de leurs propres affaires. Comment le programme de

cette action serait-il étroitement limité, puisqu'il y est dit : « L'association a pour cbiet d'aider par tous les moyens en son pouvoir à la création et au développement de syndicats professionnels féminins régis par la loi du 21 mars 1884. Ces syndicats devront avoir pour objet de grouper les travailleuses de la même profession dans un esprit d'aide et d'éducation mutuelle, de les unir de façon à tempérer entre elles les inconvénients de la concurrence, de défendre leurs intérêts professionnels et économiques et d'étendre leurs connaissances techniques. » Aïnsi la belle association de la rue de l'Abbaye n'entend pas se borner à favoriser l'union de certaines professions de tout temps féminines. Elle ne se reconnaît pas le droit d’immobiliser la tradition. Elle est prête à encourager à se syndiquer toutes I£s travailleuses que les circonstances, les demandes des employeurs, les exemples des plus hardies auront fait entrer dans une profession nouvelle, renouvelée tout au moins, et où elles croiront avoir intérêt à s'unir sous la forme du syndicat. Le rôle de celles qui les conseillent est ici d'autant plus utile que ce qui importe le plus, c’est d'avoir, non des régiments, mais des élites de syndicalistes et des modèles de syndicats. Comme un homme des plus compétents, M. Em. Lefébure, lécrivait dans le Correspondant du 25 mars 1909, « il n’est pas besoin que toutes les ouvrières soient syndiquées ; il suffit que quelques syndicats suivent avec persévérance les résultats qui intéressent toute la corporation, pour que leur influence grandisse et que leurs décisions s'imposent à tous, ouvriers et patrons (1) ».

(1) M. Lefébure a étudié, par exemple, de très près la question du minimum de salaire pour les femmes. C'est

__ : Ce que même dans les industries où elles pouvaient passer pour tout à fait novices, réussissent à obtenir les ouvrières, un événement récent (il date de juillet 1916) et intéressant à bien des égards, vient nous le prouver. Le 16 de ce dit mois, la Fédération des métaux envoyait aux grands organes de la presse le communiqué suivant :

Une centaine d’ouvrières de la maison de Dion se sont mises en grève. Voici, succinctement résumés, les motifs du conflit :

Jeudi, à quatre heures du soir, on avisait les ouvrières usinant le support élévateur du fusil que les prix des 4o opérations qu'exige l’usinage de ces pièces étaient diminués. La 6° opération, par exemple, payée aux ouvrières conduisant 2 machines 1 fr. 40 le cent, ne le serait plus que o fr. 55 le cent. La 13° opération sur 2 machines, payée 1 fr. 40, serait réduite à o fr. 43 le cent, mais l’ouvrière conduirait 3 machines, et ainsi de suite.

Les ouvrières protestèrent en cessant de travailler immédiatement. Le vendredi matin, quand elles se présentèrent au travail, on leur demanda si elles acceptaient la diminution. Sur leur réponse négative on les obligea à sortir de l'usine.

. Le coutrôleur de la main-d'œuvre fut appelé et prit note des réclamations ouvrières. Il eut une entrevue avec la direction qui maintint ses prétentions, prétextant que les ouvrières avaient mal saisi les modalités d'application du tarif et qu’elles arriveraient à gagner autant qu'avec l’ancien.

Les ouvrières firent alors la proposition suivante : nous acceptons de faire l’expérience du nouveau tarif et de conduire 3 machines, mais nous demandons que la direction nous garantisse un salaire de 6 francs pour 10 heures et demie de travail de jour et 7 francs pour les 11 heures de nuit. Le contrôleur soumit cette proposition à la direc- tion, qui en fit une autre.

La diminution s’opérerait par quinzaine et en appliquant chaque fois le quart de la diminution. Exemple :

de cette action libre des syndicats, non de la loi, qu’il en attend la meilleure solution.

l'opération payée 1 fr. 4o et réduite à o fr. 78 le cent, la -

diminution serait de o fr. 195 par quinzaine. Les ouvrières firent alors éclater aux yeux du contrôleur la mauvaise foi de la direction, car, en admettant que l'expérience

puisse être faite pour les ouvrières ayant 3 machines, les

5, 6, 7, 9, 11, 12, 24, 39, 37° opérations, pour lesquelles l’ouvrière ne conduit que 2 machines, c'était l'acceptation de la diminution se chiffrant par 1 fr. 10 à o fr. 55 le cent.

Les ouvrières décidèrent à l'unanimité, en présence du

contrôleur, de continuer la grève et de se réunir à nouveau le matin avec le Gélégué de la Fédération des métaux.

Quelques jours plus tard, le 11 juillet, nouveau communiqué :

Le désaccord qui s'est produit entre un certain nombre d’ouvrières de l’usine de Dion, à Puteaux, et la direction de cet établissement paraît terminé. Hier avait lieu, en la salle de la Revendication à Puteaux, une réunion protestataire des grévistes et on allait voter un ordre du

jour, lorsque le capitaine Duvernois, contrôleur aux muni-

tions, se'présenta et annonça aux ouvrières que la maison de Dion, après étude de la situation, avait décidé le rétablissement du tarif en vigueur avant le 99 juin, date de l’origine du conflit. Le travail a été repris ce matin (1).

Donc les femmes ouvrières sont en voie de bien apprendre à discuter leurs intérêts. Les directeurs d'œuvres catholiques ne peuvent être indifférents à un tel mouvement et surtout à la facon de le conduire ét de l’orienter. Pour les femmes, aussi bien que pour les hommes, on peut dire que si les travailleurs (prenons

(1) À ce sujet, le directeur du travail dans le plus puissant de nos établissements similaires me dit : « La maison de Dion a bien fait. Toutes les fois qu'on ne peut con-. vaincre son personnel — tout en étant convaincu soimême — que le nouveau tarif proposé lui est avantageux, à lui aussi, mieux vaut s’en tenir à l’ancienne méthode, sans quoi on aurait de l’hésitation et du relâchement dans le travail. »

PP: re RATÉ En

nisations ouvrières d'un esprit chrétien, ils se résigne- ront à entrer dans les autres. Peu de temps avant la guerre, la question était discutée et résolue dans des

sens assez divers. Un écrivain, qui ne peut être que

favorable à la cause des femmes et qui, de plus, colla- bore à des publications catholiques, estime que les

femmes n’ont pas assez d'esprit de solidarité, de dignité professionnelle : il leur souhaite même plus de combativité, tout en désapprouvant qu'on y fasse appel

- contre l'élément masculin. Poussant plus loin, il aime- + rait voir les ouvrières entrer dans les syndicats com- + muns : là, croit-il, l'esprit plus résolument syndicaliste de l'homme leur donnerait le courage qui leur manque. Elles en viendraient alors à réclamer des droits polities et s’habitueraient ainsi de plus en plus à la dis- cussion et à la lutte.

A cet appel d’une publiciste, qui semble surtout : une théoricienne, on aime à opposer celui d'une femme qui connaît les problèmes féminins autrement que par la | lecture, qui a mis vraiment la main à l'œuvre et y a obtenu, à force d'attention et de persévérance, des us résultats positifs (1). N'oublions pas que les syndicats, Va malgré le bruit qu'ils ont fait et celui qu'on à fait autour d'eux, sont encore à l'état d'infime minorité, que la masse des travailleurs « braves gens », raison- nables et pacifiques, est extrêmement loin se avoir sa adhéré comme beaucoup le souhaitaient jusqu'à pré- + sent. Donc ce sont les plus exigeants et les plus audacieux qui donnent le branle. On dira, si l'on veut, que,

(1) Mwe Cécile Poncet, fondatrice et directrice des syn- 3 dicats féminins de l'Isère. Siège social, Voiron, 4, rue Jean-Jacques-Rousseau,

quand le mouvement se sera régularisé et modéré, on devra toujours de la reconnaissance à ceux qui l’auront déclanché, fût-ce avec une ardeur et des ambitions excessives. Soit ! Chez ceux qui, pour atteindre un but, s'y acheminent par petites et insensibles avances, il y a plus de prudence et plus de calcul. Chez ceux qui, dès le commencement de l’action, dépassent le but, il

y à plus d'entraînement et de vaillance. Mettons que

le concours des uns et des autres soit dans la nature des choses et dans celle des hommes. II n’en est pas moins vrai que, pour le moment, les femmes qui entreraient dans les syndicats masculins risqueraient d'y jouer un rôle qui ne doit pas être le leur. Que, par exemple (comme le dit à peu près la dévouée fondatrice des syndicats féminins du sud-est), la femme entre dans des groupes affiliés à la C. G. T., « elle y sera vite ou annihilée ou brisée, à moins qu’elle ne soit vite acquise aux idées exagérées » et que, de la neutralité religieuse, elle ne glisse aussitôt à un socialisme antichrétien. |

Faut-il conclure que les femmes syndiquées doivent être avant tout des personnes comprenant la sagesse comme une attitude de silence et d’yeux baissés ? Non! ce n'est pas de cette sorte que les grands textes de l'Écriture sur la femme forte et sur la Sagesse nous invitent à comprendre le rôle du sexe féminin. L'auteur de la brochure dont je parle veut que les syndiquées s’habituent à raisonner leur travail et à essayer d’en améliorer les conditions, toutes les conditions. Elle s'associe à celles qui demandent en faveur des travailleuses une certaine aide des femmes du monde, sous forme de conseils et de visites, de démarches même comme celles des Ligues des acheteurs ou celles qui ont jadis obtenu des grands magasins des innovations très nécessaires. Il est clair que de telles interventions ne peuvent aboutir que si, au lieu d’être isolées, elles

Page 1