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LE PARTI LIBÉRAL

Le troisième parti, comment s’appelle-t-il? A-t-il même un nom tout à fait consacré? A vrai dire, il ne

le semblé pas. Que ce soit là un avantage ou un grand inconvénient, on en penséra ce que l’on voudra: le fait est là. |

Nous ne pouvons pas l'appeler purement et simplement «l'opposition », puisque l'opposition se déplacera, en quelque sorte, d’un pôle à l'autre, suivant le caractère de la politique dominante. Il est permis de croire qu'il est toujours bon, à toute époque, d'avoir une opposition bien organisée, bien agissante ; mais contre qui et contre quoi? Qui ést aujourd'hui au pouvoir séra demain dans l'opposition, et vice versa.

C'est pourquoi on ne peut guère parler davantage de parti constitutionnel : toute constitution est modifiable ; ét puis il y a toujours la manière de l'appliquer, qui importe peut-être encore davantage. En de certains moments, le danger parut être avant tout dans la lutte des partis régnants contre l'idée et contre les pratiques religieuses ; on put croire alors à la convenance de se renfermer dans un parti catholique consacrant tous ses efforts à la défense de ses convictions de beaucoup les plus chères. On ne tarda pas à se rendre compte que lé catholicisme ne doit pas être « un parti », et que la politique proprement dite, objet des libres discussions des partis existants, vise surtout les intérêts temporels ; or là on ne peut nier ni les droits, ni la compétence ‘des citoyens d’un même pays, qu'ils soient attachés ou non à üne mêine confession.

Le mot de parti conservateur obtient certainement une faveur plus générale et plus durable : il rallie d'abord ceux qui croient à la nécessité de conserver la tradition religieuse; mais il accueille aussi ceux qui croient à la tradition nationale, à des lois du développement historique, et plus encore à des nécessités sociales imposéés par la constitution essentielle de l'humanité même. Seulement, à côté de l'esprit conservateur, doit être réservée la part de l'esprit de réforme.

Ils sont quelquefois alliés au point de se confondre,

puisqu'il est des réformes qui ne se réalisent que par

un franc retour à l'esprit primitif, dévoyé ou altéré:

mais ce n’est pas là le cas toujours ni partout, et si le mot seul de conservateur éveille trop l’idée de l’immo-

bilité, le mot seul de réformateur provoque chez beau-

coup la crainte d’un bouleversement ou d’une révolution. C'est pourquoi tant de bons citoyens aiment le nom de parti modéré; et, à coup sûr, il est toujours honorable de modérer ses propres exigences, de craindre l'excès en tout, de se défier de soi-même aussi bien que des autres et de vouloir se donner le temps de réfléchir sur le bon et le mauvais côté, sur les inconvénients et les avantages des réformes proposées. On pourrait donc très bien se contenter, à la rigueur, d'une dénomination si raisonnable. Seulement le caractère français la trouva souvent trop timide; il se dit que s'intituler modéré n’cst pas suffisamment indiquer aux

hésitants de ques côté ils doivent faire pencher la

balance.

Enfin, l'expérience et le souvenir de nos nombreuses révolutions n'ont ras beaucoup atténué ce sentiment de défiance. Qu'on relise, en effet, ces lignes d’un homme qui, après avoir trop cédé à l'entraînement des idées nouvelles, finalement a payé de sa tête son retour

personnel à une modération moins effacée, plus coura-

geuse. Sainte-Beuve, à qui j emprunte la citation qui va suivre, estime, non sans motifs, qu'elle pourrait bien résumer dans ses grandes lignes l’histoire de tout un parti.

«Le parti modéré, écrit un jour Barnave, ce parti qui, soit par le nombre, soit par la composition, pourrait être regardé comme la nation même, est presque nul par l'influence; il se jette, à la vérité, pour faire poids, du côté qui cherche à ralentir le mouvement ; mais à peine ose-t-il expliquer publiquement son vœu.

« dhoreque les événements qu'il a redoutés le plus sont consommés, il abandonne ses anciens chefs et ses

anciens principes et cherche seulement, dans la nou- velle marche, à former l'arrière-garde et à retarder la marche de Ia colonne révolutionnaire, à la suite de laquelle il marche à contre-cœur.

« Ce parti a toujours lâchement abandonné ses chefs, tandis que le parti aristocratique ou le parti Liu a toujours vaillamment soutenu les siens. Tout ce qu’on peut en attendre, en général, ce sont des vœux secrets et quelques auplaudis che lors- qu'on a vaincu pour lui. Un faible appui dans le succès,

nulle ressource dans la défaite, aucun SeDo de ven-

geance.

« Dans cette révolution, il n’y a jamais eu de l’énergie, de l’ensemble et du talent que pour l’attaque. :

A cette page piquante, il y aurait bien quelques objections à présenter. Sans vouloir abuser de la modé-

ration, mieux vaudrait ne pas trop parler de lâcheté

et ne pas trop mettre en avant la « vengeance ». Comment s'étonner de l’espèce de lassitude que l’âge et l'expérience et les désillusions amènent chez les

plus fougueux? N'est-ce pas en grande partie chez les jacobins, même régicides, et chez les socialistes de

barricades que les pouvoirs impériaux ont recruté leurs conseillers d’État, leurs préfets, leurs publicistes « réactionnaires » ? D'autre part, l'aristocratie a depuis

: lors apporté souvent dans la vie politique une indiffé-

rence dédaigneuse qui n’améliore pas beaucoup la fortune des modérés. Ces réserves faites, le tableau esquissé par Barnave n’est demeuré que trop exact; il est certain que la modération, si louable qu'elle soit,

aurait eu et aurait encore besoin d'être relevée d’une

certaine énergie persistante et contagieuse.

Est-ce là ce que peut lui apporter la conception libérale? Le nom de parti libéral a soulevé, lui aussi, des

objections. On a affecté de confondre un parti réclamant la liberté de droit commun (comme l'ont fait tant d'illustres catholiques) avec une opinion qui soutiendrait que la liberté suffit à tout, se passe de tout correctif, ramène tout à l’individualisme égoïste et enfin se croit obligée de laisser, au sens absolu du mot, tout faire et tout passer. À ce compte, il n'y aurait aucure doctrine qui pût se flatter de n'être jamais ni outrée, mi rapetissée, ni par conséquent discréditée; il faudrait renoncer, une fois pour toutes, à s'appeler d’ün nom quelconque.

I n'y a qu'à se résigner à ne pas être ici plus qu'ailleurs d’une rigueur si scrupuleuse, d'autant plus que, dans le cas présent, le public ne s’y trompe pas: sous ces noms divers de conservateur, de modéré, de libéral, il voit toujours celui qui plus franchement que les autres tient à la liberté individuelle, à la liberté de la propriété, à la liberté du travail, à la liberté des croyances, à la liberté de l’enseignement. Pour que ces libertés soient garanties, il est également nécessaire que l’action des groupements volontaires, des associations à but désintéressé comme des associations à but lucratif, et en face d'elles l’action de l'État, protecteurné des droits de tous, se tiennent mutuellement en respect. Mais le parti libéral n'admet ni un État omnipotent décidant de tout par une action unilatérale, rompant à sa fantaisie les contrats, substituant à Ia liberté des entreprises des administrations irresponsables, à la fois routinières et agitées, routinières parce que l’État s’y contrôle lui-même et peut impunément tout s’y permettre, agitées, parce qu'il leur faut toujours satisfaire aux exigences changeantes des maîtres du jour.

La préférence donnée à une conception n'empêche pas, bien entendu, de l’élargir, et de l’assainir, s’il en est besoin. Une politique libérale, c’est-à-dire amie de

la liberté pour tous, ne se borne pas à empêcher la liberté de l’un d’empiéter sur la liberté des autres. Le parti libéral est l'ami de toute liberté qui compte avant tout sur elle-même, sur des avantages et des profits proportionnés à son travail personnel et acceptant virile- ment la responsabilité de ses actes. En retour, il ne veut pas d’une liberté condamnée à l'isolement, parce qu'alors elle ne serait plus une liberté. Il n'entend pas non plus qu’on fasse honneur à une telle idée en ne faisant rien que de s'abstenir de toute atteinte en faveur de ceux qui la représentent. Dans notre langue française, œuvre du meilleur de notre esprit national, qui dit un homme libéral dit aussi un homme généreux, ur homme qui sait qu'en société il faut savoir donner beaucoup de soi-même; et d’ailleurs, suivant qu'en le fait ou qu'on ne le fait pas, on élève ou on abaisse le milieu social, économique, moral, intellectuel, dans lequel les plus fiers de leur supériorité sont quand même obligés de puiser.

Une chose non moins certaine, c’est que la liberté ne saurait être considérée comme un absolu, comme une force maîtresse de s'’isoler, de s’affranchir de tout déterminisme. Les différentes séries de déterminisme étant nombreuses, il est permis à la volonté humaine de s'insérer dans l’une ou dans l’autre et de choisir le point où elle aiguillera; mais partout elle trouvera dans la force des choses des conditions qu’elle devra connaître si eile ne veut pas s’y heurter inutilement; en en tenant compte, elle peut au contraire les incliner vers les fins qu’elle a choisies. C’est pourquoi le parti libéral, s’il est digne de son nom, apparaît comme le plus expérimental, le plus positif, le plus attentif aux lecons des faits.

Parmi ces faits, il en est qu'il faut réprimer comme évidemment illégitimes ; il en est qu'il faut respecter, honorer même; il en est enfin qui traduisent plus

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d'égoïsme que d'esprit de solidarité et de dévouement. Essayer de redresser ces derniers est cependant difficile, car on risquerait beaucoup trop de violer le droit d'autrui, de se tromper gravement sur les raisons, souvent inconnues, des actes des gens, et surtout d’affaiblir chez tous le goût de l'initiative et le sentiment de la responsabilité personnelle. Pourquoi le parti libéral est-il opposé aux monopoles, aux régies directes,

l'abolition ou à l’affaiblissement de l'autorité du

patronat”? Parce qu'il est d'expérience que ces tentatives sont très onéreuses pour la production nationale, dont elles affaiblissent les résultats. L'établissement de ces monopoles est généralement préparé par des rachats. Ce qu'ils coûtent, les hommes d'affaires nous l'apprennent. Le rachat du ‘canal du Midi ne devait rien coûter, disaient les radicaux et les socialistes : il a coûté 25 millions. Le rachat des téléphones devait coûter 10 millions : il en a coûté 20. Le rachat des eaux de Lyon devait coûter une annuité de 800.000 francs : la ville a dû payer une annuité de 1.300.000 francs, soit un écart de 28 millions (1). On a voulu conférer aux communes le monopole des pompes funèbres (2) : aussitôt la ville de Paris, à deux reprises différentes, a majoré les prix (1% janvier 1908 et 20 décembre 1909). Elle a dû contracter un emprunt de 4 millions et

demi, et ses recettes tombaient de 5.386.000 francs à

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