M. CARTON DE WIART
et au commencement du xix*. Non seulement nous n'avons point porté envie à son indépendance aussitôt qu'elle a prouvé qu'elle y tenait, mais nous y avons aidé. De la libération qui l'avait complètement rendue
à elle-même, on a pu dire, suivant l'expression du duc de Broglie, qu’elle a été le dernier bienfait de notre propre monarchie. Depuis lors, loin de donner ombrage à nos voisins du Nord, nous avons toujours entendu veiller, en ce qui dépendait de nous, à leur intégrité et à leur nécessaire indépendance. La solidarité des deux États dans la liberté intacte de l’un comme de l’autre, tel a été notre but, tel il reste. Ce qui s’y ajoute, c’est la vue de toutes les tâches qui nous incombent en commu, en vue de faire que le régime de défense mutuelle et d’aide mutuelle serve les intérêts respectifs et l'heureux avenir des uns comme des autres.
Parler de l'avenir, du sein de nos agitations et de nos épreuves, serait peut-être téméraire si nous n'avions pas un point de départ dont la signification ne laisse de place à aucun doute.
« La Belgique est le pays le plus exposé de la terre. Ainsi parlait le roi Léopold i*. A quel point il au raison, c’est ce qu'on n’a que trop bien vu. À la vérité, on avait paru l'oublier quelquefois. La prospérité du royaume, l'estime profonde qu'il inspirait aux nations voisines, la nécessité où l’on était de reconnaître la valeur de ses expériences et l’ingéniosité pratique de ses solutions, l'art avec lequel son gouvernement, fidèle aux croyances et au programme de sa majorité, savait cependant tenir entre les partis un équilibre utile à tous, le bon accueil fait à plusieurs de ses propositions tendant à une amélioration concertée de certaines institutions de protection et de bienfaisance internationale,
les progrès qu'on s’en promettait pour le plus grand bien de la civilisation générale, tout cela pouvait donner, et donna en effet à la Belgique, quelques üllusions. Elle se crut en passe de devenir comme le rendez-vous, de plus en plus recherché, de plus en plus brillant, de Vins en plus productif aussi, de nations dont le trop-plein s'épanchait sur elle pour s’y transformer en de nouvelles énergies sociales. Un pas de plus, et elle pouvait espérer, elle tout entière, devenir entre les peuples un arbitre aussi écouté que l'avait été personnellement entre les rois de l’Europe le sage fondateur de la dynastie. Les hommes tout à fait compétenis et responsables n'étaient pas sans penser à quelque chose d’analogue aux conseils de la Bible : « Celui qui se lie avec un plus grand que lui se met un fardeau sur les épaules. N’entre point en société avec un plus riche que toi, etc... » Ils jugeaient donc que, dans lesrapports inévitables avec telle grande puissance, il y avait des précautions à prendre; ils obtenaient qu'on en prît, mais dans des proportions qu'il a bien | fallu reconnaître insuffisantes.
A cette vérité de fait, qui doit être notre premier point de départ, s’en ajoute immédiatement une autre qui mérite de nous arrêter comme à une étape néces- saire. Le péril auquel la Belgique devait demeurer exposée avait, suivant les temps. paru venir tour à tour des quatre points cardinaux. Le péril du Nord, la France avait aidé la Belgique à le conjurer en lui faci- -litant la reprise de son indépendance, après la fon- dation qui lui avait été imposée d'un royaume unique des Pays-Bas, sous la suprématie de la Hollande. Du côté de l'Ouest, tout danger d’accaparement militaire était D usdibents à écarter. Ilne manquait pas de raisons pour rejeter ou même reléguer dans le domaine des hypothèses tout péril d’une hégémonie analogue à celle qui avait fait, par exemple, du Portugal une sorte de
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colonie anglaise. Beaucoup craignaient ou affectaient de craindre davantage de la France. Finalement, il apparut avec une clarté aveuglante que le royaume n'était vraiment exposé qu'à l'Est, et là il le fut terriblement. De ce fait non seulement on ne peut plus douter, mais on se l'explique aujourd'hui sans peine par le rapprochement de certaines vériiés concordantes. Si la France se savait menacée, elle n'avait, quant à elle, l’idée de menacer personne. À ses espérances d'agrandissement, à ses rêves d'avenir, l’organisation d’une France nouvelle, de l’autre côté de la Méditerranée, donnait une satisfaction qu’elle estimait pouvoir lui suffire. Sur le continent, sans doute, elle souhaitait ardemment la rentrée de l'Alsace-Lorraine à son foyer familial; mais elle caressait l'illusion de pouvoir un jour ou l’autre la retrouver dans quelque combinaison internationale : ou bien, si elle devait la reconquérir par les armes, ce serait, notons bien ceci, — car c'était l'idée des plus clairvoyants, — ce serait au cours d’une guerre que Îles possesseurs insatiables de Metz et de Strasbourg étaient bien résolus à nous faire prochainement. Or, si nous n’étions plus ni de force ni d’humeur à projeter des conquêtes européennes, nous étions encore d'humeur et de force à nous opposer à celles qu'indubitablement nos principaux rivaux entendaient réaliser à nos dépens. Nous envisagions ainsi comme probable une guerre défensive; quant à la guerre préveñtive, destinée à masquer pendant quelques minutes la guerre d'invasion et d'asservissement quasi universel, on a vu de quel côté elle avait été voulue, préparée et décidée.
À cès deux vérités s’en ajoute une troisième qui les complète et les éclaire l’une et l’autre. La menace à laquelle tout pays moderne est désormais exposé prend deux formes : la forme militaire et la forme économique. Un instant il fut de mode de proclamer qu'elles s’ex-
cluaient. Dire aujourd'hui qu’elles s'appellent nécessai-
rement serait une autre exagération; mais il est trop visible qu’elles peuvent très bien s’allier. En fait, dans la tempête de l'heure présente, elles se sont coalisées et soutenues. Tel est bien l'événement le plus saillant,
la nouveauté la plus redoutable, à tout point de vue, du commencement du xx° siècle.
Dans de précédentes périodes, l'esprit d'hégémonie fut tour à tour empreint, ici de sentiments conservateurs, là de sentiments révolutionnaires. Philippe II voulut imposer de force l'unité catholique ; le rois et empereurs de la Saïinte-Alliance entendirent fortifier à jamais l'autorité de leurs dynasties respectives. La Révolution et le Consulat, l'Empire même avaient entendu émanciper les populations et leur faciliter l'accession à des libertés que la France se flattait d’avoir conquises, et qu'à n’en pas douter, la plupart des nations de l'Europe furent tout d'abord heureuses de recevoir de nous. L'Allemagne et ses sujets, ne craignons pas d'appeler les choses par leurs noms, veulent beaucoup batailler, beaucoup conquérir, pour pouvoir gagner beaucoup d'argent et beaucoup prolonger cette satisfaction orgueilleuse et grossière du mâle qui ne permet pas à la femelle de résister ou de se cabrer quand il n'a pas réussi à la séduire et à lui faire accepter son ascendant. Or, pour l'Allemand du Nord, il n’y a qu'un peuple mâle, c'est Le sien; les autres sont de l'espèce à domestiquer et à contraindre à l'obéissance. « Le Bavarois, disait Bismarck, tient le milieu entre J’Autrichien et l’homme. » Bien entendu, l'homme, c'était pour lui le Prussien. Il est aisé de voir à quelle dite il devait reléguer ceux qui ne parlent même pas la langue germanique. Bref, il à fallu comprendre que l'Allemagne entendait mener de front toutes les conquêtes et qu’elle les préparait l’une par l’autre avec ce mélange bien connu de galanterie lourde, d'astuce
menteuse, de cynisme violent, où se corrompt tout ce qu'elle a de qualités sérieuses.
Quatrième vérité, destinée à achever d'éclairer nos
voies pour l'avenir. Si la Belgique et la France nont ,
pas su mieux conjurer l'immense péril, si elles lui ont permis de bétonner d'avance, à loisir, sur le sol de Namur et de Maubeuge, des chemins destinés à faire passer ses canons de siège, c'est que la diversité des
partis politiques et les luttes qui s’ensuivent ont fait
trop souvent oublier ou trop légèrement traiter les questions de politique extérieure. Sur les entraves ainsi apportées à la préparation et à l'organisation de la défense, il n’y a malheureusement plus rien à dire. Mais ceci enfin nous amène à une dernière observation : si les deux pays ne se sont pas toujours bien
vus tels qu'ils sont, c'est-à-dire faits pour lentente
contre ùn même péril, c'est que chacune des deux .
nations ne voyait et ne juzeait l’autre qu'en raison des ressemblances qu'elle y apercevait avec tel ou tel de ses propres partis, qu’elle aimait ou qu'elle n’aimait pas. Parlez à un catholique belge, il estimera qu'il y a chez nous trop de « libéraux » ; à un libéral ou à un socia- liste.…, il vous dira qu'il y a chez nous trop de cléricaux: ceux mêmes qui veulent nous en excuser le proclament. Si l'on en doute, qu'on se reporte à un discours prononcé, en février 1911, par M. Vandervelde : « Ceux qui disent tant de mal de la France, s’écrie-t-il, sont ceux qui ne la connaissent que par le Sacré-Cœur de Montmartre, les boulevards, le Moulin-Rouge et les bureaux de rédaction des journaux nationalistes », etc. Le va-etvient d'un grand nombre d'émigrés divers a contribué d'ailleurs à muitiplier contre nous ces préventions contradictoires qui faisaient que le Flamand voyait dans le Français l'ami du Wallon et aimait mieux satisfaire son antipathie (c'était bien naturel) en vilipendant esprit français en France même plutôt que chez sa