BRAS DU RUI. SYNDIC DES MŒURS
£ritûn... IfiTiiomiiiie 1... Quel reiiard de haine nous lançait ce Martincourl , à nous laïques, à nous iiiao-istrals !... Il partit de suite pour Douai, pour les terres du roi d"Espagne: il y devint, dit-on. un saint homme... Quel démon Ta donc poussé de Flandre en Bouro-oarne? quelle fatalité d"enfer Ta ramené recteur de Jésuites à Dijon, vice-provincial dans im ressort oîi je commande?
Le vieux parlementaire s'arrêta.
— Fatalité calculée ! fatalité voulue 1 murmural-il en hochant la tète.
il vint reprendre place dans son fauteuil.
— M"a-t-il assez humilié, le superbe!... ma-t-il assez fait sentir quel était mon père — quel l'tait le sien!... .le le liais !!
INVIDIOSA VETUSTAS.
Deux légers coups, discrètemenl frappés à la porte, firent soudain évanouir ces fantasques visions : un honnne entra dans la chambre.
Se détournant à demi, M. Picardet reconnut le plus beau, le plus galant de ses substituts, M. Tabouret, le fds du feu procureur Tabourot des Accords.
En vérité, c'était merveille de voir robin si coquet, si muguet, si dameret ! Tiré, serré, pincé dans son pourpoint de velours noir, la tête immobile sur une fraise pompeusement empesée, manteau mignon sur Tépaule, chaîne d'or au cou, épée espagnole battant la hanche, moustaches en crocs, cheveux en boucles, M. Tabourot saluait obsé- «juieusement. en honnue ({ui sali hi dislance d'un substitut à son procureur.
M. Picardel r('coiii])(Misa (•clic révérence d'un gesic rninilièri'iiiciil amiral, d. pi-ciiaiit la parole :
IXYIDIOSA VETr?TAS. 121
— Vous nous avez hier. Monsieur, suppléé dans notre service; s'est-il produit quelqu'événement ([■importance ?
Le jeune M. des Accords sinclina. et son sourire démontra péremptoirement ({u'il avait les dents blanches et bien rangées. Il répondit rfun l(tn doux et modeste :
— Rien absolument ({ui soil cligne de notice, sauf l'interminable affaire des sorciers de Semur. Tous ils s'accusent à l'envi. Hier une femme a dc'uoncé son mari: une fdle. sa propre mère!
— Enrn teiiiporum in félicitas! s'écria sentencieusement 31. Picarde*, vrai connaisseur des piu's classi({ues.
M. 1'abourot poursuivit :
— Nous avons maintenant sous les vcrroux ceid cin({uante prévenus, et leur nombre aug- mente chaque jour. La province entière y passera, Monsieur... Pourtant, il faudra bien faire la part du feu.
De rechef, M. des Accords se prit à sourire, exhibant de rechef Témailde ses dents.
]\I. Hugues Picardel eut un léger hochement de tète qui voulait clairement dire : « Peste ! que d'esprit pour un simple substitut ! que serait-ce donc s'il était procureur en titre'?... » Cependant son visage ne daigna pas improuver, encore moins
approuver : c'était un masque empreint d'une gravité antiqu(\
M. Tabourot continua son rapport :
— Hier nous est arrivée une lettre de l'assesseur criminel au bailliage de Beaujolais : Le Lion a positivement été vu à Villefranche...
— Le Lion? demanda M. Picardet, paraissant interroger ses souvenirs.
— Oui, Le Lion, répliqua le beau substitut, le pi'ètre Le Lion... réchappé du Mout-Dieu de Bassigny... l'assassin du révérend prieur Athanase.... Voilà dix-huit mois (pie cet homme met en défaut la police du royaume. ,
Le Procureur général eut un mouvement d'im- [)atienc(' :
— Sambleu! messi(Mirs mes substituts, je vous défends de perdre voIit temps à de telles sornettes. Laissez-mui df cùlé cette ridicule alfaire! Vraiment, nous rroil-on des sots?... Est-on sur (rabdi'd (|m' Lr Lion -oil l'assassin véi'ilablc du l*. Alluuiase?.".. Lst-il resté dans le royaume . cet homme?... Vit-il (^ncoi'e?... J'aflirme. moi. ipiil u'esl pas à Dijon, mais bien à l*aris... Eh! Mr>sif'urs de la l'révoté Pai'isienne. faites donc sui-veiller les enlours du l*ont-Neuf; place/, vos mouches el vos ('pies en face de Tabarin... Lu bon coup de lilel! et votre liounne est
IXViniOSA VETUSTAS. 123
pri< — si votre homme est à prendre 1 .. . Voyons, passons à autre chose.
M. des Accords réfléchil un iii>tanl. et certain cette fois d'avoir visé juste :
— J"ai découvert entni Tauleur des deux lettres anonymes : c'est une femme.
— Évidemment! dit en interrompant M. Picarilet. . . Lettre anonyme : cœur lâche. Uiain de femme 1
— Elle sest présentée hier à mon cabinet, poursuivit le Substitut, mais a refusé de me conlier l'objet de sa visite. I-^lle désire parler au chef du Parquet en persomie
— A moi ?
— ... Et. chose plus surpienaide encore, Monsieur le Procureur général, — la voix du jeune bellâtre devint quelque peu mystérieuse — la visiteuse n'est autre que la charmante, l'adurable. la divine Nina Hermosa !
— Nina Hermosa? demanda le vieillard; je ne cuiinais pas ce nom... «Juelle est cette créature?"
Le joli substitut s'enhardit jusqu'au ricanement :
— Ah ! Monsieur le Procureur général, voilà bien une étrange question! Assurément notre vénéi-é Président aux Requêtes, le conseiller Feuret de Fougent. ne me l'adresserait pas !
— Monsieur Feuret?... Monsieui- Feuret est dniic un fannlier de celte demoiselle? C'est en
124 LAYEXTURE D'UNE AME EX PEDsT.
pareille compas'nie sans ibjute. qu'il puise le> principes de son oallicanisme?
M. des Accords ne ré])ondit rien, mais cherchant à retirer sa main imprudemment engagée entre l'arbre et récorce, il entonna les gloires de la Xina :
— .Mademul^elie Hei iuu>a . Messire. e>l une adorable comédienne, pour laquelle Dijon, ville et faubourgs, a des yeux et un cœur d"aniaiit! Elit' nous est arrivée depuis quinze jours, avec la troupe ambulante de Belle-Épine. Grâce à elle, la salle de la Comédie ne désenqjlit pas. Je Tai vue l'autre semaine dans la Cho ridée, une pièce du sieur Hardy, le poëte français... Ah! Monsieur le Procureur général, quel feu dans l'action! quelle passion dans les gestes! quelle pureté, quelle tendresse dans la diction!... Elle a fait pleurer jus({u'au greffier de la Tournelle... Une Espagnole, Monsieur le Procureur général, une Espagnole aux yeux noirs.... une Espagnole (pii vous parle français, à la française, sans le moindre accent, tout comme une citadine du faubourg de Talantî
M. Picai'det n'avait pas écouté une seule noli^ de cet liits.iiina : mais regaidanl d'un air nar- (piois son ciiihuusiasle substitut :
— Pourtant, gronunela-t-il. son j)ère, ce pauvre Tabourot des Accoi-ds. .'lail honune de beauc<»up
IXYIDIOSA VETUSTAS. 125
d'espril!... Eh! toujours le jjruvei'be grec : u Fils de héros, vrais idiots!... »
Puis, achevant à haute voix un soliloque commencé tout bas :
— Temps et mœurs!... Une femme sur les tréh.^aux! une femme derrière les chandelles!... Et moi aussi, dans ma jeunesse, j'étais passionné pour la Comédie : j'ai joué au collège de Navarre le Jodelle et le Baïf, — des poètes, ceuxlà, M. des Accords!... Le feu roi Charles venait nous voir et se plaisait à nos ébats scéniques... Il me souvient encore avoir chaussé le cothurne, avoir revêtu la stole pour tenir mon rôle de Didon, reine de Carthage... Vous faites rétonnè?... Oui, j"étais la reine de Carthage!... car jamais, au grand jamais, la morale de notre vieille France n'aurait toléré qu'une femme s'exhijjàt impudiquement sur des planches? Des hommes attifés en princesses, le masque sur la face, représentaient la Cléopàtre ou TAntigone — et Ton pleurait, Monsieur, et Ton riait..., tout comme vous riez, tout comme vous pleurez aujourd'hui!... Enfin, la pièce récitée, folâtres écoliers, nous nous couronnions de pampres; solennellement, poètes et acteurs, nous allions sacrifier quelque bouc encorné aux mânes de Thespis... Ah! c'était le grand art, Tart véritablement antique!
Et, louangeur du temps passé, M. Picardet rappelait ses triomphes do reine de Ihéâtre, en homme qui volontiers, hélas! eût échangé sa dignité présente de magistrat septuagénaire contre les joyeuses misères d'écolier de vingt ans !
Sans respect pour ces vénérables souvenirs, ]M. Tabourot continua son bavardage :
— (Jn dit merveilles de la nouvelle pastorale qui nous doit être donnée aujourd'hui : AJree, je crois. On assure même que son auteur, le sieur Hardy, s'«st déplacé, tout exprès...
M. Picardet interrompit avec une indignation croissante :
— Une femme sur les planches!... Voilà comment en province, nos vieilles, nos respectables mœurs patriarchales se corrompent, par le fait de quelques turlupins venus de Paris! Vertubleu! si jamais votre Nina me tombe entre les mains, une bonne fleur de lys sur ses divines épaules lui remettra bientôt en mémoire les plus élémentaires notions de la pudeur ! . . . En tout cas, porte close pour cette fille ! Le temps d'un procureur général est trop précieux! D'ordinaire, ces créatures viennent nous déranger pour débiter quelques sornettes et nous chanter pouille de leurs créanciers ou de leurs amants. Foin de la compagnie de votre donzelle!... Avez-vous terminé votre rapport. Monsieur?
IXVIDIUSA YETUSTAS. 12"J
— .rai terminé, répondit M. Tabourot, qni saluant sein aimable chef, fit mine de sortir.
Il alteiti-nit la porte, et rniivrit ."i moitié. Se retournant alors vers M. Picardet, et avec son sourire coutumier :
— Monsieur le Procureur général a-t-il Tintenliun d'assister aujoui'dlmi à la Ijelle cérémonie d'Ordination, qui doit avoir lieu à Notre-Dame?
— Et vous-même? répliqua sèchement M. Picardet.
— Si- ma présence n'est pas absolument nécessaire au Parquet, poursuivit d'un ton piteux le joli Tabourot, je serais heureux de pouvoir aller à Notre-Dame... Je souhaiterais surtout entendre le R. P. de Martincourt; mon grand oncle était son officiai, et...
— Bravo! s'écria M. Picardet. On se lève à sept heures; — à huit heures on daigne venir au Palais; — à onze heures, rendez-vous galant dans une église; — à midi, c'est le dîner; — à deux heures, on se pare pour la Comédie; — à cinq heures, œillades et babils sur les promenades: — puis la collation, puis le souper fin, puis le brelan..., et jusqu'au matin la danse aux pistoles !... Telle est votre vie à tous, Messieurs les jeunes!... En vérité, n'avez-vous pas honte? Est-ce ainsi
128 L'AVENTURE DUNE AilE EN PEINE.
que perlaient aulrefois leur robe les Olivier, les Thibault Baillet, les Michel L'Hôpital !
Néanmoins l'injurieux détracteur des mœurs nouvelles sembla se radoucir :
— Soit! reprit-il; je vous donne congé pour aujourd'hui. Mais dès demain, à votre service, Monsieur! Autrement, je mets sans pitié votre nom dans ma première Mercuriale.
Sans souffler mot, M. Tabourot des Accords salua et sortit.
Demeuré seul, le Procureur général resta quelque temps pensif. Ce jeune M. Tabourot, si charmant, si goûté dans les coulisses, avait évidemment chagriné son vénérable chef. Bientôt même, épanchant à haute voix son humeur morose :
— Les voilà donc, nos beaux-fils ! fit en grondant M. Picardel; les voilà! voluptueux, brelandiers, baguenaudiers , marjolets, fainéants! portant des bottes à talons, des chapeaux à panache! Ils exhalent le muguet et la pomme de senteur! Oui; — mais incapables d'instruire la plus petite affaire, se trouvant mal à la moindre séance de torture ! Piace abâtardie, qui s'endort et s"éveille en souhaitant notre prochain décès !... Et dire que la mort leur donnera bientôt raison contre nous!
D'un oeste raareur. le vieux masistrat ramena
IXVILIÛSA VETUSTAS. 129
vers lui sa vielle houppelande, et se redressant dans son vaste lauteuil :
— Pour nous, bonnes gens des anciens jours, faisons comme cet empereur romain : mourons en travaillant!
Il s'était mis à la tâche, et d'une main preste, dépouillait un volumineux dossier amoncelé devant lui. Il besognait en rude compagnon, troublant parlbis le profond silence de son cabinet par (juelques exclamations subites :
— Toujours la grande abomination de Semur! Certes, l'espèce est rare, et digne de mon étude. Cependant, pour couronne, au bout de ma carrière, j'aurais préféré toute autre chose..., un beau cas de Lèse-Majesté, par exemple!
Ah! cœur de l'homme, abîme msatiable!
C'était pourtant une superbe affaire, la grande abomination de Semur, bien propre à rassasier Tàme la plus affamée d'ambition et de gloire !
Un village entier de sorciers huguenots était en cause ! Dangereux coquins, ces sorciers-là, effrontés lecteurs de Qry moires et de Clavicules, faisant trafic de la pluie ou de la sécheresse, vendeurs de potions d'amour, corrupteurs de l'éclat lunaire! N'avaient-ils pas obtenu du Malin la détestable faculté de se transformer en bêtes de la ménagerie
diabolique — chats et loups, corbeaux et pies, voire, les plus habiles du moins, en tonnerre et en grêle ! . . .
Certaine nuit, cette séquelle de démoniaques avait eu l'idée de prendre la figure d'une trombe immense, et d'assaillir ainsi le propre château de leur seigneur, un catholique de la vieille roche, un homme vraiment zélé pour le Saint-Père et pour la foi romaine. Dans leur rage d'hérétiques, nos drôles avaient ébranlé la toiture, défoncé les poutres, dispersé les tuiles; puis, à la première aube, recouvrant leurs faces humaines, ils s'étaient empressés, les raffinés hypocrites, de se rendre à leur besogne journalière; qui à son champ, qui à sa vigne.... Mais le bon seigneur n'était pas de ceux que les sorciers abusent. Il avait déposé une accusation en règle et l'estrapade avait joué. Maintenant le jour éclairait pleinement cette ténébreuse affaire; un jour d'une lumière étincelante : dies ïuce clarior, comme disent les docteurs et maîtres procéduriers. Les coupables avouaient : il ne restait donc plus qu'à brûler...
Toutefois si vétilleuse était la conscience de M. le Procureur général, que ce Syndic des Mœurs ne se tenait pas encore pour content ! Penché depuis un long mois sur les livres des plus illustres démonographes , ses contemporains, gens de robe comme hii-mènu'. le juge Loyer, le président Bodin.
IXVIDIOSA VETUSTAS. 131
le conseiller de Lancre, INI. Picardet n'en voyait pas moins son for intérieur traversé par le doute. Cette science purement lanjuc un tanlet gallicane, œuvre peu sûre des derniers temps, lui laissait au cœur de pénibles incertitudes : cela sentait la nouveauté.. — nouveauté spécieuse, il est vrai; mais enfin nouveauté
« — A l'Église, pensa tout à coup ce rigoriste, à rÉglise seule d" apaiser mes scrupules î Faisons passer par Talambic de la vieille Foi les drogues de nos modernes, et sachons en extraire une quintessence insupportaljle aux démons! » Le traqueur de sorciers venait de se souvenir (pie jadis, en la duché de Bourgogne, sous les ducs Capétiens, la sainte Inquisition avait eu le glorieux privilège de serrer et d'arder la dépravation diabolique.
Appelant son greffier, M. Picardet lui ordonna d'aller chercher aux archives de la Cour les registres de la sainte Inquisition.
Le greffier des Gens du Roi, M. Moutonnet, une àme disciplinée en un corps plein de diligence, salua, sortit, et rentra bientôt, pliant sous le faix des registres et des liasses : il les déposa devant son chef redouté. Celui-ci ouvrit au hasard ce trésor de pieuses chartes, et se plongea voluptueusement dans la poussière du passé
Oh! que de choses instructives ou plaisantes s'offrirent, deux heures durant, à l'œil fasciné de M. le Procureur général ! Toute la procédure des Dominicains contre les Maléfiques et les i\lathématiques s'étalait naïvement dans ces pages poudreuses, sur ces parchemins jaunis : « simple diffamation, soupçon léger, soupçon véhément, soupçon violent; » méthodes « d'accusation, de dénonciation, de nomination; confrontation spontanée et confrontation violente ; » puis les innombrables variétés de la « question ordinaire » et de « l'extraordinaire » : la « suspension , » avec son raffinement progressif de « démission simple, de choc géminé, et de quassation entière; h^s brodequins, la poire d'angoisse, la crt'mation des pieds, l'entonnoir » Lecture vraiment galante, morceau des
plus friands, qui remplissait d'une joie sereine l'âme judiciaire de M. Picardet
Pour lui plus de doutes maintenant : il sentait! il voyait! il comprenait!
L'aiguille cependant avait cheminé sur riiorloge : le temps paraît si court dans un amoureux tèteà-tête! Rassasié, repu. M. If Procureur général n'était certes pas lassé. Pni' mallicur il devait avant dîner rendre une importuna visite à Monsieur le Premier de la <'nur. D'un air chagrin, il ferma son registre. Mais tel un amant, quand a sonné
IXYIDIUSA VETI'STAS. 13:3
l'iiistanl du départ, donne longuement le baiser d"adiou. s'éloigne à regret, s'arrête, se retourne, et accourt de nouveau vers la lèvre adorée : tel M. Picardet, revenant sur ses pas, ouvrit une dernière fois son livre bien-aimé; une dernière fois y jeta le regard.
Soudain. Tétonnement se peignit sur son visage. Le vieux magistrat se laissa retomber dans son fauteuil: il pencha curieusement la tète sur le parrhemin ; son œil venait d'apercevoir un nom MtMi ciiniui — le nom des Mauldicls de .Martineourt.
L'œil exercé de M. le Procureur général ne s'était point trompé : le nom de Martincourt se trouvait inscrit dans ces archives de la douleur, du désespoir et de la mort. Sur une des pages de ce recueil, on lisait en effet ce qui suit :
« Eadem die Iu)1(b, qum fuit xxi niensis sepfem- » dr-ls, conveneriint dicti domini commissarii, et » fuit adductus ad prcBsentiam eoruindem mrno- » MUs Gerardiis de Martino Cui'ti, miles, f rater » de Divionis Templo »
Or, comme M. Picardct, docteur en Tun et l'autre droit, était de plus un maître-Iatineur, il traduisit ainsi, sans Taide d'aucun Trésor ou Lexique, la prose du notaire inquisitorial :
« Ce lundi, vingt et un septembre, fut amené
» en présence des seigneurs commissaires, noble » homme Gérard de Martincourt, chevalier, frère » du Temple de Dijon »
Étrange hasard! le registre des « religieux Inquisiteurs de la Dépravation hérétique » s'était ouvert, comme de lui-même, au procès des Templiers de la province de Bourgogne.
Quatre-vingts inculpés, prêtres ou laïques, prieurs, commandeurs, chevaliers, simples servants d'armes, remplissaient de leurs misérables noms ces procès-verbaux d'infâmes tortures, d'aveux plus infâmes encore. Gérard de Martincourt y occupait surtout une large place. On eût dit (jue le notaire public, sur l'ordre des vénérables juges, avait pris soin de classer dans un dossier spécial l(^s nombreux forfaits imputés à ce cheva- Hor. Ce dossier était fort incomplet, et ses diverses minutes semblaient tronquées pour la plupart. Mais l'imagination d'un procureur septuagénaire vaut-parfois celle d'un poëte. D'ailleurs, M. Picardet était poëte, et galant familier des Neuf Sœurs : n'avait-il pas mis un bon quart des Pandectes
en vers latins? Aussi la puissance inductive
de ce savant homme eut-elle vite comblé les lacunes du texte notarial, et reconstruit l'édifice intégral du procès.
Alors la pitoyable tragédie qui s'était jouée trois siècles auparavant, déroula de nouveau ses vivantes péripéties, et ses passions parlantes; alors '''V(i(piés de la tombe, apparurent bientôt les ac-
13(3 L'AVEXTT-RE D'UNE Aiffi EX PEINE.
teurs de ce drame oublié — et le chevalier Gérard, drapé dans le manteau blanc du Temple, et les jiisres tourmenteurs, étalant sur leur tribunal la pompeuse misère, l'orgueilleuse . humilité de leurs frocs de bure.
Lugubre histoire, histoire sinistre et sanglante ! . . . Deux hommes s'y trouvaient en présence, l'un accusateur, l'autre accusé; celui-ci de haute lignée, noble chevalier, frère de la sainte milice du Temple; celui-là, de naissance obscure, serf enfant de serf, un de ces fécondeurs de la glèbe, qui sont, au dire de nos vieux juristes « le vêtement de la terre et son instrument animé. » Le chevalier avait nom Gérard, sire de Martincourt ; le vilain, Jean, le Maréchix\, cognomijie MarescalTus. Etait-ce un sobriquet, déjà transmis cb père en fds, ou bien la simple désignation d'un métier? — Les pièces du procès ne l'apprenaient pas.
Saisi dans la maison du Temple de Dijon, le jour de la Pentecôte 1308, Gérard de Martincourt avait été écroué à la prison de rOlTicialité. Au crime général d'appartenir à l'Ordre du Temple, s'ajoutaient deux chefs d'accusation, explicitement relevés contre le captif. Un novice, se portant iestis ontlatus, avait vu le chevalier brûler par trois fois de l'encens devant certaine idole, image hideuse d"iin lioiiiiin> -a cIm-vcux iWw et à barbe
d'argent, — le Mauffe, comme l'appelai l en son jargon provençal le novice dénonciateur. On repi'dcliait en oiilre an chevalier Gérard de s'être composé sans vergogne un blason et une devise blasphématoires. Sur son écu. le croissant se heurlait à la croix, et chacun pouvait y lire (^es paroles sacrilèges : Ci'ois croissant croissant crois : ce qui signifiait évidemment : Le croissant vaut bien la croix!
La fortune singnlière du sire de MartincourtUii avait ménagé i)our juges des gens d'humeur clémente. C'étaient le révérend évêque de Mâcon, rOfficial son ordinaire, et l'Inquisiteur de Bourgogne, un lîonnète Franciscain, tout confit en douceur, peu enclin à donner les stigmates, encore moins à les recevoir. A côté d'eux siégeait également certain frère Nicolas de Padoue, de l'Ordre des Prêcheurs, personnage élevé dans les grandes traditions des Dominicains d'Italie, fervent zélateur de la foi due à VAj)OStole, et comprenant l'amour du prochain conformément aux règles de son Ordre. L'incpiisiteur de France, Guillaume de Paris, avait dépêché sur Dijon ce pieux Italien, persuadé qu'il suffirait à raviver Tardeur troj) attiédie du Franciscain bourguignon. Dès le premier jour en effet, le bon frère Nicolas s'était déclaré forl scandalisé que Ton n'eut aucunement re-
trouvé dans le Temple reffroyable image du Maulio, si nettement aperçue par le novice. Il avait au surplus signalé la bizarre coïncidence de cette disparition avec la découverte d'un chat noir, de taille monstrueuse, saisi dans une des maisons de Tenclos : « Transloriiiation corporelle du démon! » répétait ce savant homme, nourri de la moelle de l'école Bolonaise Evgoet per consequentiam^ il demandait trois épreuves de tortiuY% à trois séances chacune, en l'honneur de la Sainte-Trinité et de son chiffre mystérieux.
Tout en s^indinant devant cette science d'Outre- Monts, le Tribunal n'écoutait guère l'éminent théologien. Ainsi le chevalier de Martincourt n'avait été « soulevé » ({ue deux fois, et deux fois sans choc géminé, « avec simple craquement d'os,» disait le procès-verbal. Bref, sauf le Padouan, personne, juges ou tourmenleurs, ne se montrait réellement sérieux.
Quant à l'accusé, ses explications sentaient impudemment le railleur :
Un Mauife, l'honnne barbu et chevelu! s'écriait ce menteur insigne. Mais c'était le vrai portrait du Sauveur Jésus ! sa propre image enluminée par l'imagier saint Luc!.... Le bon chevalier la tenait
d'un duc grégeois, sénéchal dans l'île de Chypre
Oui, très-souvent, pauvre pécheur, il s'était agenouillé devant Va face (jui fail Ircmider les Anges;
RAPIIOMET. 139
libre ou captif, il ^^'agenouillerait encore.... Bien plus, il engageait le seigneur évèque, le frère Padouan, le Tribunal entier, à courber comme lui leurs fronts et leurs cœurs Quel autre crime lui reprochait-on? — De marier la croix au croissant? De braver le ciel par un écu blasphématoire? — Un écu blasphématoire, le plus dévotieux des blasons!!... Les vénérables juges étaient-ils assez mauclercs pour ignorer que croissant est signe de Rédemption autant que de Mahom?.... Sur quel emblème — sahis Reverentiis — s'appuie donc la femme vêtue de soleil et de lune, la dame dont le pied est si lourd au Dragon? — Sur le croissant!.... Transportez-vous dans la comté de Flandre, gagnez la cité de Bruges; et sur Téglise de Jérusalem, vous verrez briller dans les airs le croissant marié à la croix! ....
A ces belles raisons, l'Évèque, l'Official, Tlnquisiteur de Bourgogne trouvaient peu à redire. Ils estimaient les réponses plausibles , presque probantes. Ordre fut donné d'élargir le chevalier de Martincourt
La mise en liberté cependant n'avait pas reçu exécution. Le procès criminel, — loul rindiquait — avait pris une tournure imprévue.
Un témoin nouveau avait inopinément surgi, révélant de terrible?; choses C'était, au dire de
140 L'AYEXTl'RE DTXE AME EN PEINE.
rinslrument notarial, un cliétif vieillard, d'aspect misérable, au lançrage familier, à l'esprit simple et borné, simplex et fnfvv.s. Il arrivait à Dijon, après une pénible route.
Interrogé d'abord et seul à seul par frère Nicolas de Padoue, cet homme avait fait connaître son nom :
« Jean, dit le Alaréchai. cognoininc Marescallvs; »
Son pays :
« Les montagnes df la Vosge, in Vof/esiis nionfihu.s inrola: »
Ses qualités :
« Servant d'armes pendant quinze années aux » ordres du chevalier de Martincourt ; ayant même » parcouru à sa suite ces pays orientaux, où rè- » gnent soudans et amiraux mécréants. »
11 se portait dt'noiiciateur et accusateur de son maître
Le frère Padoimii lui avait adressé diverses questions :
'< — Pourquoi s'était-il séparé du sieur cheva- « lier, après si longue accoutumance? »
La réj)onse de Jean jMaréM'hal était :
« — Le seigneur chevalier a mis luuu àme en danger de mort.
» — Voulez-vous insinuer ([ue ledit chevalier
BAPUUMET. 141
» ait eu comivierce avec les démons et autres es- » prits impurs ?
,. — Oui.
), — Quelle est donc cette idole à la barbe ar- » gentée devant laquelle chaque jour se prosterne » votre maître?
» — Baphomet.
» — Quel est ce Baphomet? »
Suivait dans le procès-verbal du greffier un récit diffus, dû sans doute à l'imagination du vieux servant d'armes; bizarre légende, pouvant se résumer ainsi :
Un Grand-iMaiti'e du Temple, paraît-il, aurait (''])ruuvé jadis une passion détestable pour la fille mécréante d'un roi musulman. « Elle sera sœur du Temple! » s'était-il écrié, et, violateur de ses vœux, il s'apprêtait à ravir la païenne. Soudain celle-ci était morte de mystérieux trépas. Alors toutes les fureurs de l'enfer étaient venues mordre au cœur le sacrilège poursuivant. Vivante, il avait aimé cette femme d'un amour coupable ; morte, il la désirait maintenant d'un infâme désir. Expert dans les arts de la magie, le Templier osa évoquer l'âme de la trépassée. A son commandement, les flammes de l'éternel abîme rejetèrent entre ses bras la forme palpitante de sa maîtresse : ce furent, ])endant une heure, d'effroyables embrassements ! . . .
EL roiiimc \c t(;rnie du neuvième mois approchait, un joui' (|ue le Grand-Maître débitait à Tautel une menteuse prière, une voix cria en lui, — qui disait : « Porte tes pas vers le tombeau de la morte; ouvre et regarde!... » — Or, dans le tombeau, le corps de la damnée avait disparu: mais au fond du sépulcre se tenait couchée une étrange idole, ridole du démon Baphomet, le fils abominable de ces démoniaques amours... Et depuis cette heure, Baphomet était adoré dans le Temple, tandis que la croix du Sauveur, renversée devant sa face, devenait pour tous les Frères Tobjet des plus immondes outrages.
Ainsi s'était exprimé le témoin dénonciateur; le frère Padouan avait poursuivi son intt?rrogatoire :
« — L'accusateur produisait-il d'autres faits à la charge de Taccusé? »
Et le vieux servant d'armes :
« — Oui, j'ai de nouvelles révélations à faire, — plus graves encore. »
Ici, le registre inquisitorial ofYrait une lacune : la minute paraissait tronquée à dessein.
Quel sombre mystère le tribunal de la sainte
BAPHUMET. Wà
Inquisition avait-il pénétré ? (juel horrible secret était tombé dans Toreille des juges?
Une des pièces du dossier présentait le chevalier de Martincûurt comme un coquin de haut crime, hérétique, apostat, démoniaque, plus pervei's qu'un Juif, plus méchant qu'un Maure.
Cette pièce, malgré sa sèche rédaction latine, était en etïet une merveilleuse chose.
ce Ah nom du Christ. Amen.
» Sachez tous par le présent acte pahlic iiue Tan » du Seigneur 1308, troisième année du pontificat » du très-saint Père et Seigneur des Seigneurs, » Clément, par la divine Proi'idence, Pape, cin- » quièine du nom , le jeudi octave de la Tous- » saint, en présence du seigneur évêque de Maçon, » du révérend officiai de Dijon, vénéraMe homme » Quai de Ruffét, de religieux et honoralAe homme » frère Etienne, confesseur de la duché de Bour- » gogne, ayant reçu pouvoir de Vévêcfue de Langres, » et de religieux et honoralle homme frère Xicolas » de Padoue, de Tordre des frères Prêcheurs, et » inquisiteur delà Déprcivation hérétique; en pré- » sence des notaires, a été introduit un homme por- » tant Thahit séculier et qui disait venir pour le » fait des Templiers.
» Interrogé sur son nom et sa condition, a dé- ^^ rlaré s appeler Jean, surnommé Maréchal, du
)) dioclse de Bemiiçon ; a dit eu, outre avoir été de » l'Ordre du 2'emj)Je, comme servant d'armes, à la » suite du sieur che cal ier Gérard de Martiurourt, » et cela, j)eudaiit ([uiiize années.
» >S%r les faits s])écialement reprochés audit clie- )) calier de Martincou rt , a déclaré le luème témoin, » avec imprécation et sur le salut de son corps et M de son âme, avoir précédemment dit la vérité; » et de nouveau objurgué parreligieua- et lionoralle » liomnie frère Nicolas de Padoue, après avoir » touché corporellement les saints Évangiles de » Dieu, a persisté dans son accusation;
» Reprochant au sieur chevalier d'avoir Jadis, » par emploi de philtres et sortilèges magiques, w perverti d'amour la propre sœur du déposant, » fille religieuse du Mont-Carmel , au pays de » Syrie;
)) Item, d'avoir ravi de force et piar main vio- » lente, en son couvent, ladite file religieuse;
» Item, étant en la ville de Saint-Jean-d' Acre, » d'avoir vendu, jpar esprit dialmlupue , (pielques » heures avant sa mort,, l'âme de ladite fille reliai gieuse au démon Baphomef :
» Interrogé s'il n'était pas né quelque en faut de » cette liaison abominable et sacrilège,
» A répondu le témoin qu'il était né un fils, » précieusement sauvé par le déposant et emmené
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» itar lui au pays des Vosges: car les frères du » Teiuple sont dans l'usage d'o/f'rii' au démon Ba- » pl/o/nef le sang de leurs propres enfants égorgés ;
)) Et requis une dernière fois de dire s'il ne par- » lait pas ainsi par crainte, haine, espoir de queï- » que bien temporel, a répondu le témoin que non, » mais par seul amour de la vérité et pour le salut » de son âme :
n Et a même ajouté ledit téinoin qu'en raison de » la p)er son ne, vàWowe personai, les vénéralles juges » absolve rf dent sans doute le sieur chemlier Gérard )) de Martineourt :
» Mais qu'à défaut de châtiment s humains, Tâme » de la défunte religieuse su ferait eu tous temps » et en tons lieux à l'achèvement de sa propre venn geance;
» Et requis d'expliquer sa pensée , ledit Jean » Maréchal a gardé le silence. »
Telle était la prose du notaire apostolique.
Surpris, charmé de voir réunis sur une seule tète autant de crimes qualifiés, — rapt de religieuse, subornement par philtres d'amour, vente d'âme au démon, — M. Picardet relut jusqu'à trois fois sa précieuse trouvaille :
Utj L'AVENTURE L'UNE .V-ME EN PEINE.
— Peste soit du galant! muriiuirait-il... Quel superbe cas à réquisitoire!
Une chose surtout lui tenait à cœur : Taccusé avait-il fait aveu, aveu assez complet pour donner aux vénérables juges bon appétit et calme sommeil?... Une note marginale apprit bientôt à M. Picardet qu'il ne saurait jamais le dernier mot de cette énigme.
Le chevalier Gérard avait été transféré à Paris, puis remis aux mains du Grand Inquisiteur de France, le frère Guillaume. Son crime. « vraiment atroce, » lui avait valu l'honneur de comparaître devant la terrible Commission nommée par le roi Philippe. Au Trésor Notre-Dame se trouvait donc l'arrêt absolutoire ou la condamnation!...
Mais, se répétait Tingénieux Procureur général, est-il besoin de fouiller les arciùves parisiennes? Innocent ou coupable , le chevalier Gérard avait dû, suivant le rite, jeter son manteau blanc à la barre du sacré tribunal... Gui. tout le prouvait, hélas! apostat du Temple, il s"était constitué, ce frère, le dénonciateur de ses frères. — Renier, accuser, vouer les impénitrnts à la murt : le Grand Inquisiteur n'avait-il pas monlrt^ l'unique moyen d'obtenir la vie sauve!... La vie sauve à ce vendeur d'àme? Pour seul châtiment sans doute un blason diffamé, un cascpie îonnu' à seneslr.'. nu tiuiljre
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de bâtard? (Juoi ! pas autre expiation!... Et depuis lors ils se perpétuaient dans leur château de la Vosge, ces Martincourt, lignée de renégats, vivant défi porté de siècle en siècle à la justice de Dieu, ne redoutant rien ici-bas, rien — sauf peut-être la lourde et implacable main de la damnée!...
Tôt ou tard, avait dit Jean Maréchal, Tàme de la dél'unte achèvera sa venereance!
C'est ainsi ({ue, dans la matinée du 17 mai 1610, M. Hugues Picardet, docteur en l'un et l'autre droit, et poëte en vers latins, lâchait la bride à la folle de son logis. Il avait oublié Monsieur le Premier, et l'heure où dînait d'habitude ce rigide personnage ; il laissait en repos la ténébreuse affaire du Mont-Dieu, l'assassin Le Lion, le prieur Athanase, la demoiselle Nina, tout en un mot, jusqu'aux sorciers transfigurés en grêle dans le bailliage deSemur! Cette tète chenue, pleine d'incoliérentes pensées, travaillait, travaillait d'insolite façon... M. Picardet songeait à son père, le tabellion champenois, qui jadis, dans son enthousiasme, avait juré vasselage de reconnaissance à la croix et au croissant maudits. — Ah! l'enthousiasme d'un notaire! chose rare, mais accident véritablement calamitoux !
Il se demandait encore, M. Picardet, comment la science toute germanique du docte Von der Briicke le père, ce Ponticus Lipsius , immortel outre-Rhin, avait pu transformer le croissant de Bapliomet en un emblème de Diane... Et dans son âme, pour cet instant candide, M. le Procureur général s'émerveillait de ces hypothèses hardies qui germent spontanées dans le vaste cerveau d'un erra nd Allemand!