‹ L'avenir francaisChapitre 5 sur 27 · ST LATE NT · texte numérisé non relu

ST LATE NT

L'AVENIR DE La COOPÉRATION FRANCO- -BELGE AT

4 la élique wallonne. Les he de Bruxelles, Namur, Bruges, Tournai et les petites localités des frontières ont vu successivement se fixer près d'elles des exilés comme Victor Hugo, comme Rochefort, comme maint proscrit du Deux Décembre, puis des religieux exilés par la politique combiste. À propos de - ces derniers, j'entendais bien un ministre me dire que __ leur venue et leur séjour avaient fait tomber dans son parti plus d’un préjugé : mais le parti adverse ne faisait alors que déplacer sa petite base de défiance ou d’anti- pathie s'il ne pouvait renoncer à en cultiver une. Le moment est enfin venu, — chèrement acheté, — où en face de la Belgique unie l’on devait voir aussi la France tout entière unie, la France tout court, puis les deux nations se concertant au fond des tranchées et sur les bords de l'Yser.

Le terrain est ainsi mieux préparé, mieux aplani: on peut y prendre, de part et d'autre, une vue plus juste

, destinés.

Sont-ils destinés l'un et l’autre à quelque agrandissement territorial? Les gens prudents estiment que c’est Jà une question à ajourner. « Attendons, disent-ils, de voir quelle sera l'étendue de notre succès, quelle sera l'étendue des désastres que nous aurons à faire réparer par ceux qui en ont été les auteurs injustes; attendons de voir quelle sera la nature et la solidité des gages qui nous seront offerts en vue d'une paix durable. D'ici là, il est plus urgent de préparer la victoire et de l'as- surer que d’en supputer de loin les bénéfices futurs. » ien de plus judicieux. Ne négligeons pourtant pas de dire ici que cette question — an jour où elle se po-

nature à troubler ne Belges et one l'union dé-

de la coopération à laquelle les deux pays se sentent

sera — ne présentera certainement rien qui soit de

sirée. Depuis le commencement de la guerre, les Français, — c'est là un fait aisé à vérifier — s'occupent beaucoup plus de distribuer des territoires aux Italiens, aux Serbes, aux Grecs, aux Roumains, aux Polonais, aux Danois... qu’à en réclamer pour eux. L’Alsace-Lorraine avec une frontière rectifiée pour être mieux défendue, là se bornent à peu près partout nos ambitions de conquête continentale.

Quel est, dans cet ordre d'idées, l’état d'esprit des Belges”? Je m'en suis enquis près d'un certain nombre de nos réfugiés devant faire autorité, et je les ai trouvés partagés en deux groupes. Un groupe jeune veut une grande Belgique : il promet de s’assimiler promptement toute la rive gauche du Rhin au nord de la Moselle et nous invite à prendre pour nous toute la partie de cette rive qui est au sud de la dite Moselle. Ils voient là non seulement une réparation légitime du crime germanique et une juste récompense de leur vaillance : ils y voient aussi le rétablissement nécessaire de leur sécurité économique. Par exemple, il était depuis longtemps question du canal de Crefeld à Anvers. Les Allemands se voyaient sur le point d’en tenir, pour mieux dire, ils en tenaient déjà les deux bouts. Le péril, me dit-on, ne peut être écarté que si, ces deux bouts, c’est la Belgique qui les occupe : autrement la voie est ouverte, elle est accaparée par l'invasion économique qui, en Allemaone, s'entend si bien à préparer l’autre.

Certes, le raisonnement est spécieux, mais il ne me paraît pas avoir convaincu tous les Belges. Il en est — etce ne sont pas les premiers venus — qui me disent résolument : les campagnes de la Sarre, de la moyenne et basse Moselle, de la Kyll peuvent être malléables, elles peuvent être aptes à accepter docilement une empreinte que d’ailleurs elles ont déjà sentie dans le passé; mais les grandes villes rhénanes et leur hinterland économique sont bien trop germanisés, à l'ouest aussi bien

qu'à l’est; nous n'irons pas nous mettre en un pareil « guépier ». Ccux qui me parlent ainsi se contentent de considérer comme leur revenant de droit l'intégralité du Luxembourg : ils le réclameront, s'ils le peuvent, au nom de leur commune nationalité arbitrairement et arti-

ficiellement divisée, au nom de la situation créée par

l'espèce d’abdication de la souveraine. Or, à cette revendication, la France ne fera pas grosse résistance, si même elle en fait une. Qu'elle soit sûre de voir Liége,

Namur, reconstruits de manière à être plus efficacement défendus, que la forteresse belge du Luxembourg

puisse devenir comme un avant-poste protecteur de nos

anciens trois évêchés, l'immense majorité de la France s'en accommodera parfaitement. Quoi qu'il arrive en dernier lieu, on peut dire qu'il n’y aura entre les deux nations aucune compétition territoriale et qu'elles pourront, de leurs frontières réparées, se tendre la main plus amicalement que jamais.

Les Belges n’auront de même à décider qu'entre eux,

et sans redouter de notre part aucun regard inquiet ou

soupçonneux, la question parfois brûlante des Flamingants, des Wallons, de leurs parlers respectifs et des conflits qui peuvent s’ensuivre. Nous ne dirons certai-

nement pas qu'elle ne nous intéresse point, mais nous dirons très sincèrement qu'elle n’a pas de quoi nous émouvoir.

S'il s’agit de ces précédents historiques que l’Allemagne recherche partout avec cette partialité rageuse que chacun connaît, nous nous en rapportons pleinement aux érudits de la Belgique même (x). S'ils nous

(1) Voir le livre de M. Wilmotte, la Culture française en Belgique, Paris, 1912.

apprennent qu'au moyen âge le Flamand et le Français voisinaient et en quelque sorte cousinaient en Brabant

même, que la littérature française était prédominante

dans les Pays-Bas dès la fin du xrm° siècle, s'ils prennent la peine de nous expliquer, d'autre part, « la quantité formidable de mots » que le Flamand emprunta successivement au Français, nous accueillons ces témoignages avec une satisfaction et une fierté que nous ne songeons nullement à déguiser. Nons nous meltons pleinement d'accord, je pense, avec nos alliés en invoquant ensemble ces lignes de M. Wilmoite (professeur

à l'Université de Liége et chargé de cours à l'Univer-

sité de Paris). Après avoir noté l'introduction äu français en Flandre comme en Wallonie et l'habitude qu'on y prit de très bonne heure de rédiger les actes en français, il ajoute (1) : « Tout cela sans violence et par la force même des choses. Les comtes ne défendirent jamais l'usage du flamand, mais, le plus souvent, le français arrangeait mieux les parties. » Que ce soit là

à jamais le symbole ou la représentation de la politique

destinée à nous unir!

Encore une fois, nous sommes ici sincèrement désintéressés : ces souvenirs si honorables pour nous ont de quoi nous rassurer. Il en serait peut-être autrement si c'était la partie flamande de la Belgique qui fût limitrophe de l'Allemagne. Alors la communauté — ne füt-

ce que par à peu près — de la langue amènerait des

relations, des mariages mixtes, des parentés, comme il y en a tant dans les cantons suisses voisins du grand-duché de Bade et du Wurtemberg : nous verrion une fois de plus combien, dans ‘des milieux ainsi mélangés, il est difficile de faire connaître et accepter la vérité. Mais, heureusement pour nous, les Flandres

(1) Ouvr. cité, p. 15.

F5 Et

elges sont enclavées entre les Flandres françaises et ce pays wallon qui parle français. C’est avec Lille, Armentières, Roubaix, Tourcoing qu'elles ont des rapports quotidiens et familiers. Les érudits nous disent que la langue flamande est une langue morte. En:seraitil autrement que nous ne prendrions aucun ombrage de la renaissance d'un particularisme flamand. Notre pays s’acheminera très probablement vers un régionalisme aussi peu dangereux pour son unité qu'il promet d'être avantageux pour le rajeunissement de notre vie politique. Nous n'aurons donc pas plus à redouter la renaissance, par contre-coup, d’une littérature flamande z, que nous ne craindrons de voir le peuple alsacien per- sévérer dans l'usage d'un dialecte allemand, et que nous n'avons craint l'épanouissement d'une littérature provençale.

7 Uniel.état d'esprit laisse aux deux pays pleine liberté de s'entendre diplomatiquement en langue française pour des coopérations variées. Les progrès de l’internationalisme étaient inévitables. Tels qu'ils ont été pratiqués de notre côté, avec un excès de confiance très mal récompensé, très chèrement payé même, force nous est bien de les restreindre et de ne Sie considérer comme des institutions civilisa- trices ce qui n'était que nids à espionnages et postes d’avant-guerre. Qui oserait, par exemple, proposer encore, comme on le fit au printemps de 1914, en un certain congrès de Monaco, l'établissement d'une police internationale, avec des services d’anthropo- métrie internationale, avec des cabinets d'instruction internationale, des parquets internationaux ? Et parmi à les gens avertis, qui ne regrettera profondément les facilités données ou livrées à l'établissement des lignes télégraphiques germaniques soudées aux nôtres et permettant de faire atterrir à Brest un câble, propriété de l'Allemagne! 11 y a eu là toute une série

Lee

d'erreurs sur lesquelles il y en aurait bien long à dire (1). |

Les nations habituées à tant d'échanges et à tant de relations ne peuvent pourtant pas se claquemurer derrière des tranchées de Chine, essayer de se suffire à elles-mêmes, abandonner complètement tout ce qui s’essayait pour l'assistance aux émigrés, pour la protection des travailleurs en général, etc. Alors, où est la solution, sinon dans la substitution graduelle d'un internationalisme restreint à l'internationalisme sans précautions et sans limites? Tout le monde pense, en effet, qu'il y aura lieu à un resserrement privilégié des relations utiles entre les États alliés qui sortiront à peine de se donner mutuellement tant de preuves de solidarité et de loyauté. Les grands établissements scientifiques et littéraires de France ont tenu à honneur de s'ouvrir devant les professeurs de Liège et de Louvain, de même que le gouvernement belge avait obtenu sans. peine l’admission de ses étudiants nationaux à l'École française d'Extrême-Orient. Nous n'avons les uns et les autres qu'à gagner à de pareils échanges. Il y a quelques années, un haut personnage de Bruxelles résumait devant moi son opinion sur le fort et le faible de notre pays et il me disait : « Vous avez chez vous une élite incomparable, nous sommes surpris qu'elle n'ait pas sur la masse de vos populations une influence mieux acceptée et qu'avec des historiens, des sociologues, des économistes tels que les vôtres, vous laissiez tant faire à vos politiciens d'arrondissement et au personnel de vos bureaux. » L’explication de ce contraste: demanderait plus d’une discussion sur le terrain de la

(1) Tout le monde a intérêt à la connaître par la publication d’un livre, singulièrement instructif, intitulé : Les Câbles sous-marins allemands, par M. Lesage, et qui avait un peu tardé à être mis en librairie.

politique. Allons plutôt sur celui des intérêts réels et concrets, des intérêts de tous et de chacun, des intérêts

véritablement nationaux. Tant que ces intérêts s’inspi-

rent de la science acquise et démontrée plus que de la

. politique d'intrigue et de faveur, que leur faut-il? Plus

de largeur d'esprit, plus de hardiesse, plus d’indépendance; maïs ceci exige à son tour une habitude mieux assise de regarder hors de chez soi là où il faut le faire, de se concerter en connaissance de cause avec des groupes suffisamment éprouvés, de compter enfin sur soi-même et sur les libres accords bien plus que sur

l’action arbitraire et intéressée d'un gouvernement de

parti. Arrivons alors à la coopération économique des

deux États les plus rapprochés et les mieux préparés,

DJ

ce semble, à s'entendre.

On ne peut s'intéresser à l'avenir des transactions commerciales entre deux pays qu’en cherchant d’abord et ce qu'elles ont été et ce qu'elles étaient en dernier lieu.

Il est devenu banal de répéter que les affaires faites par les Français au delà de leurs frontières diminuent et que de plus en plus l'Allemagne nous envahit de ses produits. Il ne faut rien exagérer. Prenons la suite des rapports de nos consuls. Il nous disent : « L’ensemble du commerce de la France avec la Belgique a encore en 1904 le premier rang, qu'il a toujours occupé: mais notre avance sur le commerce avec l'Allemagne n'a été que de 12 millions au lieu de 63 en 1903. »

De son côté, la Belgique (car l'extension de son propre pouvoir d'achat et d'échange nous intéresse à plus d’un titre), la Belgique voit s’accomplir en elle, en 1905, un accroissement considérable du commerce, de l’industrie, de la finance, mais du commerce sur-

tout. Son commerce général augmente de plus d’un

milliard, son commerce spécial (1) de 500 millions et l'on calcule que, dans cette même année, sa fortune

mobilière s’est accrue d’un milliard. Ce mouvement ne s'arrête pas. Le commerce général du royaume augmente encore — en 1906, d'un milliard et demi —

‘en 1907 de 526 millions. Quelles sont en cela les Es

respectives de la France et de l'Allemagne? Pour le

commerce général, la France avait perdu le premier rang en 1905; elle le reprend en 1906 « avec plus d'éclat

que jamais », dit le rapport officiel de notre consulat. Mais c’est surtout par les ventes à la Belgique même

et pour elle que nous continuons à tenir le premier

rang et même à progresser : c'est surtout dans les achats à lui faire que l'Allemagne développe son action. Devant ce double fait, un optimiste dira : « C'est un signe que l'Allemagne ne trouve pas chez elle, autant que nous, tout ce qui lui est nécessaire, » et il reprendra les vieux arguments de la balance du commerce. Un économiste plus moderne dira qu'il faut admettre que le pouvoir d'achat de la puissance en question à augmenté; il ajoutera qu'après s'être munie

à l'étranger d'une quantité croissante de produits destinés à développer sa vie sociale, d'une quantité crois-

sante de matières premières à transformer et à réexporter, après avoir fait des sacrifices pour gagner la

ciduele internationale.., l'Allemagne réussit de plus

en plus à nous nn Hlettes sur des marchés anciens ou nouveaux. En résumé, tout nous invitait déjà à avoir dans notre avenir économique une confiance justifiée, mais éveillée et obligée d'y regarder de très près.

(1) Le commerce spécial comprend, comme on sait l'importation des marchandises destinées à être consom= mées dans le pays et l'exportation des marchandises d’origine nationale ou nationalisées.

L'année 1908 est marquée, en Belgique, par une crise grave dont les symptômes principaux sont : le resser- rement de l'argent, l'élévation du taux de l'escompte, La diminution et même la suppression du dividende près de bon nombre de sociétés métallurgiques. Parmi les États limitrophes, quel est celui qui soufre le plus de la répercussion de ce malaise? On ne peut être surpris que ce soit le nôtre.

En 1908 et encore en 1909, l'importation de l’Union douanière allemande (qui comprend, avec l'Empire, le grand-duché du Luxembourg) dépasse en Belgique l'importation française. Si on défalque le Luxembourg, des chiffres équivalents se retrouvent, il est vrai, de

part et d'autre en 1909, à un million près. Dans les années suivantes, la même allure paraît avoir persisté.

Ce ne sont pas seulement les totaux qui sont ici à étudier : ce sont aussi les diverses catégories de produits préférés par l'offre ou la demande faites à chacun des deux États par l’État voisin. Que la France vende surtout à la Belgique des vins, c'était prévu. On ne s'étonnera pas davantage qu'elle lui vende beaucoup plus d'objets d'art et de produits typographiques,

beaucoup plus de lingeries et de confections, d'effets d'habillement, beaucoup plus de machines où objets divers de luxe et, d'autre part, beaucoup plus de laines qu’elle ne lui en achète. Il n’était pas moins dans la nature des choses que la France fût en Belgique acheteuse de plus de 100 millions de houille et de coke. Nous devons trouver également notre avan-

tage à importer de chez elle du beurre et des œufs, des

matériaux divers, des métaux, des engrais chimiques, des déchets de laïne, des pelleteries brutes ou prépa- __ rées en échange des conserves alimentaires où les étrangers nous trouvent une supériorité évidente de saine et fine préparation. Il était moins attendu de voir beaucoup d'irrégularité, beaucoup de hauts et de bas

PET RETRUE

dans la fabrication et surtout dans le trafic de notre matériel de chemins de fer, où l'on voit nos achats en

Belgique passer subitement de 2 miilions à 18 ou. inversement (1). Il était moins attendu de voir faiblir sur notre marché, depuis quelques années, l’exportation de nos tissus, celle de nos fers ouvrés; plus regrettable encore de constater qu'après avoir pris sur

l'Allemagne une avance accélérée en matière de drogues

et de produits chimiques, de teintures et de couleurs,

* nous l'ayons laissée nous distancer à son tour aussi.

prodigieusement qu'elle l'a fait dans la pratique et dans la vente des produits chimiques en général, et en particulier des matières colorantes.

Tout compensé, notre industrie soutient très honorablement la concurrence germanique, malgré les énormes efforts de cette dernière. On ne peut en dire

autant de notre commerce. Or, s’il est des pays qui,

par la nature de leur sol, ne peuvent guère être que commerçants, il en est qui ont des moyens d'être à la fois commerçants et industriels, et pour ceux-là chacun de ces deux modes d'action profite beaucoup aux progrès de l'autre : l'industrie trouvant dans le commerce un moyen, non seulement de gagner directement de l'argent, mais un moyen de propager son influence et de préparer graduellement la voie aux industries nationales en retard. À ce point de vue, la Belgique est, en quelque sorte, une riche proie pour les nations voisines. Son régime douanier fait d'elle comme un immense emporium, un port franc où les produits,

(1) Les hommes publics en accusent les hauts prix demandés par le syndicat des usines. Les hommes spéciaux répondent que ces hauts prix leur sont imposés par une foule de mesures législatives et encore plus par les imprévoyances ou les lenteurs des administrations officielles dont les ministres les contraignent à attendre et à subir le bon vouloir.

et ss EE LR x fa cui fes 7 : Le Ne PRE mes ? je A Ru De

FA

surtout en cas de surproduction étrangère, affluent pour y constituer des frets de sortie. Il faut convenir que la Belgique s’y prêtait avec une complaisance que ses plus éminents compatriotes eux-mêmes ont jugée parfois excessive. En se relâchant de ses propres efforts? Non. Écoutons ce que nous dit M. Wilmotte en 1912 : » Les marchés d'outre-Rhin, dit-il, alimentent les bazars, les grands magasins et jusqu'aux plus bumbles échoppes de Flandres et de Wallonie. Est-ce la faute de l’inertie belge? Nullement : le fabricant indigène n'a jamais déployé autant de vaillance. Mais comment lutter contre une industrie et un commerce entés sur une grande nation, largement protégée, forte du système des primes d'exportation et qui peut écou- ler à perte sur les rives de la Meuse et de l'Escaut ce qu’elle vend plus cher à l’intérieur? » Plus d’un député de Bruxelles, entre autres M. Renkin, le distingué mivo nistre des colonies, avaient maintes fois dénoncé le péril. Ils avaient montré les moyens de pénétration qu'on laissait s'organiser dans les tarifs allemands sans une réciprocité suffisante (il s'en fallait de beaucoup) pour la Belgique.

__ Aussi est-ce dans le transit que le conumerce de l'AÏ- lemagne a pris la plus grande avance sur le nôtre. En six ans, le transit franco-belge avait monté de 562 millions (en chiffres ronds) à 661. Le transit germanobelge avait, dans ce même laps de temps, monté __ de 652 millions à 080. Il est bien vrai que c'est le transit à destination de France qui reste à peu près ne stationnaire, tandis que le transit en provenance de France s’est accru. Il est vrai encore que c'est surtout l'Ailemagne qui vend à bas prix ses excédents. Il n'en était pas moins inquiétant de voir l'offre de ces bas prix et la volonté d'exporter coûte que coûte préparer cetie invasion économique au cours de laquelle nos voisins de l'Est ont si savamment médité

l'autre en vue de les mener finalement de front toutes les deux.

On a souvent dit, non sans motif, que si la Belgique ménageait alors les intérêts commerciaux allemands, c'était en raison d'Anvers et de la rivalité entre son port et celui de Rotterdam. Certes, les avantages de toute nature que la prospérité d’un grand port et d’une grande ville où affluent les gens, les produits, les capitaux crèvent les yeux; mais il faut voir à quel prix on les paiera dans un avenir peut-être rapproché.

Les étapes de l'invasion commerciale d'Anvers par les Allemands sont faciles à établir. En 1905, un travail spécial, plusieurs fois cité, du reste, avait paru dans le Phare de la Loire. D’après les renseignements les plus sûrs, les Allemands établis à Anvers se décomptaient ainsi : dans les négociants en laine, = sur 48; dans les commerçants en cuirs, 15 sur 37; dans les fabricants ou marchands de produits chimiques, 20 sur 42; dans les importateurs de caoutchouc, 5 sur 13: dans les assureurs, 33 sur 80; sans parler de la proportion formidable de l'élément germanique dans les Compagnies de remorquage, d'affrètement d’émigration. |

En x911, M. Henry Carton de Wiart, parlant à l'École commerciale et consulaire de Mons, disait (1) : «El faut nous soustraire à la longue et inquiétante tutelle des maisons d'exportation étrangère (lisez allemandes) qui sont à peu près les seules placières de nos produits manufacturiers. » Il réclamait donc la création de bons organes belges d'exportation, soutenus par des banques belges (2), l’organisation d’une marine marchande

(x) Voir son livre : Le Bon Combat.

(2) Il m'est affirmé, en haut lieu, que la grande-banque

nationale aidée par la rénovation du personnel diplo-

matique, etc. | En 1913, un ingénieur, M. de Rautlin de là Roy (1) reprenait ces calculs et il aboutissait à cette conclusion

que, si on faisait abstraction des naturalisations récentes

(lesquelles ne sont, à la faveur de la législation allemande, que des fictions commodes et trompeuses), il

n'y a pas moins de 30.000 Allemands sur les 300.000 ha-

bitants de la ville d'Anvers.

La troisième étape, on la connaît : c’est l'armée allemande campée en cette même ville d'Anvers où elle avait préparé son entrée tout à loisir, comme elle l'avait fait à Liége, à Namur, à Maubeuge; c'est l'Allemagne entière se flattant d'établir définitivement le complément de Brême et de Hambourg dans Ie grand port des bouches de l'Escaut, plus rapproché que ces deuxlà des usines Krupp, entraînant sur ses lignes de navigation, non seulement toute l'exportation de la Belgique et celle des provinces rhénanes, mais celle du bassin de Briev, celle de l’Alsace-Lorraine, celle de la Suisse du Nord. On comprend alors l'acharnement de l'empire sur la Belgique : il s’agit pour lui d’accaparer une place économique de premier ordre ou d'être expulsé de cette place et de ses dépendances en y perdant les avantages de tout ordre acquis au prix de mille sacrifices, de mille abus de confiance et de millé crimes.

On dit ici : pourquoi la France (qui eût appelé à coup sûr moins de défiance et de réserves) n’a-t-elle pas mieux lutté? Ce pourquoi, il importe de le connaître et de l'expliquer, car c’est par là seulement qu’on pourra bien mesurer la tâche qui va appeler demain

internalionale de Bruxelles n'avait guère dans son conseil d'administration que des Allemands.

(1) Les Allemands au port d'Anvers. Paris, 1913. Larose et Tenin.

les efforts concertés des deux pays. Il est certain que, devant les pavillons anglais et allemand le pavillon français fait maigre figure. En 1908, le premier enregis-

trait un tonnage de 5.325.000 tonnes; le second venait

ensuite avec 3.134.989 et le troisième n'arrivait qu’à 822.593. Livrés comme nous l'étions par le traité de Francfort et aussi par les traités de commerce arrachés par l’Ailemagne à la Russie lors des terribles épreuves de la guerre russo-japonaise (1), nous ne pouvions, me dit-on, nous développer à Anvers que timidement : nos rivaux nous menaçÇaient immédiatement de représailles que nous n'étions pas bien en état de braver, c'est-àdire d’arrêts destinés à nous enlever du trafic dans nos propres ports. Nos nationaux nous défendaient-ils ?

Assez peu, et cela pour deux raisons : d’abord la poli-

tique électorale ayant disséminé ses efforts au lieu de les concentrer sur quelques points d'importance majeure, beaucoup de chambres de commerce, alléchées par l'appât des subventions et des travaux à faire exéeuter chez elles, ont contracté des emprunts dont il leur faut assurer l'amortissement, et elles ne regardent

qu'au profit local, qu’il vienne ou non d’une compagnie étrangère. Les commissionnaires, dont nos exporta-.

teurs ne se mettent pas beaucoup à même de se passer, ne voient, eux non plus, qu'une chose, les produits, à écouler, quel que soit le pays d'où ils arrivent, quel que soit le trajet par où ils passent, quels que soient les marchés où ils doivent aboutir. Les maisons françaises ont bien essayé de lutter plus avantageusement à Anvers même : ciles y ont organisé un syndicat groupant les Européens autres que les Anglais et les Allemands, c'est-à-dire les Français, les Hollandais, les Espagaols, les Italiens. Devant le syndicat anglais et

(1) De toute façon, heureusement, ce iraité n’est pas loin de son terme,

devant le syndicat allemand, celui-là était petit garçon et on le traitait avec désinvolture. Il faut ajouter — et ceci est de grande importance — ‘que ce qui importe le plus à tout commerçant exportateur, ce n'est pas seulement d'avoir une ligne ou deux de sa nationalité,

c’est d'en avoir qui partent fréquemment et régulièreà ment. C'est là un besoin qui se fait souvent sentir vivement pour les industries de luxe comme le sont la plu-

part des nôtres.

Mais tout cela, loin de suffire à tout expliquer, demande un supplément d'explication, et le voici. L'AI lemagne gagne sur les émigrants germaniques, polo-

pais, ruthènes, autrichiens, roumains... un argent tel

qu’elle peut procéder ensuite à ces abaissements de tarifs par lesquels on a raison de ses rivaux. Grâce aux

conventions qu’elle a obtenues ou imposées, et dont

elle joue merveilleusement, l'Allemagne a réussi à se constituer un monopole d'émigration orientale des plus

fructueux. Regardez sur la carte la petite ville de Mys- lowitz, au nord-ouest de Cracovie, à une égale et très

courte distance des frontières de Pologne, d'Autriche

et de Russie et sur un territoire couvert du plus riche plexus de chemins de fer qui soit. Là s’est installée, . comme une araignée au centre de sa toile, une agence hambourgeoiïise dont la mission est de dépister, de sur-

veiller, d'entreprendre tout homme en disposition ou en passe d’émigrer. Tout est combiné pour que chacun de ces voyageurs soit contraint de prendre à la fois un ticket de chemin de fer allemand et un ticket de paquebot allemand à destination de l’une des deux Amériques. Si l'émigrant essaie de s'arracher au monopole et de choisir sa route de départ, on trouve vingt moyens divers de venir à bout de lui en lui démontrant qu'il est provisoirement un indésirable. On arguë de l'irrégularité de ses papiers, du prétendu retard d’un paquebot, du manque de place. On fait jouer, suivant les cas, la

police, la diplomatie, lhygiène, la morale, jusqu’à ce que, vaincu et découragé par cette multiplicité d'obstacles, l’émigrant, qui dépense là ses économies en pure perte, se résigne à la combinaison exigée de lui. Un Anglais, appartenant à la Compagnie Cunard, a tenu à se rendre compte de ces manœuvres personnellement et de visu. Il alla se présenter à ses frais et, en costume d'émigrant, réclamer la liberté de son itinéraire. A la vérité, il finit par gagner cette espèce de pari, mais.à quel prix! Après avoir été repoussé quatorze fois et avoir naturellement dépensé à ce jeu ce qu’un émigrant véritable n’eût pu risquer à beaucoup près. C’est de la sorte que la flotte allemande a pu, en 1910, transporter 275.000 émigrants. On concoit dès lors dans quelles conditions favorables pour elles les Compagnies de Brême et de Hambourg se présentent sur les routes de l'Océan et dans les ports internationaux. Partant avec d'énormes bénéfices assurés d'avance, elles offrent, s'il le faut, des réductions de tarifs dont elles usent pour primer leurs concurrents. Elles arrivent de plus avec ce prestige qui empêche les douanes d’être trop clairvoyantes. De là, une extension de la fraude dont les intéressés D tous les jante le cynisme et la déloyauté. | En effet, les Allemands ont surtout un grand art à dénaturer les papiers qui doivent les faire bénéficier des admissions temporaires et des réexportations. Ils ne sont assurément pas seuls au monde à jouer ce jeu; mais les succès mêmes de leur transit (dont on vient de voir les causes principales) leur permettent de le faire avec plus de supériorité, comme avec des bénéfices plus considérables. Payer d'abord pour 5, 4 unités et s’en faire soi-disant rembourser une vingtaine ou davantage, grâce à quelques graitages et à l'addition d'un ou deux zéros, est un art où ils sont passés maïitres. Un négociant allemand en vins de Bordeaux veut

faire du commerce en Belgique. Il s’installe en Hollande, près de la frontière belge et il fait d'abord venir,

par exemple, dix tonneaux de bon vin de Bordeaux.

En Hollande, il les offre au prix coûtant (ses frais compris). Puis il fabrique dix tonneaux d’un mélange de vin quelconque avec des drogues, des bouquets chimiques et, en présentant ensuite à la douane le certificat qu'il a obtenu précédemment pour les dix tonneaux authentiques, il obtient de ce chef, avant toute autre vente, un bénéfice de go francs par tonneau. Enfin, il place en Belgique sa marchandise frelatée, à laquelle il affirme que beaucoup de clients trouvent: plus de goût et plus de montant : il est juste qu'ils la paient en conséquence !

De tous ces tributs — sans compter ceux que l'Allemagne victorieuse se flattait d'y ajouter encore — les alliés ont l'espoir ferme et justifié de pouvoir enfin se

libérer. Qui prendra les places vides? Il ne faut pas se

dissimuler que, sous des noms et des titres falsifiés, un certain nombre des industriels et des commerçants évincés reviendront des pays rhénans, de la Saxe et d’ailleurs. Ils n’en auront pas moins subi, par la perte de leurs colonies, par l’immobilisation de leur flotte de guerre, par l'impossibilité où ils seront de nous imposer de nouveaux traités de Francfort ou autres, uné défaite qui aura beaucoup éclaïrei leurs rangs. Le ressentiment, qu'ils ne cessent d'entretenir avec fureur par l'acharnement qu'ils mettent à opprimer leur victime complétera l'œuvre d'assainissement. Les Belges sérontils alors en mesure de suffire par eux-mêmes à tout ce

que l'affiux des marchandises nées de leur propre indus-

trie ou venues d'ailleurs exigera toujours de moyens de transport, de moyens de crédit et de toutes sortes de moyens accessoires : représentation, courtages, assurances ? Evidemment non. Cela, nous pouvons le dire sans diminuer en rien la valeur de nos alliés, puisque

L'AVENIR FRANÇAIS aie

la difficulté doit venir pour eux de l'intensité même de leur activité économique qui dépasse ce que leur nombre leur permet normalement : sans nul doute il leur faut des collaborateurs nouveaux (1). Le royaume va trouver en face de lui ceux que tiendront à honneur de lui offrir ses deux principaux alliés. De ces deux alliés, PAngleterre et nous, il n'y a pas à chercher longtemps pour savoir quel sera le plus empressé et surtout le plus prêt à profiter de la situation. Sans manquer à aucune espèce de convenance, sans méconnaître aucun des services rendus, ne peut-on dire que la Belgique, pas plus qu’un autre pays, ne doit désirer voir s'établir chez elle un monopole? Les Anglais, de leur côté, sont trop bons économistes pour ignorer que tout monopole est un danger, même pour celui qui. l'exerce. Par conséquent, l'intérêt des trois alliés est. que l'émulation de l’un comme celle de l'autre sache se É. ménager côte à côte un terrain également hospitalier :

R et également à l'abri de surprises comme celles 1e |

médita et infligea le voisin de l'Est.

“ANA À ce sujet, des économistes belges très érudits, très : au courant des affaires, cherchent à faire à notre pays des ouvertures ou des suggestions assurément fort honorables. « Nous allons, me dit l’un d'eux, avoir à reconstituer nos villes et nos villages, nos usines et

(1) Dans le beau volume belge: Vingi-cinq années de

gouvernement (Bruxelles, 1910) on lisait : « Quant à l’industrie et au commerce, leur production conserve encore un caractère local; toute l’exportaiion est faite sous pavillon étranger et par l'intermédiaire commercial et finan:cier des maisons étrangères. Les tentatives de création d’une marine marchande et d'organisation financière et commerciale hors frontières n’ont pas réussi jusqu'ici. La productivité nationale s’est tournée tout entière vers l'intérieur du pays, se contentant de fournir au port l’immense fret de sortie assuré aux navires déchargés. »

(pages 70-71)

otre sol même. Quelle que soit l'étendue de la défaite finale des Allemands, quelle que soit l'indemnité que nous aurons le droit d'exiger d'eux, nous aurons énor- mément d'argent à dépenser, il nous faudra d’abord le trouver. Or, la France est essentiellement le pays de l'épargne, des économies et, en conséquence, du bon crédit. » Je fais observer tout de suile qu'elle l'a été plus qu'elle ne va pouvoir l'être. Cette objection n'ar- rête pas mon interlocuteur qui réplique que nous sau- rons toujours trouver des capitaux, chez nous ou en Amérique : à nous de nous charger nous-mêmes de les placer dans des entreprises où cette généreuse inter- vention ouvrira toutes sortes de portes à nos industries, . à notre commerce, à nos arts, etc. Le programme est beau. Pour en épuiser la discussion, il faudrait savoir, dès aujourd'hui, de quelles ressources nous dispose-

nos propres besoins, tout de suite, et c'est là malheu- reusement l'inconnu. De plus, il est clair que pour pénétrer utilement dans toutes ces entreprises préparées de l'État voisin, il faut que l’accès nous en soit rendu plus facile que ne l’a été celui de la Russie où, devant l'obstacle des traités, notre développement économique na pas suivi le développement de nos opérations financières et du déplacement de nos capitaux. Il 4 faut ensuite que là où on nous montrera des portes largement ouvertes, nous trouvions à y apporter, à 2 faire agréer, à y faire circuler, à en faire expédier + des quantités et des qualités suffisantes de produits français.

__ A la première de ces tâches suffira, ‘espérons-le, l'abolition des traités trop longtemps subis et leur 4 remplacement par des conventions qui ne nous livre- ront pas pieds et poings liés. |

< À la seconde doivent collaborer et les pouvoir publics de notre pays et notre pays lui-même pris dans

Re NES | 7e ot

Fe

l'ensemble de ses libres énergies, du libre exercice de sa production industrielle et commerciale. Beaucoup pensent déjà, beaucoup trop, à attendre du gouvernement ce que le gouvernement ne peut pas leur donner, ce qu'il ne peut, par conséquent, leur promettre sans les condamner d'avance à des déceptions irritantes. On va lui demander d’abord une organisation du dénigrement des industries étrangères et rivales (alors quil serait peut-être plus utile de nous faire étudier ce. qu'elles ont de bon); on réclamera de ces prohibitions qui n'empêchent jamais les produits de franchir une. frontière sous des marques neutres ou alliées; on voudra voir multiplier de nouvelles banques qui distribueront le crédit sur le papier, dans des textes de lois, sans réfléchir que si on peut décréter l'égalité dé tous les électeurs, on ne peut pas décréter et encore moins assurer l'égalité de tous les débiteurs... Quoi encore ? On rêvera de mettre administrativement les corps savants au service des industriels, Bref, on imaginera toutes sortes d'expédients paresseux et routiniers, amis du travail fait et fait par Les autres, L'initiative, la discipline, le dévouement intelligent de nos soldats nous font heureusement espérer qué, rentrés chez eux, ils sauront trouvér autre chose. Déjà, d’ailleurs, les hommes d'expérience se mettent à l'œuvre.

Par tout ce qui précède, on a pu voir que le point. central de la coopération franco-belge est à chercher et à aménager dans cette place d'Anvers que l'Allemagne avait faite sienne aux trois quarts. Nos compagnies de chemins de fer ont-elles à faire de nouveaux efforts pour y diriger des courants qui auraient été arrêtés par leur faute? Non. Contentons-nous de ce témoignage de M. Arbel, président de la Commission instituée pour l'étude des relations commerciales entre la France et la Russie : « L’assertion que les tarifs des chemins de

fer allemands sont plus favorables que ceux de nos compagnies est une légende. Il est démontré que lès tarifs internationaux allant de France en Russie par la Belgique sont plus avantageux, kilométriquement, que les tarifs intérieurs allemands. » Les compagnies de l'Est et du Nord n'ont donc qu'à persévérer dans leurs méthodes très attentives, très scientifiques et très soucieuses de la solidarité des intérêts. Beaucoup moins ménagées, beaucoup plus exposées à toutes sortes d’exigences et de pressions, nos grandes lignes maritimes n’ont cependant pas attendu pour étudier . de très intéressantes réformes. La Transatlantique, Jes Chargeurs réunis, les Messageries maritimes ont dès maintenant résolu de faire d'Anvers, non un point terminus, mais une escale, d’un côté pour la Baltique et la Russie, où elles trouveront des émigrants, de l’autre pour les deux Amériques et l’'Afrique occidentale. Ce qui existe déjà sera complété et amendé. x

N'oublions pas de rappeler que nous avons également de grands intérêts, de bien des sortes, dans cette Belgique nouvelle qui se nomme l’État indépendant du Congo. Nos consuls d'Ostende et d'Anvers, dont les rapports devraient être largement communiqués au grand public (1), nous éclairent sur les défaillances ou les abstentions que nous avons à nous reprocher de ce côté comme dé beaucoup d’autres. Il y a là, au centre de l'Afrique, tout à côté de nos propres possessions, __ une double étendue de territoires où la civilisation : chrétienne doit préparer, en bon accord, un immense avenir. Des missionnaires de la même religion, de la

(1) Ils ne coûtent pas cher, il est vrai : de 20 à 30 cen- times en moyenne; mais il faut se donner la peine d'aller

les chercher, 3, rue Feydeau! La presse quotidienne n’en __ donne pas assez d'extraits.

même Eglise, quelquefois du même ordre, sy voient

appelés; ils peuvent d'autant mieux collaborer qu'ils

parlent la même langue et que c'est la même langue que la Belgique, bien inspirée, s'applique à répandre en son nouvel Etat. Nous ne sommes pas jaloux, nous

l'avons dit, du mouvement flamingant en Belgique ;

mais à quoi donc aboutirait-il au Congo, où il a voulu un instant porter sa propagande? La Société royale de

géographie de Bruxelles l'a exceilemment dit : « Si la Belgique prétend s'acquitter de la tâche civilisatrice qui lui a été confiée, elle ne peut le faire qu'en initiant

peu à peu les populations nègres à la culture euro-

péenne : pour cela, les langues indigènes sont des instruments insuffisants, inadéquats. Dès lors, la seule langue française nous semble capable de jouer un rôle civilisateur en Afrique. Ne pas combattre de tous nos moyens l'influence déjà trop grande de l'anglais serait une naïveté que l’on ne manquerait pas d'exploiter contre nous (1). » ’

Et maintenant ce n'est pas notre affaire d'expliquer comment nos Cominerçants pourraient envoyer au

Congo plus de vins, ou plus de tissus, ou plus d'outils

ae tel ou tel genre. Répétons seulement que ce qui nous manque, ce sont des moyens de communication bien

adaptés, bien concertés et rapides. L'Allemagne, qui

depuis longtemps convoite la Belgique africaine comme elle convoite la Belgique européenne, a fait des prodiges pour achever les 1.250 kilomètres de la ligne de chemin de fer allant de Dar el Salam, dans l'Est africain, à la région des grands lacs où elle atteint directement le Congo et où elle lui offre la ligne la plus régulière et la plus sûre. Plus nous nous hâterons d'achever les chemins de fer de notre centre africain et d'orga-

(1) Voir CnArRrIAUT, La Belgique moderne, p. 42.

A n’en pas douter, ee elle, se tiendra prête.

. Ce n'est pas son gouvernement qui essaiera de faire

accepter dans la réquisition une forme pure et simple

de limpôt. Il applique, non seulement avec correction, mais libéralement, la doctrine qui voit dans la réquisition une expropriation partielle et temporaire, exi-

geant « une juste et préalable indemnité ». Grâce à sa

façon, plutôt large, d'appliquer ce principe, ses Com-

pagnies de navigation n'auront point été trop éprou-

vées, elles auront pu s’entretenir et se réparer, conti- nuer leur service d'amortissement. Aussi, au jour du

rendez-vous, dès le lendemain de la paix, seront-elles là pour s'installer sans retard aux meilleures places.

Elles ne feront qu'user de leur droit.

Espérons que, chez nous, l'obstacle ne viendra pas

précisément de ceux qui devraient aplanir les voies et

qui en ont expressément la mission. En un discours

prononcé le r7 février 1914 à la Chambre des représentants de Bruxelles, le ministre des Colonies, M. Renkin,

disait ne craindre, quant à lui, qu'une chose, « la manie politiquante » de certains partis, dans sa propre nation.

Nous sommes bien là, et cette fois beaucoup trop,

solidaires les uns des autres, et nous le sentons amèrement, quand nous voyons un ministre menacer une

grande compagnie de navigation française de la ruiner (1) pour mieux venir à bout d'elle, comme on est

venu à bout de la compagnie de l'Ouest en Jui refusant

(1) . les textes authentiques dans les Dépèches de l'Agence Fournier, ‘supplément du 2 juin 1915. C'est extrémement éloquent et très précis.

à So |

Aurons-nous un nouvel art et une nouvelle littérature ?

Conjecturer qu'après la guerre nous aurons beaucoup de choses nouvelles ou renouvelées ne peut sembler d’une présomption bien téméraire. A coup sûr, nous aurons des finances nouvelles avec des impôts nouveaux : c'est même par là que nous débuterons. Nous aurons une instruction militaire nouvelle, puisque déjà nous devons improviser en pleine lutte une nouvelle stratégie, une nouvelle tactique, un nouvel armement sur terre et Sur mer. Aurons-nous une diplomatie nouvelle? Ceci est tenu pour tellement souhaitable qu'il serait vraiment dur de ne pas voir un tel désir satisfait. Ceux qui appellent de leurs vœux une administration nouvelle, un parlement nouveau, une entente nouvelle des rapports de l'Église et de l'État, sont incontestablement nombreux et convaincus. Souvenons-nous maintenant que la littérature et l’art Ont toujours eu le pouvoir de donner plus de clarté, plus

de prestige, un accent plus persuasif et une action plus

enveloppante à tout ce qui remue l'opinion, la met en mouvement et la conduit, en quelque sorte, malgré

elle : ils lt conduisent chez nous tout d’abord et presque :

aussitôt dans l'élite des populations étrangères. Du

public à la littérature et de la littérature au publie, il ne peut pas ne pas y avoir un flux et un reflux d'ac-

tions tantôt douces et tantôt violentes. Sommes-nous donc à la veille d’une littérature nouvelle et d’un art nouveau, capables de donner largement à la nation ce dont elle a besoin, ce qu'elle attend? L'œuvre de la reconstruction nationale est si vaste, la nécessité d'y restaurer des forces méconnues et d'y allier des énergies nouvelles ou autrement aménagées, s'annonce comme si impérieuse que la question que nous venons de poser ne peut vraiment pas être éludée.

1l était naturel qu'elle interressât tout d'abord les brateurs de profession. Ils n'auront probablement pas le dernier mot, mais il était inévitable qu'ils eussent le premier, eux qui sont toujours à l'affût du nouveau roman, du drame nouveau, comme les mon-

dains sont à l'affût de la mode nouvelle en vêture et en

ameublement. J’avise un de leurs recueils, celui, peutêtre, qui se targue d'être le plus en dehors des pré-

jugés, le plus indépendant du succès, même le plus

éclatant, en philosophie ou en théâtre. Dès la couverture on y est averti qu’on trouvera là les choses les plus contradictoires. En effet! Ces amants de la beauté littéraire pensent sans doute qu'à force d'aller d’amours nouvelles en amours nouvelles, ils ont plus de chances de « trouver la meilleure », comme dit Don Juan. Je

les vois cependant animés contre la mode d’une défiance

et d'une sévérité qui ont quelque chose de salutaire. « La mode, dit l’un d'eux, s’accommode fort bien de la bêtise des gens ; c'est, je crois, sur cette bêtise qu'elle fonde son empire, voilà pourquoi la mode est si dan-

Ar

ss

gereuse en art. » Très bien! Il est non moins irréprochable de lire sur un certain numéro d'avril 1915 : « On

a guerre est inévitablement morte, et on sent que celle ui renaîtra de ces cendres sera plus simple et ‘plus sincère. » |

. Recueillons cette déclaration qui du reste n’a rien de très inattendu. Ce qui l’est peut-être davantage, c’est l'appel que voici : « Il nous faut maintenant d’autres baisers, d’autres amours, de nouvelles odeurs, une vision nouvelle de la nature et de la femme, de nouvelles joies, de nouvelles douleurs, de nouvelles sub- tilités. » Est-ce ironique? Est-ce sérieux... ou désireux de le paraître? Ces lignes figurent dans l’article même où la mode est donnée comme fondée sur la bêtise. On - aimerait à croire que les nouvelles odeurs ne sont attendues que de cette mode à laquelle ont été dites de si dures vérités. Et cependant il paraît que la tâche ainsi esquissée est tenue pour une grande tâche, car on ajoute immédiatement : « Il faut un poète de génie qui recrée les valeurs sentimentales usées et fanées. » A côté de ces évocations passablement incohérentes, on entend ceux qui s’effraient d'avance d’une rénovation trop accentuée. L'écrivain qui, dans cette littérature encyclopédique, tenait le rôle d’oracle et de pontife, Rémy de Gourmont, écrivait le 1° juin 1915, quelques semaines avant sa mort : « Ceux qui voient après la guerre l'aurore d’une France nouvelle, catholique, obéissante et vertueuse, me semblent, heureusement, un peu chimériques. » Qu'on ne souhaite pas une France redevenue catholique, catholique avec logique, atholique dans ses institutions et dans ses lois comme ans ses mœurs, nous y sommes trop habitués pour avoir la naïveté d’en être surpris. « Pas de France nouvelle », alors que les raffinés dénoncent eux-mêmes

tueuse » surtout, c’est ce qui est un peu plus difficile à avaler. Accusera-t-on ici de lourdeur d'esprit ceux

qui ont pu prendre ces paroles au pied de la lettre? Ou, au contraire, se gaussera-t-on des bonnes âmes cherchant à ces paroles une interprétation de nature à ne pas trop scandaliser? Avec les disciples de Renan et d'Anatole France, on ne sait jamais.

Essayons cependant d’y regarder encore et de plus près. Essayons de démêéler le dernier mot de cette sagesse se recueillant Sous l'orage (1). C'est une sagesse

de bénédictin libre penseur et épicurien, douloureuse-

ment interrompue dans son joli fouillis de bibliomanie, de philologie, de sonnets en vers et de sonnets en

prose, et de réflexions tour à tour badines et chagrines

sur les aspects les plus variés de la scène du monde : tous ces aspects l'intéressent, lui et ses brillants prédécesseurs, mais pourvu qu'on ne l'oblige d'en prendre jaucun au sérieux. Il regarde donc mélancoliquement tout autour de lui. Sa grande crainte est que la nouvelle génération ne retrouve pas « la même liberté d'allures » en ce beau jardin dévasté; autrement dit qu'elle soit tenue en respect par des dogmes et par des

devoirs l'attachant à une cause plus haute qu'elle-

même. « Pourtant, ajoute-t-il, j'espère que les cauchemars seront vaincus (les cauchemars, non du doute, mais de la foi.) J'espère qu'on saura trouver une méthode où les cœurs lieront le devoir de défendre la vie et le devoir de la vivre. » L'auteur eût été plus franc s’il eût dit nettement de « vivre sa vie, à soi, selon sa fantaisie, » car telle a été la formule à la mode. C’est bien là ce qui fait qu'il est impossible d'attendre de ce côté rien de véritablement nouveau, rien qui ouvre de ces vues « simples et sincères »,

(1) On sait que c’est là le titre du dernier ouvrage de Rémy de Gourmont. 1l date de l’été même de 1915.

Page 1