‹ L'aventure d'une âme en peineChapitre 22 sur 102 · LA GRANDE DOULEUR · texte numérisé non relu

LA GRANDE DOULEUR

Cependant, cachée dans l'ombre, la femme vèhie de deuil gardait tonjours son humble posture. Ni le bruit des voix murmurantes, ni même le cri d'effroi poussé par le P. de Martincourt, n'avaient su la distraire de sa longue oraison : pareilles à un masque impénétrable, ses mains n'avaient point quitté son visage.

Pourtant elle épiait, elle surveillait, elle voyait.

Le jeune homme regagna lentement le sanctuaire, et, sans franchir la grille du chœur, s'agenouilla... Alors, rejetant le voile qui l'enveloppait, la mystérieuse dévote se dirigea vers le muet songeur. Celui-ci, l'àme sans doute troublée par t{uelque parole du révérend Provincial, ne l'entendit pas approcher. Parvenue près de lui, la femme s'arrêta. Son cœur battait avec violence; une vive rougeur colorait son front : elle hésitait. Enfin, elle fit un dernier pas, et légèrement toucha l'é-paule du jeune homme.

LA GRANDE DOULEUR. lÂî

— Pierre! dit-elle d'une voix étranglée ; Pierre, c'est moi !

Frémissant, le prêtre se releva, et d'un air de profonde surprise :

— Dieudonnée ! s'écria-t-il.

— Oui, reprit la femme, avec ce mélancolique sourire que les cœurs blessés savent plus désespéré qu'une larme, oui, tu la reconnais, ta pauvre Dieudonnée ! — tu l'appelais ainsi autrefois !... Ah ! j'ai souhaité mourir, le jour où tu m'as quittée... et aujourd'hui, si je vis encore, c'est qu'en vérité, ils mentent, ceux qui disent : La douleur lue... Non, elle flétrit le corps^ elle dégrade l'âme, — elle n'est pas assez clémente pour donner d'un seul coup la mort!... Et puis, j'espérais... j'espérais — contre tout espoir!.. Tu m'avais écrit pourtant : « Nous ne nous reverrons plus jamais... » Je ne t'ai pas cru : Plus jamais ! Pierre, ce ne sont pas là des mots de la

langue humain»'! Tu me regardes en silence;

ton œil est plein de compassion... Elle es! hien vieillie! sembles-tu dire... Bien vieillie!.. Oli oui! j'ai tant pleuré!!... Ma vie est d'ailleurs si étrange à présent! car j'ai voulu chercher l'oubli... L'oubli! comme si le passé était à la discrétion de l'homme ! . . . Mais je te retrouve, je te retrouve... et, je le sens, maux du corps, souffrances de Tàme, sous un de tes baisers, tout va s'évanouir!... Pvecarde ! il m'est re-

If^iî L'AVENTURE IiTNE AME EX PEINE.

v<Miu. mon souriro crautrefoi?, le sourire que tu aimais.... celui que ton abandon avait séché sur mes lèvres !

De ses deux mains, elle saisit avec passion les mains du jeune homme :

— Pierre ! sois béni. — et elle courba la tète — sois béni, toi qui as eu pitié de mes larmes, toi qui as eu compassion de mes fautes !

Le jeune homme la considéra d"iiii onl étonné, et se dégap^ant doucement :

— Pauvre femme ! murmura-l-il.

— ()h! plus ce nom ! répondit I»ieudonnée avec emportement ; plus ce nom ! mais celui que tu me donnais également : Bien aimée!... La pauvre femme a dis|)aru : une créature ])lus iieureuse vient de prendre sa place

Elle posa la main sur sa poilrine. (pii se soulevait avec violence :

— Oui, je suis bien heureuse !.. bi<Mi heureuse ! !.., L'un et Tautre ils se turent pendant quelques instants. La première encore, Dieudonnée reprit la parole, et d'un ton de reprociie :

— Le savez-vous, Pierre?.. Voilà longtemps que mon amour vous poursuit pas à pas dans vos retraites! Moi aussi, j'ai été à Douai, à Douai où vous deviez rejoindre ^L de Martincourt: el si je suis

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