‹ L'aventure d'une âme en peineChapitre 21 sur 102 · A L'AFFUT · texte numérisé non relu

A L'AFFUT

tait, lion sans une grâce coquette, le long crêpe des grands deuils. On eût dit, à la voir ainsi, une épouse haletant de désirs sur la tombe d'un époux : — on eut dit encore une mère en extase devant le berceau vide à jamais de son enfant Parfois, un

tressaillement nerveux secouait sa frêle stature, un soupir convulsif soulevait sa poitrine... parfois aussi elle tournait la tète; puis, inquiète, observait autour d'elle.

L'arrivée du P. Picardet lui arracha un mouvement de colère désolée.

Cependant, elle fit un pas en avant. Déjà elle elle s'apprêtait à sortir de l'ombre du pilier, quand un vieillard parut à l'entrée de la sacristie :

— M. de Martincourt! dit-elle en jetant un léger "cri d'effroi.

Alors, tombant à genoux, hâtivement la femme rabattit son voile, se cacha la figure, et inclina son front jusque sur la pierre. Immobile, elle semblait maintenant pousser vers Dieu quelque supplication désespérée.

Le P. de Martincoiirt s'arrêta. Par deux fois il interrogea du regard retendue de la nef, les profondeurs des bas-cotés, et lentement se remit en marche.

Au bruit des pas résonnant sur la dalle, le jeune homme se leva vivement ; puis accourant vers le nouveau-venu :

— Mon Père ! ... oh ! mon Père ! . . . .

Et ses mains s'emparèrent des mains du révérend Provincial.

— Oui, c'est moi, reprit-il d'un ton solennel et passionné, moi, l'enfant qu'ont sauvé vos larmes!... Vous lui avez ordonné : — il s'est soumis... Vous lui avez dit : « Secoue la fange de ton cœur! Ose être prêtre! » — Il a obéi... Aujourd'hui, il est prêtre... prêtre! et à jamais uni à la morte ! ~

Le P. de Martincourt rompit violemment l'ardente étreinte, et, détournant la tète :

— Le venin de Taspic! bégaya-t-il d'une voix sourde.

— Oh! ne craignez rien, poursuivit le donneur d'une si étrange bienvenue; ne promenez pas autour de vous ce regard éperdu. Nous sommes seuls, bien seuls dans le mystère de cette église!... Mon père! avec quelle impatience je vous attendais depuis cinq années! Voyez : j'arrive fidèle à votre rendez- vous; ce rendez-vous terrible que m'indiqua

jadis votre bouche le jour de la Commémoration

des Morts notre dernier rendez-vous ici-bas!

Il se tut. Sans lui répondre, le P. de Martincourt contempla quelques instants son singulier interlocuteur... Quel feu de Tàme brillait donc ainsi dans l'œil de l'ancien grand-vicaire de Langres? Un JjrCdant amour, sans doute: car, appuyant son bras au bras du jeune homme :

— Cher enfant! balbutia le Provincial... Cher enfant de mes larmes !

Tous deux, ils firent quelques pas, s'acheminant vers la porte encore lointaine de l'église. Ils causaient à voix basse, en grande confidence. Parfois cependant^ leurs paroles s'élevaient moins discrètes, troublant le silence de la basilique.

— Je pars, disait le jeune homme : dans une heure, je serai en marche sur Paris... Derrière moi, vous le savez, je ne laisse ni famille, ni amis, rien

hélas! sinon un remords... Ah! mon Père... et Dieiidonnée ! la pauvre Dieudonnée !

— Dieudonnée !... oh! cher enfant, qu'un tel nom ne retentisse pas dans ce lieu saint !,.. Celle qui le portait naguère est maintenant infâme parmi les plus infâmes.

— Perdue!... perdue! et par ma faute et par mon crime !

— Non, cher enfant, non!... Sachez être sans remords. A qui voudra beaucoup souffrir, il sera beaucoup pardonné... Et vous avez voulu souffrir ! et vous avez expié!... et vous expierez encore davantage! L'œuvre de satisfaction est presque complète... Quant à elle, la fille du prêtre impur, du prêtre sacrilège, du prêtre meurtrier, elle devait suivre le gai chemin, la voie joyeuse qui mène à la Mort. Cette femme a rempli son destin : l'ignominie sur la terre, la damnation dans l'éternité !

— N'importe ! reprit le jeune homme d'un ton plus ferme. Pauvre pécheresse, ce n'est pas à moi de te juger, de te condamner aujourd'hui, moi qui jadis fus ton péché!... Si je meurs dans mon entreprise— et fasse le Ciel clément que je meure! — vos soins, mon Père, remettront à l'abandonnée l'humble enclos, la maison modeste, seul héritage que m'a laissé ma mère. N'est-ce pas là que j'ai connu la malheureuse Dieudonnée? là,

qu'un instant, j"ai cru Taimer de tant d'amour?

— Soit!... L'obole de la veuve aux mains de Dalila!... Je le dis, je le répète, la détestable créature n'a nul besoin de la fortune du pauvre... Le désordre de sa vie suffit amplement à son luxe!

Ils marchèrent de nouveau sans échanger d'autres paroles. Tout à coup , le jeune homme s'arrêta ; puis, s'agenouillant :

— Bénissez-moi, mon Père, pour que j'emporte avec moi toute force et toute vertu !

Mais le P. de Martincourt :

— Ainsi donc, votre cœur ne frémit pas, votre main ne veut pas trembler?... Songez-y bien : c'est une terrible entreprise !... PuMioncez, il en est temps encore" renoncez à votre dessein !

Le jeune homme le regarda d'un air de surprise :

— En vérité, dit-il en se relevant, vous le savez, je ne crains rien... Là-bas, c'est l'amour! Là-bas, les embrassements sans fin!... Pour(juoi donc, ô mon Père, craindriez- vous pour moi?

Puis, se rapprochant, et avec mystère :

— D'ailleurs, il est trop tard : j'ai promis!... Oui, j'ai promis... car je l'ai revue^ Elle, la bien-aimée ; Elle, la volupté, la terreur de mes nuits solitaires!... Je l'ai revue telle qu'autrefois^ quand souriant à son sourire, l'enlaçant de mes bras, j'errais avec

elle sous les grands bois sonores, ou bien qu'assis aux rayons de la lune, silencieux, je contemplais son pâle visage.

— Folie!... Folie! murmura le P. de Martincourt.

Le jeune homme, de ses doigts crispés^ saisit les doigts du vieillard.

— Je l'ai revue, vous dis-je ! plus belle... plus enivrante... plus adorable que jamais !... Son œil noir s'est fixé sur mon œil éperdu... ses cheveux blonds ont frôlé ma joue frissonnante... sa main s'est offerte à mes brûlants baisers... Je l'ai revue, mon Père, oui, ici-même... ici... et je l'attends!

— Silence!., par pitié^ silence! s'écria le P. de Martincourt.

Il avait brutalement repoussé son compagnon et s'était mis à marcher d'un pas rapide.

Celui-ci s'acharnait à sa poursuite.

Ils arrivèrent ainsi près de ce banc, où se tenait, discret et patient, le P. Louis Picardet.

Maîtrisant enfin son émotion, le révérend Provincial se retourna. D'un geste impérieux, il étendit la main vers son confident obstiné :

— Au nom de ce Dieu qui nous écoute, pour la dernière fois, je vous adjure, — je vous ordonne... Renoncez à vos projets de meurtre et de sang !

Le jeune homme n'écoutait, n'entendait plus rien.

— Non! s*écria-t-il avec force. Non!.. Hier, je

lui ai dit : Je vais tuer par amour pour toi et

Elle!... elle a souri! !

Le P. de Martincourt forma les yeux comme pour échapper à quelque horrible vision. Alors, d'une voix haute, lente, solennelle.

— Il est écrit : « Celui qui frappe par Tépée périra par l'épée ! »

Et, sarns attendre la réponse, le révérend Provincial fit signe au P. Louis Picardet de le suivre. Il saisit le bras de son ancien secrétaire et l'entraîna vers la grande porte de l'église.

Midi sonnait à l'horloge de Notre-Dame.

— Déjà midi! fit le P. de Martincourt. Nos pères profès s'assemblent... le Conseil se réunit... Hâtons-nous !

Soudain le Provincial se rejeta en arrière :

— Toujours cet homme! s'écria-t-il d'un air égaré.

Debout, en pleine lumière, ce hideux vieillard que le P. Picardet avait heurté du pied, se tenait immobile sous le porche.

182 L'AVENTIRE DTXE AME EN PEINE.

— Que voulez-vous? demanda le P. Picardet au vagabond.

Celui-ci, pour seule réponse, avait posé la main sur son épaule gauche, et, taciturne, l'œil fixé sur l'œil du P. deMartincourt, il riait — fou sinistre — il riait.

Le Provincial paraissait stupéfié.

— Vous demandez l'aumône? bégaya-t-il... Tenez!... tenez!!...

Il jeta au mendiant toute une poignée de monnaie, et d'une allure emportée., se mit à descendre les degrés de l'église.

Le vagabond cependant regardait avec attention une de ces pièces qu'avait daigné lui octroyer la libérale terreur du Jésuite : — un écu d'or à l'effigie du roi Henri. Joyeux, il roulait cette pièce entre ses doigts, la faisant sonner et trébucher sur la pierre; enfin, toujours ricanant, il la serra précieusement dans sa ceinture.

Sautant alors de marche en marche jusqu'au bas du perron, le malandrin voulut se jeter à la poursuite des fugitifs. Il atteignit en courant l'extrémité du carrefour, mais tout à coup sembla se raviser.

Sur un des côtés de la place, s'enfonçait, en retrait o\ cowwuo hontr^use. une maison. (M-hoppe rie

sordide apparence. Une enseigne erinçant sous le vent la désignait comme le gîte d'un marchand fripier de bas étage.

Cette enseigne ne portait que deux mots :

GÉBÉ ON LÉ VF.

Le mendiant entra.

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