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éclairant la route vers une France mieux assise et moins éprouvée.
Pour renouveler l’art et la littérature, nous allons avoir, dira-t-on, de bien beaux sujets à offrir aux
cs hommes de talent. Oui, car l'héroïsme embellit tout,
même la guerre de tranchées, même la guerre sousmarine, même le développement à outrance des armes colossales tuant et saccageant tout de plus en plus loin. Nous aurons, il est vrai, plus de chefs-d'œuvre d'architecture à reconstruire ou à réparer que de chefsd'œuvre nouveaux à inventer, et à cette générosité contagieuse qui répandait l'esprit français à travers les petites nations européennes, on répond de bien des côtés avec plus de prudence et de fourberie que d’enthousiasme. Mais en revanche notre pays aura cette fois triomphé, et triomphé— c'est là ce qu’il y a de plus vraiment nouveau, — avec le concours, avec les sacrifices de toutes les classes de la société, sans exception. Les victoires de la Marne, celles de l’Yser et celles de Verdun fourniront donc d'aussi beaux sujets que ceux de Reischoffen et que ceux des braves gens de Sedan, - et on ne pourra plus traiter ceux qui les chanteront de tristes consolateurs des vaincus.
Ne nous faisons pas d'illusions, cependant, et ne comptons pas trop sur la seule vertu des « sujets ».
D'abord, la nature ne change pas, et les beautés qu'elle renferme encore, celles que l’homme n’a point réussi jusqu'à présent à gâter, n’ont plus, semble-t-il, de révélations à nous faire, Aussi la fameuse phrase, « un paysage est un état d'âme, » demeure-t-elle vraie, tout en demandant quelques restrictions. Une tempête sur la mer sauvage et une journée de calme, en été, sur le lac d'Annecy, une lande de bruyères ou de brousse et une forêt de chênes dans les Ardennes, ont par elles-mêmes, et indépendamment de l’état de celui qui les contemple, une signification réelle. Un artiste se
trouvant dans un état d'équilibre moral, et restant présentement indifférent à ce qui n’a pas ligne, couleur, perspective et composition d'un ensemble, s’inspirera surtout du spectacle naturel, tel que le voient, en lui, les yeux du corps. Reconnaïissons que cette paix estsi souvent troublée que le même sujet peut aussi provoquer chez les spectateurs des impressions bien diffé rentes; c'est ici que l'état d'âme reprend son importance, son importance prépondérante. :
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.
Chez le personnagé dans la bouche duquel Racine met cet admirable vers, c'est-à-dire chez Phèdre, les mêmes jours se levaient sombres et tourmentés. Quelquefois l'état de l'âme est assez fort pour imposer une vision, soit déformée, soit très embellie. Quand la petite Désirée d'Alphonse Daudet édifiait ses « oiseaux pour modes », elle avait ses jours d’espoir et ses jours de découragement! Dans les premiers, la fleuriste donnait à ses oiseaux un air pimpant et des ailes toutes prêtes à s'envoler, dans les autres elle leur serrait la tête contre les aiïles. Ainsi font — plus ou moins — tous les artistes. S'il n'avait qu'à regretter et à chanter un amour de jeunesse où l'imagination avait plus de part que les émotions de la chair et du sang, Victor Hugo se bornait à dire :
Nature au front serein, comme vous oubliez!
Quand il s’agit de sa fille, au lendemain de la catastrophe de Villequier et dans une visite au lieu du sinistre, c’est autre chose :
O souvenir, Ô forme horrible des collines!
Ainsi seront parées ou déparées les collines des Vosges ou de l'Artois, suivant qu'on aura la liberté de
ÂURONS-NOUS UN NOUVEL ART... sh
n'y sentir que la victoire ou. qué la mort. | Souvent, l'artiste tient à être l'esclave docile de son modèle et il y réussit. D’autres fois, il prend occasion de la première rencontre venue, ds moindres souvenirs ; mais les images qu'il en donne se trouvent être assez puis- Santes pour communiquer au lecteur un sentiment que l'auteur lui-même n'aura éprouvé que par fiction. C'était le signe à perfectionner qui l’intéressait, plus que la chose signifiée. Bref, ne comptons pas trop sur la vertu des sujets nouveaux. Si nouveaux qu'ils puis- sent être, ce n'est pas d’eux que jaillira le meilleur de l'inspiration. Et puis, qu'est-ce que l’art peut trouver de si neuf devant lui, en dehors de lui? La nature est toujours la même, tous les types ethniques, tous les genres de lumière et tous les paysages de terre, de rochers, de sables ou de glaces nous sont désormais connus. La marche du temps peut, hélas! combler peu à peu bien des vallées et niveler bien des montagnes! Mais ce n'est pas là ce qui ouvrira, dans la nature, des sources nouvelles d'émotion et de poésie.
Si c'est surtout dans la nature que l'art D ses … modèles, c’est surtout dans la société, dans l’histoire et dans l’homme intérieur que la littérature va chercher les siens. Or, nous dira-t-on, là tout est changement, tout est mobilité. Ni les hommes, ni les événements ne se ressemblent. Si une certaine phase de l’histoire se révèle devant un public strictement utilitaire, qu’en résultera-t-il? Des mouvements de spéculation, des achats à terme, des commandes industrielles, des ouvertures de débouchés commerciaux... Si elle se déroule devant un public né pour le beau et pour son culte, elle le trouvera plein d’autres idées, d’autres sentiments qu'il s'agira d'accorder (dans le sens esthétique du mot); car il s'agira de lui en faire désirer, en attendant qu’on la donne, une expression allant au delà de ses propres rêves. Alors, ajoutera-t-on, ce
qu’on appelle le sujet ne prend-il pas infiniment plus d'importance, et, à talents égaux, n'est-ce pas l’exactitude du sentiment qu'on en a reçu qui devient le facteur par excellence de la nouveauté durable et du progrès consacré ? |
Il le semble bien, en effet ; et toutefois cette adapta-
tion du poète, du dramaturge et, en général de l'écrivain, à l’histoire vécue et soufferte, cette parfaite correspondance des sentiments à la veille et au lendemain des grands événements, ce rayonnement d'une sympathie enveloppant les contemporains dans un même élan d'enthousiasme pour une même cause, exigeant les mêmes sacrifices, tout cela ne va point d’un pas égal. Dans l'histoire d’une époque, tout commence par être bien enchevêtré, bien encombré de passions déçues, de prévisions trompées, d'ambitions imparfaitement satisfaites, de souvenirs souffrant d'être méconnus, bref, de ces inévitables inquiétudes d’un doute qui quelquefois brise les énergies. C'est pourquoi le beau sujet qui doit rallier en de communes émotions les écrivains et le public n’établit pas très rapidement son empire. Un homme d'esprit avec lequel je m'entretenais de ces choses sur le seuil même d’une revue me disait : « Notre guerre actuelle attendra encore longtemps son grand historien ou son grand poète, mais que voulez-vous? Napoléon a bien attendu le sien quarante ans.» — Quarante ans, c'était peutêtre un peu beaucoup dire ; mais ce qui est sûr, c'est qu'avant 1830, Victor Hugo se contentait d'évoquer vaguement le grand captif et de faire passer son image dans une sorte de courte vision orientale; car s’il entendait cette voix du passé, il en entendait aussi bien d’autres :
A l'empire tombé donnant dans l'ombre un temple, Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs, Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs.
C'est seulement après la Révolution de Juillet qu'il trouve enfin, comme il le dit, que ses aïiglons sont éclos. C’est que le souvenir des libertés si comprimées s’est affaibli ou évanoui et que le souvenir de la gloire s’en est avivé d'autant :
Nous t'avons eu pour dieu sans t’avoir eu pour maitre.
Tel est le signal de la campagne qui doit aboutir, à travers la Légende des Siècles, à l'épopée de la guerre de Russie et de Waterloo.
I n’y a jamais deux époques qui se ressemblent; et cependant cette lenteur que le poète le plus populaire met à chanter ce qu’il a connu de plus héroïque, est-ce là un fait isolé? S'il a fallu vingt ans pour que Napoléon inspirât Victor Hugo, combien n’aura-t-il pas fallu de siècles pour que Jeanne d’Arc trouvât, qui donc? Celui qu’elle attend encore, à moins qu'on ne pense, non sans quelque raison, que c'est maintenant assez de l’avoir elle-même dans la vérité de ses propres récits et dans la sublime naïveté de ses propres réponses. L'ancien régime la trouvait trop peu féodale et trop peu amie des seigneurs ; le grand siècle la jugea sans doute trop populaire; le dix-huitième la vit trop croyante; peu s’en fallut ensuite qu’on ne s'égarât à séparer définitivement en elle la réalité de son rôle et le merveilleux de sa mission divine. Ni Ronsard n’a donc vu qu'elle manquait à sa Franciade; ni Bossuet n'& prononcé son panégyrique ; ou quand tel des plus brillants salons du dix-huitième siècle la rencontre, c'est pour la comparer à Agnès Sorel, maïs en réser- vant pour celle-ci toutes ses louanges et en se conten-
tant pour l’autre d’un mot, en passant. Aucun des poètes romantiques du dix-neuvième siècle n’est venu nettoyer la boue dont Voltaire avait sali sa statue.
Ainsi passent les temps, et bien des fois c'est l’inattendu qui arrive, alors qu'on en a oublié la préparation
su Res = L'AVENIR FRANÇAIS
lointaine. Mais cette préparation qu'un André Chénier eût sans doute müûrie, ce n'était pas la pensée d’un
Fontanes qui pouvait y travailler. Puis quand arrive le maître de la moisson, il lui faut autour de lui des auxiliaires, il lui faut des voix capables de lui donser la réplique et de faire aimer le commun travail par la comparaison chaque jour suggérée entre les diverses ébauches d'une même œuvre et l'œuvre même portée à
son plus haut point de perfection. En serons-nous là
dès demain ? Avouons-le, nous ne sommes pas encore
sortis d’une période d'anarchie diffuse où se laissent
voir aisément l'anarchie scolaire, l’anarchie électorale, l'anarchie parlementaire, l'anarchie littéraire aussi. Du sein du désordre et de l’imprévoyance, l'élément
guerrier de la nation apparaît à presque tous comme
ayant été seul désintéressé, seul vraiment dévoué, seul discipliné, donc seul prêt. Aussi, est-ce sur lui que l’on compte pour remorquer tout le navire intellectuel, comme en d’autres circonstances une nation
peut compter sur l'ordre rassurant et sur l'éclat bril-
lant de sa vie intérieure, pour se constituer avec rapidité des défenseurs ou même des conquérants.
Rien cependant, on ne le sait que trop, ne s’improvise sans beaucoup d'efforts et de sacrifices, et sans l'apparition aussi de certaines aides sur lesquelies on ne comptait pas, sur lesquelles même quelques-uns auraient bien voulu n'avoir pas besoin de s'appuyer. Ne parlons pas de ce qui est éternel ou séculaire,
puisque nous sommes en ce moment à la recherche de
la nouveauté qui aurait pu nous être préparée dans l'ombre, de la fleur à la veille d'éclore, du fruit ne demandant qu'à être cueilli. Les dix ou quinze années qui ont précédé la guerre nous donnaient-elles un tel espoir ? Est-il aisé d'y compter des germes bien choisis et bien venus d’une riche production ? ue Nous avons sans doute plus d'un nom déjà très
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digne de figurer dans une sorte d'ordre du jour litté- raire, comme il y en a de si beaux dans les ordres du
jour de l’armée. Les deux pourraient même coïncider -souvent; Car, à côté de ces mentions : « À donné l'exemple d’un sang-froid et d’un courage hors ligne, »
on aurait aussi lieu d'écrire : « À souvent envoyé du
front des lettres admirables, a fait part de ses impres-
sions en homme qui n’a pas seulement célébré la vail-
… lance de ses camarades, mais qui l’a entraînée et sou- |
tenue lui-même au prix de sa vie. » Comment ne pas -
rappeler là les exploits d’un Psichari, auquel on ne
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reprochera pas de s'être simplement donné la peine
de naître et de recueillir un héritage de croyances
toutes faites? Comment ne pas penser à Péguy qui,
- après avoir oscillé de l'anarchie au mysticisme, sem-
blait bien devoir prendre pied à jamais sur une terre solide sous un ciel serein? Par malheur, à propos de ceux-là et d'André Lafon et de beaucoup d’autres, on pourrait répéter avec une légère variante : « À été
mortellement blessé... a été tué au moment même où il plantait le drapeau sur la brèche... » De tous ceux
qui ont ainsi disparu, nous garderons, certes, le souvenir et nous espérons que ce souvenir sera fécond. Mais à côté même de ces gloires posthumes, interrompues ou mutilées, n’en est-il pas à qui la vie a laissé le soin de parfaire leur œuvre et de pousser leurs plus jeunes amis plus avant encore dans la voie libératrice? On a passé en revue plus d’une fois ces volontaires de la plume et on s’est penché volontiers sur les plans de campagne qu'ils s’enhardissaient à dessiner. On y a trouvé — ce qui était facile à prévoir — l’expression d'un désir sincère de trouver mieux que ce qui existe : on y a suivi les symptômes d’une préférence plus résolument donnée au droit sur la force, au concours mutuel sur la lutte, à la tradition nationale sur le cosmopolitisme, à l’action intégrale de toutes les
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forces saines de l'âme sur les subtilités de l’intelligence séparée, de la croyance sur le doute. Peu avant la guërre,;- on étudiait avec curiosité ces précurseurs, on notait les espérances qu'ils donnaient, et dès aujourd'hui on se demande comment ïls s'apprêtent à les justifier.
Voici, par exemple, un petit livre qui fit quelque bruit : l’Annonce faite à Marie, mystère en quatre
actes, dit l'auteur, drame de tous les temps et mystère médiéval unis du mieux possible, peut-on d'autre part suggérer. Ce que le titre promet nous est-il donné ? En apparence, non, puisqu'il ne s'agit pas du tout de raconter la rencontre de la Vierge avec l'Ange. L'auteur — on le suppose a voulu nous faire souvenir que l'annonce de Bethléem invitant les paiïens à une vie nouvelle se répète tous les jours, puisqu'il y a éternellement les mêmes misères auxquelles s'offre éternellement le même Rédempteur. Cette fois, l'époque élue à titre de symbole a été celle où, au milieu des cathédrales qui s'élèvent, on entend le murmure amoureux de tout un peuple fêtant la victoire et le sacre de son roi et la mission d’une autre vierge, apportant, elle aussi, avec elle, une délivrance ; et dans ce cadre se déroule la lutte bien connue de la passion jalouse contre l'amour üu dévouement et du sacrifice. Malgré des situations mal préparées et des traits de caractère imparfaitement expliqués, cette tentative a été bien loin de laisser le public indifférent. Elle a forcé l'attention par un mélange habilement fondu de hauteur biblique et de charme évangélique, d'entrain populaire et d'une émotion puisée à sa source la plus profonde. Un tel écrit a-t-il été un événement? Pour le croire, il faudrait que l’auteur eût donné lui-même à son œuvre une suite consacrant la fécondité de sa création. Cr, ni ses dialogues symboliques qui n'offrent guère qu'une matière imprécise et même informe à des livrets de
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AURONS-NOUS UN NOUVEL ART... Sd:
cantates de style romantique, ni cet essai de drame satyrique où il s'engage beaucoup trop dans le pastiche et dans un pastiche qui fait moins penser à Aristophane qu'à Offenbach, ni surtout — dans ces derniers mois, — sa lamentable suite de prose soi-disant rythmée sur sainte Therèse, ne nous détournent de conelure : c’est à recommencer! Mais c'est à recommencer avec des moyens moins artificiels. Tout le monde sait que sur la colline de Montmartre, il y a du sacré et du profane dont les asiles ne sont matériellement séparés les uns des autres que par des distances assez courtes. Prétendre en faire voisiner les hôtes divers et faire parler les uns dans le style des autres serait plutôt téméraire. Quand on ne réussit pas à faire des vers antiques sur des pensers nouveaux, on essaie quelquefois d'habiller des sujets antiques — et qui ne meurent pas — avec des ornements de formes nouvelles, mais beaucoup trop vite démodées. Ce n'est pas très heureux. Cet insuccès fait inévitablement penser à ces jeunes modernistes qui ont voulu voir du nouveau dans des conceptions où n’entraient que de vieilles hérésies, vêtues de mots empruntés au langage des modernes sociologues. Là aussi, c'est à recommencer!
Sur quel fonds et sous quelle forme? L'esprit est libre et souffle où il veut. Mais enfin il souffle sur des aliments qu'il est bien rare de pouvoir modifier à son gré. Ils sont là qui attendent qu'on veuille bien les dégager de leur fumée et de leurs cendres. Or, la littérature qui s'efforce de se frayer un passage entre celle d'hier et celle de demain retient elle-même notre attention sur ces trois objets de ses préférences assez inégales : la réalité, l'idéal et le symbole.
Ainsi présentés dans la simplicité de leur conception
primitive, ces trois mots ne sont point difficiles à expliquer : chacun croit savoir aisément ce qu'il y a de précieux sous chacun d'eux. Par malheur, l'esprit de système, plus pernicieux en aït qu’en toutes choses, s’est emparé successivement de chacun des trois et les a compromis dans ce qu’on a appelé le réalisme, l’idéalisme et le symbolisme. Du premier groupe d’expressions au second il y a sensiblement la même distance que du respect de l'État à l’étatisme, de l'intelligence de la nécessité d'un Parlement au parlementarisme, de l’action réfléchie des syndicats indépendants au syndicalisme, de l'esprit militaire au militarisme, et ainsi de suite, la liste pourrait s’allonger encore beaucoup; il n’est guère de cause que ne compromettent les passionnés, les maladroiïits,en voulant tout ramener à celle qu'ils prétendent servir ou asservie. Il semble même que plus tel ou tel de ces intérêts force l’attention, plus cette attention a de tendance à se faire partiale et par conséquent à dénaturer ce qu’elle étudie. Que le sens de la réalité nous ait manqué dans un grand nombre de circonstances graves, dans beaucoup de ces cas où la lucidité, l'énergie et la liberté du développement intellectuel de la nation sont en jeu, c’est trop évident. D'où vient que tel écrivain est si sec, si dur et si troublant, tandis que tel autre est d’une candeur et d'une naïveté si amollissantes ? De ce que le premier ne veut pas voir de vertu désintéressée, et que le second ne voit nulle part le mal aimé pour le mal. Quand nous avons cru qu’il dépendait de nous de déclarer la paix ou la guerre, où cherchions-nous la réalité des choses ? Qu'en faisons-nous quand nous ne voulons plus voir au fond d'aucune des nations voisines aucune trace de la barbarie primitive? Nous nous enfonçons toujours plus avant dans cette méconnaissance voulue de la réalité, où nous nous persuadons que l’homme est né bon, que l’enfance est l’âge
par excellence d'une vertu absolument cn
Dans nos relations, quelles qu’elles soient, nous ne
Consentons à regarder ni la réalité des obstacles contre
lesquels nous nous heurtons à chaque instant, ni la
réalité des ressources qui sont le plus à notre portée. Beaucoup ne veulent, dans leur psychologie, voir
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d'autre action efficace que celle de l'intelligence, et
tout le fond persistant de leur être leur échappe.
D’autres proclament que « l'intelligence ne sert de
rien dans la vie, qu’à critiquer la vie », comme si ce
n'était pas là une fonction d'ordre supérieur, destinée à nous épargner au moins beaucoup de sottises en nous permettant de mettre chaque chose à sa vraie place. La réalité ainsi « critiquée », ainsi observée autrement que dans ses fragments éphémères, s’ap-
proche de ce qu’on appelle la vérité. Toute vérité est
réalité, mais toute réalité n'est pas vérité, si on n’a
__ -pas voulu la voir et la faire voir dans l’ensemble où
elle a sa place naturelle et dans le mouvement qui la rapproche ou l’éloigne d’une fin en dehors de laquelle elle n’a ni signification ni intérêt.
Parmi les causes de nos illusions et de notre impuissance croissante à voir la réalité vraie, il en est deux dont la littérature de nos jours doit avoir soin de se préserver : l'excès dans la division du travail et la croyance mal comprise à un devenir universel.
La division du travail multiplie, dit-on, les occasions d'acquérir une compétence particulière servie par une habileté de main qui lui rend son art plus facile. Oui, d'une facilité trompeuse et dangereuse parce qu'elle devient irréfléchie et mécanique. Voici deux arts où le roman aime beaucoup, surtout depuis quelques
années, aller chercher des sujets, des observations, des
leçons, des inspirations : l’art médical et l’art militaire, car tous les deux sont en contact et en conflit avec la réalité dont il leur faut venir à bout coûte que coûte.
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Là, toute erreur se paye et se paye cher, puisque c'est l'existence qui est en jeu. L’homme de lettres est donc bien dans l'intelligence de sa mission quand il prend là des personnages dont il se flatte de faire des centres de prévisions, de divinations, de passions, de luttes, et quand il y étudie des états d'’âmes destinés à se retrouver, avec des nuances différentes, en bien d’autres endroits qu'une salle de malades ou qu'un champ de bataille. Seulement, il doit être bien convaincu, et il l’est, en effet, que si l'habitude de la division du travail est fructueuse dans la pratique journalière de l'industrie, elle ne l’est pas dans l'observation psychologique et dans la composition d'un drame ou d’un roman. Elle se propage néanmoins, et, sans qu’on s’en aperçoive, elle étend l'influence de ses procédés dans nos méthodes d'enseignement d’abord, dans la formation même de la jeunesse destinée à nous donner l'élite sociale dont nous ne pourrions nous priver impunément nulle part. Les préceptes du véritable art médical et du véritable art militaire coïncident pourtant ici avec ceux de l’art poétique : on pourrait, dans ce qu'ils ont d'éssentiel, lés superposer indifféremment l’un sur l’autre. Les « spécialistes », il ne faut pas qu'ils se le dissimulent, risquent tous les jours de perdre un peu de leur prestige, tant il en est qui semblent dire, par exemple : « Moi, je m'occupe du rein de M. X..; quant à M. X.…., c'est son affaire. » Raisonnement analogue à celui de l'officier qui ne verrait jamais que les quelques mètres carrés dans lesquels il doit faire manœuvrer quelque engin nouveau, et qui ne se préoccuperait ni de comprendre l'importance de l'emplacement qu’il doit défendre, ni la liaison qui, de proche en proche, intéresse toutes les parties du front les unes aux autres, ni la flamme qu'il doit alimenter dans l'âme de ses soldats. S’imprégner de cet esprit particulariste et de cet industrialisme étroit,
AURONS-NOUS UN NOUVEL ART... &i st s'exposer à ne rien comprendre ni à une grande Btique, ni à une grande expansion industrielle ou commerciale, ni à un grand art militaire, ni à une grande littérature.
Est-il maintenant paradoxal de soutenir qu'un autre state apporté à une large rénovation artistique et littéraire gît dans cette idée trop répandue que tout change et que tout va incessamment de forme en forme vers des existences inconnues? Si tout change ainsi, rien ne dure, et par conséquent rien ne se crée. Mais, dira-t-on, pourquoi se flatter de créer quoi que ce soit? Ne suffitil pas de s'adapter promptement à ce qui est ou paraît être? Car on ne sait jamais de quel côté se dessinera l’évolution. La réalité du moment n’a dès lors devant elle aucune contradiction possible, hors celle de la force brutale. Pour nous en tenir aux choses de l’art, ce n’est pas seulement l'attitude du moment qui s’y impose, c'est l'impression si vite invérifiable qu'elle paraît avoir produite. Oh! alors, on n'est plus embarrassé pour mettre de la réalité dans ses peintures : on n'a qu'à se baisser et à ramasser, puisque tout est éga- lement réel, et que tout ce qui s’est senti, dit, projeté, préparé dans un cerveau ou s'est manifesté par un geste quelconque, tout cela est également réel, Titine après Nana, et après Tiline beaucoup d’autres. C'est une voie où le premier venu peut s'engager. Certes, les hommes de goût ont de quoi se consoler avec le si grand succès des romans du Disciple, de l'Étape, du … Divorce et des autres écrits de M. Bourget qui sont à peine d'hier. Ils ont arrêté net les sophistes qui défendaient de demander compte à une doctrine d'aucune de ses conséquences, prétendaient que tout pouvait Do sortir avec profit et même avec éclat des habitudes de vie du milieu le plus dissocié, interdi- | saient enfin de chercher un sens à la vie et à la mort. : La question est de savoir si l'appel adressé de si haut
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